Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Municipales 2026 : la politique existe encore, loin des plateaux de télévision

Je n’ai pas pu voter au premier tour des municipales cette année. Comme beaucoup de Français à l’étranger, je regarde la campagne et les résultats à distance. Pour ma part, je suis toujours bloqué en Arabie saoudite, où nous approchons d’ailleurs de la fin du Ramadan. Cette situation donne un certain recul : on observe la vie politique française comme à travers une vitre, avec une impression étrange de proximité et d’éloignement à la fois.

Ce que l’on remarque pourtant très nettement, comme tout le monde, c’est la percée intéressante de la France insoumise. Et ce qui m’étonne toujours, c’est le travail absolument considérable que ce mouvement mène depuis des années. Car c’est peut-être le seul parti qui ait vraiment décidé de sortir de la stratégie devenue classique : se battre pour capter les suffrages de la minorité de citoyens qui vote encore.

Il se passe quelque chose d’assez inédit. Nous voyons un mouvement politique constamment attaqué dans les médias, régulièrement insulté, discrédité, accusé d’antisémitisme ou présenté comme infréquentable par une grande partie de l’écosystème médiatique et qui, malgré tout cela, continue à élargir son électorat.

Il y a là une sorte de mystère apparent. Mais ce mystère s’explique probablement par une chose très simple : le travail de terrain.

Au moins sur ce point, c’est plutôt réjouissant. Cela rappelle qu’il existe une vie politique en dehors des médias. Les grands médias peuvent encore imposer une partie du récit public, bien sûr. Depuis le début de la démocratie moderne en France, disons depuis la Révolution française, la classe bourgeoise a toujours réussi à organiser un système qui protège ses intérêts et limite l’accès réel d’une partie des citoyens aux décisions politiques.

Mais cette capacité à imposer un récit n’est peut-être plus aussi totale qu’autrefois.

Ce qui est intéressant aussi, c’est l’évolution du discours de certains commentateurs médiatiques. Prenons un exemple très représentatif : celui de Pascal Praud sur CNews. Il parle régulièrement d’une catégorie de personnes dans laquelle beaucoup de lecteurs de ce blog se reconnaîtront peut-être : ce que l’on pourrait appeler les « intellectuels précaires ».

Pendant longtemps, le discours était très simple : les diplômés qui votent à gauche seraient des ratés, des gens incapables de réussir, animés par le ressentiment et désireux de « renverser la table » parce qu’ils ne seraient pas à la hauteur du monde réel.

Mais à force d’en parler ce discours s’est affiné.

Ces dernières semaines, le mépris brut a un peu reculé. Il ne dit plus simplement que ces gens sont nuls. Il décrit plutôt une réalité sociale : des personnes diplômées, souvent bac+5, qui gagnent 1 500 ou 2 000 euros par mois et qui n’acceptent plus cette situation.

Et la liste des professions qu’il évoque est éloquente : journalistes, professeurs, universitaires, chercheurs, artistes… mais aussi magistrats, avocats, médecins.

Autrement dit, ce ne sont pas des marginaux incapables de travailler. Ce sont des gens qui exercent des métiers essentiels au fonctionnement de la société. En réalité, ce qu’il décrit, parfois sans s’en rendre compte, c’est une large partie de la population française qui subit un phénomène de paupérisation.

C’est probablement là une des clés de l’évolution politique actuelle.

De plus en plus de personnes diplômées, insérées dans la vie professionnelle, constatent que leur niveau de vie stagne ou recule. Non pas parce qu’elles seraient « des ratés », mais parce que le coût de la vie est devenu extrêmement lourd et que la structure économique ne récompense plus leur travail comme auparavant.

Dans ce contexte, un parti qui insiste sur la notion de programme, qui met en avant des propositions concrètes plutôt que de simples éléments de langage, peut finir par rencontrer un écho.

C’est évidemment très irritant pour une grande partie du système médiatique et politique, habitué à une politique de communication, de petites phrases et de plateaux télévisés.

Mais on peut aussi y voir quelque chose de plus intéressant : une forme de retour de la politique.

À cela s’ajoute un autre phénomène : une participation un peu plus forte de groupes sociaux qui se sentent mal considérés dans la société française, par exemple une partie des musulmans, et qui votent pour la seule formation politique qui ne les méprisent pas.

Ces municipales révèlent au moins une chose : derrière les récits médiatiques, il existe un pays réel, traversé par des transformations sociales profondes.

Et la plus importante de ces transformations est peut-être celle-ci : la paupérisation ne concerne plus seulement certaines catégories marginalisées. Elle touche désormais une grande partie du corps social qui n’en peut plus.

Les belles campagnes électorales de 2024, # 3 : La France Insoumise. Collectif et coordonné

Ce qui m’a le plus intéressé dans la campagne de La France Insoumise, c’est leur capacité à faire coexister différentes figures puissantes au sein d’un mouvement sans pilier central unique. Contrairement aux campagnes de Glucksmann et de Bardella, celle de La France Insoumise reposait sur trois personnalités distinctes qui ont dominé les médias.

D’abord, Jean-Luc Mélenchon, le chef omnipotent, a réussi à régner sur ses troupes malgré des dissensions internes. Ensuite, Manon Aubry, avec son premier mandat européen, a su démontrer tout son travail politique, économique et institutionnel, incarnant le sérieux et le renouvellement au sein du groupe. Enfin, Rima Hassan, juriste d’origine palestinienne, a marqué les esprits par sa beauté et sa capacité à répondre avec grâce et fermeté aux interviews agressives, mettant en avant la question palestinienne avec une compétence juridique et un aplomb remarquables.

Ces trois figures ont représenté des aspects différents mais complémentaires : Mélenchon avec une stratégie radicale visant à mobiliser les abstentionnistes, Aubry avec un travail concret et intellectuellement rigoureux, et Hassan avec sa capacité à aborder des sujets sensibles et actuels. Leur coordination a montré que La France Insoumise était le parti qui travaille le plus efficacement, à divers niveaux stratégiques, médiatiques et programmatiques.

Ce qui m’impressionne particulièrement chez eux, c’est leur capacité à comprendre les nouvelles compositions populaires de la France, représentant divers groupes marginalisés comme les Français d’origine africaine, les intellectuels précaires, les paysans coopératifs et les jeunes. Leur campagne a été exemplaire, réussissant à augmenter leur score par rapport aux précédentes élections, malgré le fait que les élections européennes ne soient historiquement pas favorables à la gauche radicale. Cette réussite démontre une intelligence politique et stratégique qui mérite d’être saluée par une troisième place dans le palmarès de la sagesse précaire.

Ceux qui aiment la France voteront à gauche

On a vu ce qui s’est passé tout le long des élections européennes. Une bonne partie de la France cherche à criminaliser la gauche. Et pour criminaliser la gauche, on s’en prend à son chef le plus charismatique, Jean-Luc Mélenchon. Donc on tape sur lui, abondamment, de tous côtés. Les gens disent qu’il est un frein, qu’il est un poids, qu’il est un repoussoir. Ce qui n’est pas complètement faux pour des personnes âgées surtout. Mais il est un repoussoir aussi parce qu’il concentre toutes les attaques sur lui.

S’il se retirait de la lumière, étant donné que la classe médiatique a très peur de la gauche, et qu’elle est organisée contre un projet de rupture, elle concentrerait exactement la même intensité de l’attaque sur différents sujets, sur le leader suivant. Ça pourrait être n’importe qui. Et d’ailleurs, si Mélenchon se retirait, la plus grande probabilité est que les chefs se retrouveraient à nu et ne trouveraient pas de point d’entente. Marine Tondelier serait incapable de s’entendre avec M. Faure, qui serait très agacé par M. Roussel, et qui serait à son tour radicalement opposé à M. Bompard ou Mme Pannot. Et ils ne trouveraient pas de point de ralliement.

Depuis 2022, et pour la première fois depuis longtemps dans l’histoire de la gauche, l’ensemble des partis de gauche se mettent d’accord sur un programme. C’est déjà extraordinaire. Ils passent des accords électoraux, et s’ils font campagne sans leader, eh bien c’est rafraîchissant.

Mais ceux qui aiment la France voteront pour eux.

Des collusions avec des puissances étrangères

D’un pur point de vue géopolitique, tous les partis en place ont des connivences avec des étrangers, mais c’est le front de gauche qui présente le moins de prises à l’argument de collusion avec l’ennemi. D’un côté, nous avons des soutiens du président russe Vladimir Poutine, qu’on trouve surtout à l’extrême droite. D’un autre, on trouve des soutiens inconditionnels à Israël, beaucoup présents au RN, chez les Républicains et dans le bloc centriste. On en trouve aussi quelques-uns dans les appareils de partis affiliés au centre gauche, mais ils ne pèsent pas très lourd dans la dynamique du bloc populaire.

Le gros des forces de gauche, pour essayer de faire contrepoids, est accusé d’être antisémite et d’aimer le Hamas plutôt que d’aimer la France. Or, il n’y a jamais eu de soutien inconditionnel au Hamas. On a essayé de lier la France insoumise au Venezuela, disant que Mélenchon serait Chavez, une comparaison faite par le philosophe Raphaël Enthoven, lorsqu’il a dit qu’il voterait pour l’extrême droite plutôt que pour la gauche, révélant ainsi sa vraie nature. Il a préféré Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, « Trump à Chavez », montrant par là qu’il serait prêt à accepter que la France se donne au néofascisme, du moment qu’on laisse Israël commettre le nettoyage ethnique en regardant ailleurs.

Cette histoire de Venezuela était une blague. Personne n’a jamais cru qu’un parti de gauche était vraiment sous l’influence d’un pays d’Amérique du Sud. Comparé au lien évident entre la Russie et l’extrême droite française, il n’y avait jamais eu de lien de subordination concret. Au contraire, les pays d’Europe orientale favorisent la montée de l’extrême droite en France, depuis des années. La presse révèle même que des membres du RN (ou proches du RN) sont payés pour produire de la propagande pro-russe.

La soumission à l’État d’Israël est une chose différente mais tout aussi grave, car on trouve des personnalités jusqu’à la tête de l’Assemblée nationale qui déclarent leur soutien inconditionnel à ce pays. On assiste à un vrai problème de loyauté. C’est pourquoi la critique à la France insoumise et à Mélenchon est si dure et intense aujourd’hui. L’accusation d’antisémitisme est infondée, mais elle se comprend car il existe un petit nombre de personnes très influentes dans les médias et les lieux de pouvoir pour qui il ne faut pas toucher à Israël. Si on défend le droit des Palestiniens, cela les rend extrêmement nerveux. Le fait que l’on ose dénoncer un génocide en cours commis par les Israéliens rend cette communauté nerveuse.

Il ne s’agit pas que de personnes de confession juive, mais aussi de catholiques, protestants et même des musulmans pro-Israël. C’est une option politique, un soutien total à Israël, quelque chose d’épidermique. Comme ils n’ont pas d’arguments face à ceux qui défendent la Palestine, ils les traitent d’antisémites. Et pour convaincre les Français, ils composent des plateaux télé du matin ou soir avec des intervenants répétant en boucle les accusations. La réalité est qu’il n’y a pas vraiment d’antisémitisme parmi les militants du Front Populaire, et c’est chez eux que l’on trouvera plutôt des gens qui veulent défendre la France.

C’est la raison pour laquelle la sagesse précaire, qui est un patriotisme mou et un libéralisme solidaire, préférera donner comme consigne d’aller voter au second tour pour les candidats du Front Populaire.

Encore un coup de maître de Mélenchon

Le leader de la gauche française est encore en train de nous donner une leçon de politique impressionnante.

Alors que tout le monde en France s’épuise à parler d’Israël et de Gaza, dans une guerre de propagandes qui dégoûtent même ceux qui y participent, Jean-Luc Mélenchon soigne sa stature internationale en honorant l’invitation du plus grand pays francophone du monde. Il s’entretient avec le président du Congo et prononce un discours à l’assemblée nationale de cet immense pays.

Il joue plusieurs cartes à la fois. Il y va avec une « délégation » de députés insoumis dont certains sont originaires d’Afrique. Il y parle d’avenir, de partenariats sur des « causes communes » que sont les forêts, la mer et l’espace. Il prend activement date pour des projets qui seront médiatiques tôt ou tard, donc il prend de l’avance sur ses concurrents politiques.

Là où le président Macron est persona non grata, d’où l’armée française est renvoyée, où la politique française est rejetée, le fondateur de la NUPES est accueilli à bras ouverts. Après son passage au Maroc, son voyage au Congo est un coup diplomatique d’importance.

Et il réussit ce coup tout en étant omniprésent dans les esprits qui s’échauffent en France sur Israël, sur le terrorisme, sur le Hamas et sur Gaza. Il ne lui a fallu que quelques tweets et quelques prises de parole entre le 7 et et le 10 octobre pour prendre toute la place. Depuis, il laisse ses bras droits Mme Panot, M. Bompart et Mme Obono prendre le feu des médias, supporter la pression immense qui exige beaucoup d’énergie. Il joue sur du velours avec les erreurs et les fautes d’amateurs commises par Mme Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale dont les propos sur Israël déshonorent la France. (Quel savon Macron a dû lui passer à cette dernière!) Avec des adversaires aussi médiocres, Mélenchon n’a pas besoin que d’un tweet pour la renvoyer à ses chères études.

Pendant que tous s’agitent à Paris, le vieux Mélenchon, en bon loup de mer, se promène doucement à Kinshasa et obéit à son propre agenda tout en restant au centre des discussions frnaçaises depuis trois semaines. Il dort comme un bébé au moment même où la tempête gronde au sein de la NUPES.

Là-dessus arrivent des sondages qui le placent, lui Mélenchon, en leader incontesté de la gauche, et même au second tour des présidentielles si la NUPES ne présente pas d’autres candidats. Les autres dirigeants de l’Union de la gauche sont donc obligés de rentrer dans le rang car ils n’ont pas d’autre espoir que Mélenchon pour un jour retrouver le pouvoir et les ors de la république.

Chapeau l’artiste.

Pourquoi refuser le terme « terroriste » ?

Quand les attaques sur Israël ont eu lieu, le 7 octobre, quelques personnalités de gauche ont refusé de les qualifier de « terroristes », mais ont préféré les termes « crimes de guerre ». Pour la sagesse précaire cela ne faisait pas une grande différence et cela ne s’apparentait pas à un soutien, ni à une forme de complicité envers le Hamas. Mais quand on voit l’acharnement qu’a mis l’ensemble des medias à exiger de ces personnes qu’ils prononcent le mot « terrorisme », je me suis dit instinctivement qu’elles on eu raison de résister et de refuser cette terminologie.

Cela fait donc dix jours que les médias parlent de Jean-Luc Mélenchon et des cadres de La France Insoumise à cause de ce choix de vocabulaire. Par ce simple geste rhétorique, ils ont réussi à condamner les violences du Hamas tout en se donnant l’image d’être moins soumis à l’ordre médiatique. Par voie de conséquence, ils ont obtenu ce dont tous les autres politiciens ont le plus besoin : prendre toute la lumière, capter toute l’attention journalistique, rester au centre des discussions pour imposer son discours, alors même que la gravité des événements devait les éliminer de la scène. C’est un coup de maître comme seuls des génies de la politique sont capables d’en faire.

Les autres partis de gauche, faiblement unis au sein de la NUPES, feignent d’être choqués et menacent de quitter l’Union, mais ils sont inaudibles. Ils avaient déjà cassé la NUPES en partant séparément aux diverses élections. Tout ce qu’ils méritent, ces partis de gauche désunis, c’est d’être applaudis par la droite, l’extrême droite et le centre, et de s’éteindre dans cette étreinte calculée.

Les reproches qui pleuvent sur Mélenchon ne peuvent que le consolider à la direction de cette gauche modérée, non révolutionnaire, qui cherche à gagner les élections pour atteindre le pouvoir. À l’heure où j’écris ces lignes, il est en pleine turbulence, et la gauche est en passe de voler en éclats. Mais vers qui se tournera-t-on quand il faudra à nouveau se trouver un chef qui conduise la présidentielle ? Vers celui qui a choisi ses propres termes et qui a refusé d’employer les mots dictés par l’extrême-droite.

Michel Onfray et l’antisémitisme

Michel Onfray en défense du sionisme, du CRIF et dans la haine de Mélenchon

Cette vidéo est une des choses les plus étranges que l’on puisse regarder. Elle date de 2018. L’assassinat d’une femme juive avait suscité une émotion légitime et une « marche blanche » avait été organisée contre l’antisémitisme. Or, le groupe communautaire pro-israélien CRIF s’était permis d’exfiltrer et d’exclure Mélenchon et les députés de La France insoumise, en raison de leurs critiques vis-à-vis de la politique de l’état d’Israël.

Dans cette vidéo, Michel Onfray défend l’action du CRIF et défend aussi la colonisation des terres palestiniennes.

Bon, le philosophe semble être animé d’une haine tellement profonde pour Jean-Luc Mélenchon que, peut-être, il ne peut retenir ses coups et ne voit plus de limite à tout ce qui peut noircir, salir ou maculer le leader de gauche. On ne sait pas ce qui se cache derrière une telle haine. Le candide que je suis peut imaginer qu’il y a eu des promesses non tenues, des déceptions ou des conflits personnels.

Ce qui m’intéresse davantage, c’est l’inconséquence des arguments de Michel Onfray. Dans cette vidéo, il tient des raisonnements tellement incohérents que le professeur de philosophie que je suis a envie de la diffuser à ses élèves pour qu’ils s’entraînent à débusquer les sophismes et les paralogismes.

D’habitude, on pense ce qu’on veut d’Onfray, mais sans être brillant il n’est pas complètement illogique. Ici, il me donne l’impression d’être drogué, ou aliéné. Il n’est plus lui-même. D’ailleurs, un professeur de physique et d’épistémologie fait une critique plutôt convaincante de son argumentation.

En définitive, Michel Onfray a retiré cette vidéo de sa chaîne Youtube. Selon moi, il a eu bien raison. Moi aussi je l’aurais retirée. Néanmoins, il eût été préférable qu’il fît une critique de ce faux-pas.

Législatives 2022 deuxième tour. Appel à mes amis d’extrême-droite.

Mosaïque des années 1920 dans la Grande Mosquée de Paris.

Chers amis racistes, vous me connaissez. Vous savez combien j’aime la France, tout autant que vous. C’est depuis cet amour de la nation que je vous encourage à voter pour les candidats de l’union de la gauche, dite NUPES, dimanche prochain, même si vous ne vous sentez pas de gauche vous-mêmes. Moi non plus je ne suis pas de gauche mais il y a des moments dans la vie où on choisit d’élire nos adversaires. D’ailleurs, chers amis fachos, écoutez comment le parti au pouvoir qualifie l’union de la gauche NUPES : « conspirationniste », « antisémite », « nauséabond ». Exactement les mots employés pour vous désigner. Cela devrait vous rapprocher de cette gauche.

Mes amis nationalistes, vous pouvez voter comme moi car vous savez combien j’ai toujours oeuvré pour la protection et la diffusion de la culture française. Laissez-moi vous donner quelques exemples de mon engagement patriotique : de nombreuses personnes nous conseillent de publier en anglais car c’est la langue de la recherche internationale. Moi, je passe pour un étroit nationaliste car je tiens à publier fréquemment en français dans des revues françaises et francophones. Combien de fois ne m’a-t-on pas accusé d’être un franchouillard passé de mode, chauvin et rétif ? C’est que je refuse d’abdiquer. Je continue de croire que chaque langue devrait se développer dans la recherche aussi, pas seulement dans la sphère familiale. Comme vous, chers amis identitaires, je suis contre le grand remplacement qui voit la langue anglaise s’imposer, alors même que j’aime la langue anglaise et la pratique tous les jours.

Je vous écris pour vous demander de voter pour l’Union populaire dite NUPES dimanche prochain, au cas où vous auriez le choix entre la gauche et la droite. Si votre candidat de prédilection s’est fait éliminer au premier tour, le meilleur remplaçant serait un député du programme de gauche car il défendrait davantage l’éducation nationale et la culture française.

Pourtant ce vote n’est pas dans mon intérêt. D’un strict point de vue égoïste, je suis beaucoup plus proche d’un banquier comme Emmanuel Macron que de ces « anarchistes d’extrême-gauche » que décrit judicieusement la ministre Amélie de Montchalin pour désigner les candidats NUPES. Comme Macron, je suis libéral ; comme lui je suis international et profite à fond de la mondialisation ; comme lui je suis en faveur de l’esclavage la réduction du coût du travail et je trouve détestable mais avantageuse l’idée de faire travailler gratuitement les pauvres, les sans-dents, les allocataires du RSA. Comme Macron, je suis un beau garçon qui cherche à dissimuler sa calvitie. Comme lui, j’ai été amoureux de ma prof de théâtre. Non, ça c’est une connerie, je n’ai jamais eu de prof de théâtre.

Bref, je suis un peu comme Macron, toute chose égale par ailleurs. À titre personnel, donc, je suis plutôt pour l’application du programme de la droite, car cela me permettrait d’obtenir des ouvriers presque gratuitement pour la rénovation de mon appartement. La retraite à 65 ans ne me poserait aucun problème puisque j’ai travaillé beaucoup d’années à l’étranger et ne serai jamais capable de faire valoir assez de cotisations pour bénéficier d’une quelconque retraite. Du coup, plus l’âge de la retraite augmente, plus les autres vont souffrir, mais pas moi qui dois me débrouiller. Or si le malheur des uns fait le bonheur des autres, alors la souffrance des travailleurs français devrait en toute logique participer au bonheur des sages précaires qui n’ont presque aucun droit aux avantages du système social français.

En dépit de tout cela, je vous le dis, chers amis qui avez voté pour Le Pen ou Zemmour : je voterai NUPES car c’est le vote le plus proche de l’intérêt du pays. Malheureusement pour moi, qui sacrifie mon intérêt personnel, c’est le bulletin NUPES qu’il vous faut glisser dans l’urne dimanche 19 juin 2022.

Législatives 2022 premier tour. Mes consignes de vote

Cette année le sage précaire votera pour l’union populaire dite NUPES. Voici les raisons de ce choix.

1. Les gouvernements sous Emmanuel Macron ont trop favorisé une minorité de gens fortunés qui thésaurisent au lieu d’investir. Il existe un risque de sécession. Le libéral que je suis ne peut cautionner les situations de monopole ni l’accaparement excessif des richesses de la nation.

2. L’union de la gauche n’a rien de révolutionnaire ni rien d’extrême. Elle propose un programme de gauche modérée.

3. Il ne faut pas avoir peur des individualités, ni leur faire spécialement confiance. La personnalité de Mélanchon, qui rebute des gens, m’est indifférente.

4. Il est bon que ceux qui ont commencé à travailler tôt, quand ils ont cotisé 40 annuités, ce qui n’est pas le cas des sages précaires, puissent prendre leur retraite à 60 ans et ne pas attendre des années de plus.

5. Il faut investir massivement sur des énergies qui nous rendront autonomes dans un futur proche. La gauche est la seule qui propose cela.

Les vainqueurs des élections présidentielles 2022

Il résulte de cette campagne électorale trois vainqueurs et une recomposition du paysage politique.

La victoire d’Emmanuel Macron est un événement historique mais elle était prévue, prédite et pressentie. Il a dû faire des erreurs mais comme il a gagné, il a été le meilleur, que peut-on dire de plus ? Avec l’équipe de bras cassés qu’il se traîne, soutenu par un parti sans doctrine, sans talent et sans identité, il a réussi là où personne ne pouvait réussir. Personnalité peu aimable, impopulaire et peu admiré, son succès a quelque chose de désarmant. Bien sûr, quand on a derrière soi les plus grandes fortunes prédatrices d’un pays, cela aide, mais ce n’est pas suffisant car il faut aussi beaucoup de talent et une chance inouïe. On a envie de lui dire, comme au sélectionneur Didier Deschamps : « Tu ne fais pas des choses qui nous plaisent, tu développes un jeu ennuyeux, mais bon, quelque chose en toi fait que tu gagnes alors vas-y, prends les rênes et tâche de ne pas nous faire trop de mal. « 

Le bon résultat de Marine Le Pen prouve qu’elle a admirablement réussi son coup : à la fois capitaliser sur son nom, profiter pleinement du travail de son père, surfer sur sa notoriété dans l’électorat populaire, et adoucir son image. Sa stratégie de dédiabolisation a fonctionné comme sur des roulettes. Même les critiques lui ont profité, c’est très fort.

Même la concurrence incroyable que lui a imposé Éric Zemmour des mois durant, elle en a fait son miel en sachant se faire discrète et en faisant profil bas. C’est de l’art martial en quelque sorte, puisqu’elle a su utiliser à son profit la force de ses adversaires. Elle a eu raison de laisser Jordan Bardella et Louis Alliot courir les plateaux télé, car elle n’est pas très bonne face aux micros.

Surtout, Marine Le Pen a eu un flair épatant en jouant la carte « éleveuse de chats ». C’était cul-cul, mais beaucoup de Français sont cul-cul. Des millions d’électeurs ont le même amour virtuel des animaux. Un amour tamisé par le filtre des réseaux sociaux et de Walt Disney. Un amour des animaux sans animalité si l’on peut dire. Je songe à tous ceux qui adorent les chats en occultant le fait qu’ils constituent une vraie menace sur la biodiversité. Lors du débat avec le président sortant, Le Pen a sorti un argument qui est passé inaperçu dans les médias mais qui a eu du poids dans la France guimauve qui se veut l’amie des bêtes : à propos des vaches qu’on allait abattre pour les bouffer, elle a désapprouvé qu’on leur fasse prendre l’avion pour « réduire la souffrance animale ». Génial, politiquement. Macron a été muet sur ce point, il n’a même pas entendu car il surplombait, comme Jupiter. Mais ce que personne n’a relevé, des millions d’oreilles l’ont entendu et ont apprécié.

Enfin le troisième vainqueur de cette élection, c’est bien sûr Jean-Luc Mélenchon. On lui doit la renaissance d’une gauche plus intéressante que celle du Parti socialiste. Là aussi, quel score pour un homme détesté de toute part. Face à une telle hostilité et compte tenu d’un abstentionnisme prôné par des stars de gauche, recueillir un tel suffrage est la marque d’une stratégie intelligente et d’un travail de terrain impressionnant, piloté par des gens qui savent s’organiser. J’entends souvent dire que Mélenchon est un « bon orateur », et que c’est là sa principale qualité. C’est faux, s’il n’avait que son talent oratoire, il aurait obtenu le score d’un Jean Lassalle ou d’un Éric Zemmour.

Zemmour justement. Sa défaite est l’autre bonne nouvelle de ce scrutin. Si seulement on pouvait s’en être débarrassé, ce serait merveilleux. Mais je n’y crois pas, malheureusement.

L’avenir proche nous dira s’il faut compter Zemmour parmi les vainqueurs ou les vaincus de cette présidentielle, qui ne fut pas moins passionnante qu’une autre.