Les médias répètent que les écrivains de droite sont meilleurs que ceux de gauche. Cela chagrine des lecteurs qui viennent frapper à la porte des bureaux de La Précarité du sage en quête de sens et de réponse.
Dans un premier temps je les rassure en leur disant que la droite n’est pas l’enfer. Puis je vois qu’ils veulent des réponses plus combattives. Et d’abord ils veulent être rassurés, car cela les angoisse d’imaginer que la gauche ne produirait que des mauvais écrivains, peu talentueux car trop idéologiques. Confusément ils se disent avec raison que si une idéologie éteint ou étouffe l’art, elle ne peut postuler à l’amélioration des conditions de vie des masses.
Alors je vous offre ce petit vadémécum pour votre gouverne. Ce qui suit a vocation à rassurer et rasséréner mes lecteurs de gauche.
N’écoutez pas les médias, amis progressistes, et restez sur vos fondamentaux. Quand les penseurs de plateaux télé vous impressionnent avec du name dropping, rappelez-leur que Voltaire, Rousseau et Diderot étaient de gauche et cela leur fermera le caquet. Victor Hugo lui-même a commencé comme poète conservateur, mais il a tranquillement glissé vers un engagement de plus en plus progressiste. En situation de mondanité, sortez-leur des romanciers :
Tolstoï, Vallès, Kafka, Beckett, Chamson, G.-B. Shaw, D.H. Lawrence, Malraux (celui des années 1930), Gide, Henry Miller, de Beauvoir, Sartre et Camus.
Des poètes : Breton, Neruda, Artaud, Char, Aragon.
Des dramaturges : Tchekhov, Dario Fo, Bernard Marie Koltès.
Les essayistes, ce n’est même pas la peine d’y réfléchir, ils sont trop nombreux à être critiques des rapports aux injustices en place.
Proust lui-même, je ne le classe pas parmi les écrivains de gauche mais je ne dirais rien si on le classait parmi les progressistes au sens large du terme, parce qu’il était en faveur d’une société plus juste pour les minorités (notamment les juifs et les homosexuels). Ses moqueries du peuple sont bien réelles mais elles ne viennent pas d’un mépris de classe selon moi. Au contraire, le rire déclenché par les errances syntaxiques des gens de la classe ouvrière fait écho à celui, bien plus féroce, des bourgeois puis de la haute société.
Cela dit, Proust est de droite dans le sens où l’organisation financière de la société de son temps lui convient parfaitement. Il y trouve son intérêt, un peu comme le sage précaire un siècle plus tard.
Car moi, je l’ai déjà dit, je me sens de droite. Je me rends bien compte que ce monde est injuste, et je veux bien le réformer pour davantage de justice, mais je préfère rester dans ce monde cruel et libéral car j’ai les armes pour m’en sortir.
Je ne devrais donc pas me réjouir de cette réalité : les écrivains de gauche sont en effet « meilleurs » que ceux de droite. Vous êtes contents ?
Moi je préférerais que les meilleurs écrivains soient comme moi, libéraux et égoïstes. Cela ne me fait pas plaisir, je vous assure, je ne fais vraiment pas cela de gaieté de cœur.