
Il était bientôt dix-neuf heures, j’avais faim, et je n’avais pas mangé depuis longtemps. Après une journée de réunions et de visites, ce dont j’avais envie, très simplement, c’était d’aller au restaurant avec mes amis, de manger quelque chose de bon et de discuter tranquillement. Mais nous avions encore à visiter la foire aux dattes. Et il faut parfois savoir sacrifier son appétit aux nécessités de la diplomatie culturelle.
Car nous avons un petit problème, au ministère de la Culture : nous sommes parfois des personnalités sans l’avoir demandé.
Je veux dire par là que, lorsque nous arrivons quelque part en tant que représentants de la Commission des musées, nous ne sommes plus tout à fait des visiteurs ordinaires. Nous pouvons devenir, sans même l’avoir voulu, une sorte de VIP. Et c’est particulièrement vrai lorsque nous sommes accompagnés par quelqu’un de la famille qui a créé l’événement.
Hier soir, le fils du fondateur du festival, Abdulaziz, fils du docteur Khaled, nous a vus arriver et a été manifestement très heureux de nous accueillir. À partir de ce moment-là, nous avons été pris dans une sorte de réseau d’affection dont il était assez difficile de sortir.
Nous sommes allés d’un stand à l’autre. On nous a fait goûter des choses absolument délicieuses. Les dattes étaient partout : dans le chocolat, dans les biscuits, dans les gâteaux, dans les desserts, sous des formes que je n’avais jamais imaginées. Tout ce qui peut être préparé avec une datte semble l’avoir été ici.
C’est délicieux mais c’est aussi extrêmement sucré. Et pour quelqu’un qui, comme le sage précaire, essaie de perdre quelques kilos afin de conserver un semblant de corps athlétique, ce n’était probablement pas la meilleure soirée de l’année.
Mais il y avait surtout cette hospitalité qui ne vous laisse pas le choix. On vous tend quelque chose, vous goûtez. On vous propose un café, vous acceptez. On vous fait asseoir, vous vous asseyez. On vous donne une boîte, vous la prenez. Puis une autre. Et une autre encore.
À un moment, je remarque quelque chose qui pourrait peut-être plaire à mon épouse. Je demande combien ça coûte. La question semble incongrue. On me répond en me donnant le produit. Je demande le prix d’une autre chose : même réponse. On me tend un sac avec les produits dedans.
Et puis, au détour de la foire, nous découvrons le studio du Tamercast. Le nom est évidemment un jeu de mots : tamer, la datte, et podcast. Un petit espace a été installé pour enregistrer des entretiens avec les visiteurs et les personnalités du festival. On me demande de m’asseoir et de participer.

Pourquoi pas, dis-je, mais surtout ne dites pas que je représente le ministère car si Sa Majesté apprend que j’ai parlé en son nom sans en avoir l’autorisation expresse, je vais en payer un prix considérable. Ici, je ne représente rien d’autre que moi et les projets dans lesquels je suis embarqué.
Je me retrouve donc devant une caméra, en train d’expliquer pourquoi le festival des dattes de Buraidah est une expérience extraordinaire.
Puis j’entends le journaliste parler de moi en arabe et me présenter comme un écrivain français célèbre. J’opine du chef, car La Précarité du Sage est en effet un phénomène de société dans mon pays d’origine. Par contre, je commence à avoir chaud quand il explique que je suis un expert international des musées. Non que cela choque ma modestie, car je mérite autant de compliments que n’importe qui, mais cela pourrait me mettre dans la mouise si des membres du gouvernement venaient à voir cette vidéo.
Enfin c’est de la sueur froid qui me coule dans le dos quand j’entends les mots « haut responsable du ministère de la Culture ».