Soirée au festival des dattes, à Buraidah. Date City, comme son nom l’indique, est la Cité des dattes : un peu à l’écart du centre-ville, c’est à la fois le lieu où se déroulent les ventes aux enchères à l’aube et un grand espace consacré à tout ce qui touche aux dattes, avec des producteurs, des marchands, des stands de nourriture, des produits dérivés et toutes sortes d’activités.
Et puis, au milieu de tout cela, il y a de l’art, parce qu’apparemment il faut toujours qu’il y ait de l’art.
En toute logique, c’est ce qui aurait dû attirer mon attention. Moi qui travaille dans les musées et dans le domaine de la culture, j’aurais dû me précipiter vers l’exposition de peinture, alléché par l’espoir de dénicher un chef d’œuvre inconnu. Je ne l’ai pas fait.
Ou plutôt, mes amis et moi y sommes entrés avec un intérêt modéré et nous en sommes ressortis rapidement sans faire de commentaires. Il faut dire que les tableaux exposés étaient, pour la plupart, des scènes locales peintes avec une application qui ne suffit pas à faire oublier leur caractère conventionnel. Des peintres du dimanche, en un tout petit peu pire.
Un peu plus loin, dans la foire, je tombe sur une autre œuvre, mais gigantesque celle-là. Œuvre d’une artiste présentée comme « conceptuelle ». Cette fois, il ne s’agit plus d’une peinture, mais d’une installation composée de tranches de troncs de palmiers disposés en une sorte de tourbillon. L’ensemble est accompagné d’un petit texte de commissariat qui nous explique que l’œuvre parle de « mémoire, d’identité, de transmission, d’héritage, de legacy » et probablement de tout le vocabulaire désormais obligatoire dès qu’un morceau de bois est posé au milieu d’une salle.
Le texte me fait sourire. Il a cette qualité particulière des textes produits à la chaîne par l’intelligence artificielle : beaucoup de grands mots, quelques notions convenues, et aucun sens précis. Le genre de texte qui pourrait accompagner n’importe quelle installation contemporaine à condition de remplacer deux ou trois noms propres. En qualité de consultant au ministère de la culture, une de mes fonctions est justement de reprendre cette littérature d’accompagnement et de la remplacer par quelque chose qui puisse au moins être lu par un être humain.
Quant à l’œuvre elle-même, je la regarde et je me dis : franchement, quel intérêt ?
Et puis je me ravise.
Je me demande soudain ce que j’aurais pensé si j’avais vu exactement la même œuvre ailleurs… dans une biennale d’art contemporain, par exemple. Ou dans un musée d’art contemporain. Aurais-je eu le même regard dédaigneux ? Probablement pas.
Si l’on m’avait dit : « Voici l’œuvre d’un grand artiste américain », « c’est un travail méconnu de l’allemand Joseph Beuys », ou « c’est le début d’une œuvre participative de la saoudienne Manal AlDowayan qui sera exposée au musée de Qassim l’année prochaine », ma machinerie intellectuelle se serait immédiatement mise en marche. J’aurais commencé à chercher des références, à penser au minimalisme, au land art, à l’arte povera, à la relation entre matériau et territoire, à l’histoire du palmier, à la mémoire des paysages, etc. J’aurais probablement trouvé quelque chose à dire.
Cela m’oblige à une certaine honnêteté : il serait injuste de dire simplement que cette œuvre est mauvaise. Peut-être l’est-elle, je ne sais pas. Mais je suis surtout certain d’une chose : elle n’est pas à sa place.
Depuis Duchamp et les ready-made, l’art contemporain a en effet beaucoup moins consisté à fabriquer des objets qu’à interroger les conditions dans lesquelles quelque chose devient une œuvre d’art. Un objet peut être banal, industriel, trouvé, pauvre. La question devient : qui le montre ? Où ? Dans quel contexte ? Avec quel discours ? Avec quelle histoire ? Et surtout : sommes-nous prêts à le regarder comme de l’art ?
L’art contemporain a ainsi quelque chose d’un contrat social. Nous acceptons de regarder certaines choses comme des œuvres parce qu’une institution, un artiste, un commissaire, une galerie, un musée ou simplement un certain monde social nous dit : regardez ceci comme une œuvre.
À Date City, ce contrat social ne fonctionne pas et, pour ma part, je ne me sens pas incité à projeter sur ce que je vois autre chose qu’un désir de consommation. Et nous-mêmes, qui sommes pourtant censés savoir regarder l’art, nous nous laissons prendre au piège.
Quel piège ? Le musée, la galerie, la biennale, le catalogue, le cartel, le commissaire, le nom de l’artiste, la réputation de la collection : tout cela travaille silencieusement notre regard, comme un argument d’autorité. Nous croyons regarder un objet, alors que nous regardons en fait tout ce qui nous dit comment le regarder.
La sagesse précaire doit donc passer à confesse : autant un texte, je suis capable de le lire avec autonomie, et délibérer sur sa valeur quelle que soit son statut éditorial, autant les œuvres d’art plastique, non, je ne les aborde pas avec la même intimité, car je reste dépendant des processus de légitimation.
Est-ce qu’on ne devrait pas dire que si la reconnaissance d’un objet comme œuvre d’art est entièrement due au respect des processus de légitimation, comme tu dis, et par exemple que pour reconnaître dans ton tourbillon de bois une oeuvre d’art, il faudrait qu’il soit exposé dans une institution d’art contemporain, c’est juste que ce n’est pas une oeuvre d’art mais le produit d’un aigrefin expert en snobisme?
Je ne suis pas naïf, je sais que notre regard est plus ou moins intégralement structuré par des codes qui nous déterminent à apprécier ou non ce qu’il convient d’appeler de l’art, et je vois bien que, par exemple, des « jeunes », qui n’ont pas intériorisé les mêmes structures de respect de la valeur art, qui sont peut-être aussi moins dociles, considéreront par exemple qu’un roman un peu exigeant est du n’importe quoi, complètement illisible, autant que peut l’être pour moi une installation postmoderne, mais j’aurais tendance à dire que l’éducation est justement là pour apprendre à reconnaître une certaine objectivité de la valeur artistique, et je me considère comme suffisamment éduqué pour faire confiance dans mon jugement…
Ou bien est-ce que je devrais considérer que, finalement, n’importe quel objet porteur d’une intention sincère peut être reconnu comme art, et que seule mon incompréhension de l’intention m’en empêche ?
Comment expliques-tu que toi-même tu fais confiance, semble-t-il, à ton jugement en matière de littérature, comme « critique littéraire » en quelque sorte (quelle redoutable responsabilité) mais que tu t’interdises en somme de juger en ce qui concerne les arts plastiques, te jugeant toi-même, de manière extrinsèque, comme trop déterminé par des structures légitimantes ? Tu es pourtant extrêmement cultivé dans ce domaine. Est-ce donc que tu ne fais pas assez confiance dans ton propre jugement esthétique, et dans ce cas est-ce que tu ne devrais pas affirmer sa puissance critique dans les arts plastiques comme en littérature, ou est-ce qu’au contraire, comme disait Deleuze, il faut en finir avec le jugement, non certes pour se conformer à une foutaise d’instance de légitimation extrinsèque snobinarde, mais pour essayer de percevoir la pensée créatrice dans l’objet produit ?
Au fond, même un enfant en maternelle qui met tout son cœur dans un dessin peut atteindre un art brut, un art presque sauvage, comme disait je ne sais plus qui. D’un autre côté, je voudrais pas dire, mais il y a des fois, c’est vraiment du foutage de gueule prétentieux.
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