Birkat al Mouz, le livre est paru

Le livre est paru ces jours-ci aux éditions de L’Harmattan.

Il peut se lire comme un récit de voyage ou de séjour au sultanat d’Oman.

Ce que je n’écris pas sur la quatrième de couverture, néanmoins, c’est qu’il peut se lire aussi comme une romance. Chaque chapitre correspond à une année : de 2015 à 2020, un chapitre par an. Mais si on y regarde de plus près, la structure correspond aussi aux étapes principales d’une histoire d’amour.

Chapitre 1 : Solitude du narrateur et donjuanisme vain.

Chapitre 2 : Rencontre, coup de foudre et stratégies de séduction.

Chapitre 3 : Voyage de noce à Mascate.

Chapitre 4 : Vie conjugale dans l’oasis.

Chapitre 5 : Le couple comme machine de guerre.

Le livre paraît opportunément un mois avant les fêtes de fin d’année 2021. Des palmiers au pied des sapins.

Mbougar Sarr, un Prix Goncourt contre la fièvre identitaire

Mohamed Mbougar Sarr, 2021.

Très heureux de voir le prix Goncourt attribué à cet écrivain sénégalais que je ne connaissais pas.

Le Monde affirme qu’il faisait office de favori dans la liste des finalistes. Si cela est vrai, c’est certainement une question politique et idéologique.

Je n’en parlerai donc que sous un angle idéologique. Il était bon de célébrer un écrivain africain pour de nombreuses raisons.

La montée de l’extrême-droite actuelle se doit d’avoir des symboles forts pour contrer son offensive. En effet, ce qu’on voit apparaître avec les Zemmour, les Papacito, les hordes d’influenceurs qui s’autoproclament intellectuels et « défenseurs de la culture française », c’est la mouvance des identitaires. Ils pensent que la France est plus qu’une nation, qu’elle est une identité, c’est-à-dire la race blanche, la religion chrétienne, l’héritage gréco-latin, le pinard et le cochon. Pour eux, un musulman ne sera jamais français.

Pour la droite identitaire, il faut tourner le dos à l’Afrique, ce qui est une aberration du point de vue de la Francophonie, de l’économie, de la rencontre des peuples, des alliances à venir, etc.

Le prix Goncourt à un écrivain sénégalais affirme qu’un lecteur français sera toujours plus proche d’un écrivain noir que d’un polémiste blanc. Un amoureux de la langue française sera toujours du côté de Mohamed Mbougar Sarr.

Visa pour l’éternité, de Laurence Couquiaud

Visa pour l’éternité, de Laurence Couquiaud, Albin Michel, 2021.

Ce roman raconte l’histoire extraordinaire de ce consul japonais qui a offert des visas à des milliers de réfugiés juifs pendant la guerre.

On sait que de nombreux juifs d’Europe ont fui vers l’Amérique, mais on sait moins que l’Asie fut aussi une terre d’accueil. Shanghai bien sûr mais aussi le Japon, grâce à un diplomate japonais au destin romanesque, le consul Chiune Sugihara.

Publié chez Albin Michel, le roman de Laurence Couquiaud retrace le destin de plusieurs personnes qui ont trouvé refuge au Japon, grâce aux visas délivrés par ce consul. Les hasards de l’histoire ont transformé la vie de ce Japonais, ont fait de lui un héros et un juste.

Écrit en de brefs chapitres qui font penser à des scènes de cinéma ou de série télévisée, le récit de Laurence Couquiaud commence et se termine en Israël, où des survivants essaient de construire une vie de bonheur familial. On rencontre le fameux Chiune Sugihara dès la page 69 et on s’attache très vite très fort à ce personnage complexe, diplomate japonais amateur de voitures et de langues étrangères, en poste en Finlande puis en Lithuanie dans les années 1930 et 1940.

Une histoire d’amour entre deux réfugiés polonais se tresse dans le portrait géopolitique de la guerre et fait du livre un page turner vraiment crédible et parfaitement mélodramatique. Je vois d’ici son adaptation sur Netflix ou sur Prime Video avant la fin 2022.

J’ai découvert ce roman en rencontrant son auteure à l’université Paul-Valéry, à Montpellier. Les 21 et 22 octobre 2021, nous participions ensemble au colloque intitulé « Fuir les Nazis. Les exil béni de l’Asie ? », organisé par Philippe Wellnitz et Gérard Siary, pour le compte de l’Institut de Recherche Intersite Études Culturelles (IRIEC).

C’était un bien bel événement qui nous a permis, Hajer et moi, de prendre des vacances par rapport aux travaux que nous entreprenons dans notre appartement des Cévennes. Ce colloque était pour nous une véritable respiration pendant laquelle nous pensâmes à tout autre chose que cloison porteuse, chape de béton, poutres apparentes, plaques de plâtre et gravats.

Hajer fit une belle présentation sur un certain Ernst Heppner, qui fuit avec sa mère et vécut à Shanghai dans les années 1930. Moi, grâce à l’impulsion de Philippe Wellnitz qui me proposa ce sujet, j’ai parlé d’un pianiste juif ukrainien qui a vécu une grande histoire d’amour avec le Japon. Leo Sirota, virtuose et professeur, est allé s’exiler à Tokyo dès 1929, avant que les Nazis ne persécutent les juifs. Il y resta quinze ans, jusqu’après la guerre.

Le pianiste Leo Sirota avec sa femme et sa fille, en chaussettes, attentif à la musique japonaise

Il va sans dire que je me suis personnellement identifié à cet artiste qui est devenu enseignant et qui a trouvé son bonheur dans des pays lointains. Pour reprendre le titre du livre de Laurence Couquiaud, avoir la chance de vivre en Asie quelques années et y être bien accueilli, c’est un peu obtenir un visa pour l’éternité.

Marié depuis cinq ans

Ce mois-ci, le sage précaire et son épouse célèbrent leur cinquième anniversaire de mariage.

Cinq ans, ce n’est pas rien dans une vie. On en aura vécu des aventures, ma moitié et votre serviteur, depuis cinq ans. On en aura vu du pays.

Cinq ans, c’est une façon de compter, car selon notre livret de famille, nous ne sommes mariés que depuis moins longtemps. En septembre 2016, Hajer et moi avons célébré nos fiançailles et notre mariage coutumier, dans la famille et en présence d’un homme de foi qui nous a unis devant Dieu.

Il a fallu plus d’un an pour que notre union soit reconnue officiellement par un pays administré, connu des organisations internationales de type ONU.

La sagesse précaire n’a pas été inventée pour parler de sujets comme le mariage. La sagesse précaire, d’ordinaire, est faites pour traiter du célibat, du suicide, des littératures géographiques, des explorations de terrains vagues.

Mais c’est ainsi. Aujourd’hui, nous célébrons le mariage. Le bonheur existe aussi là, dans les institutions traditionnelles.

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Cet ouvrage collectif est basé sur un colloque qui s’est tenu à l’École Normale Supérieure de Lyon l’année dernière. Voyager en Philosophe a pour but de faire la lumière sur ce qu’est devenu la tradition du « voyage philosophique » à partir du XIXe siècle.

D’après Liouba Bischoff, le voyage philosophique était un genre en vogue aux XVII et XVIIIe siècles et connut une sorte de déclin avec le romantisme qui fit de la littérature de voyage un genre autonome, plus introspectif et plus personnel. Mais ce livre qu’elle dirige « se propose d’interroger le devenir du voyage philosophe à partir du XIXe siècle et les formes de sa résurgence, à la fois du côté de la littérature et de la philosophie, dans un esprit de dialogue entre les disciplines » (quatrième de couverture).

C’est exactement cela que l’on trouve dans Voyager en philosophe. Des articles de chercheurs en philosophie et de chercheurs en littérature qui se penchent sur Nietzsche, Thoreau, les phénoménologues, Sartre, Lévi-Strauss, Maldiney, Foucault, le groupe Tel Quel, jusqu’au philosophe voyageur contemporain Bruce Bégout. (Les liens hypertextes ci-contre ne renvoient pas auxdits articles car il convient d’acheter le livre, mais à des billets que j’ai écrits sur ces auteurs et leur relation au voyage le long de ce blog.)

L’introduction est exquise, comme tout ce qu’écrit Liouba Bischoff. L’article de Raphaël Piguet sur la frontière dans Tristes tropiques et dans L’Usage du monde, se lit tellement bien qu’il nous donne envie de lire Plotin, c’est assez dire. L’article que j’ai signé explore la dimension philosophiques des oeuvres viatiques de Sylvain Tesson, d’Antonin Potoski et de Bruce Bégout.

Les trois noms que je viens de citer, Bischoff, Piguet et Thouroude, incarnent à leur façon l’école francophone des chercheurs en littérature viatique. La plupart des autres contributeurs n’ont pas l’habitude de se confronter à l’idée de voyage concret, à la géographie terrestre ni l’écriture spécifiquement viatique. Ils apportent donc un regard neuf, frais et parfois inattendu sur un genre qui ne demande qu’à redevenir philosophique.

Le climax de ce collectif est évidemment l’entretien final avec Bruce Bégout. Liouba Bischoff et Jérémy Romero l’interrogent sur vingt-cinq belles pages de réflexion. Le philosophe médite sur le sens du voyage et sur l’écriture d’une littérature géographique aujourd’hui. En ce qui concerne sa propre oeuvre, Bégout décrit ses livres comme « des microbiographies d’architecture, non des récits de vie » : « Je suis à l’écoute des ponts, des pylônes, ce sont eux qui me susurrent ce que l’époque dit d’elle-même et fait d’elle-même. »

Enfin, cela pourra paraître secondaire, et même un peu mesquin, mais j’ai été charmé par le fait que Bruce Bégout partage mes goûts littéraires sur le plan des littératures de voyage. On sait qu’une de mes batailles concerne le corpus et la délimitation du corpus, sa valorisation et la constitution d’une certaine échelle de valeur. Je rejette depuis des années l’idée d’une « littérature voyageuse » vague, exotique, apolitique et déshistoricisée, qui ferait rêver les foules avec des concepts vides comme l’autre, l’ailleurs, la liberté ou le « désir de monde ». Au contraire, je m’évertue à faire comprendre qu’il y a des tendances contradictoires dans le genre Voyage, avec des réactionnaires d’un côté qui écrivent du sous Bouvier et jouent les aventuriers explorateurs, et de l’autre des écrivains plus en prise avec la réalité du monde et de la littérature. Je me heurte souvent à des murs d’incompréhension malgré des publications où j’explique les choses en détail. Or, Voyager en philosophe me rassure sur le fait que je ne suis plus seul. Quelle ne fut pas ma satisfaction de lire chez Bruce Bégout une appréciation franche d’auteurs comme Jean Rolin, Philippe Vasset, Olivier Rolin et Patrick Deville, par opposition à une écriture frelatée, incarnée par Sylvain Tesson et la mode des « écrivains-voyageurs » de Michel Le Bris. Sans le dire explicitement, Bégout trace une ligne de démarcation au même endroit que moi.

Quand vous lirez ce livre, il vous viendra de nombreuses idées de voyages philosophiques et de philosophes voyageurs des XXe et XXIe siècles. Vous penserez à Benjamin, à Heidegger, à Deleuze et Guattari, à Glissant, à de nombreux penseurs européens et extra-européens. Et vous aurez alors compris combien ce volume est riche et bien pensé.

Les mémoires de ma grand-mère

Les mémoires non signés et non datés de la mère de mon père, autour de 1985

Née en 1912, Simone Thouroude, née Pelhâte, a décidé d’écrire ses souvenirs d’enfance quand elle avait 73 ans. Elle écrivait à la main des pages d’une clarté extraordinaire dans des cahiers d’écolier aux feuilles quadrillées. Une enfance normande dans une France en guerre, une enfance de petite fille pauvre, dans le village de Gordes. Une fillette de père inconnue, élevée par sa grand-mère et ses tantes.

Je lis cela avec une grande émotion. Peu de gens, contrairement à ce qu’on dit, écrivent leurs souvenirs d’enfance. Il faut de la patience pour cela, et une réelle discipline. Je ne sais où ma grand-mère a trouvé cette discipline intellectuelle, elle qui a quitté l’école avant l’âge de quinze ans.

Ce qui me charme le plus est l’amour de cette fille pour la nature, les animaux, les fleurs et toutes les choses qui sentent bon. Il y a chez ma grand-mère une grande sensualité. Curieuse de savoir comment les animaux s’accouplent, elle observe les jeunes gens « caresser » les belles blondes, elle évoque les risques de viols, elle tombe volontiers amoureuse. Ni le plaisir ni les peurs du sexe, chez elle, n’avaient à être réprimés.

Restent gravés dans ma mémoire les deux extrêmes du village, la forge et la blanchisserie, le feu et l’eau, l’obscurité et la blancheur. La fillette était fascinée par les étincelles autant que par les étoffes amidonnées. Extrait n° 1 :

Que de fois nous y sommes allées dans cette forge ! Nous avions la permission de tirer sur la poignée du grand soufflet. Nous étions émerveillées par les jets de flammes ! Nous restions des heures à regarder le forgeron frapper sur l’enclume pour modeler les fers qui sortaient du four.

L’extrait n° 2 se déroule au contraire dans la blancheur humide de Marie Digne, la blanchisseuse-repasseuse :

C’était un plaisir d’entrer dans son atelier : le fer à repasser trônait sur la cloche à charbon. Les jupons amidonnés côtoyaient les robes de mousseline et les voiles en tulle des premières communions.

Son rapport à la religion est aussi extrêmement positif. Pour ma grand-mère, les cérémonies religieuses sont de formidables occasions de chanter, de réciter, de s’habiller proprement, de voir des tenues et des dentelles de toute beauté. Il n’y a rien que de beau, de frais, d’enthousiasmant dans la religion.

Ce que j’aimais bien c’était les processions du Saint Sacrement. dans le centre du bourg, on tendait de grands draps blancs ornés de fleurs. On installait des chapelles-reposoirs magnifiquement décorées. C’était beau. Ça sentait bon. Nous allions dans les champs cueillir des marguerites que nous effeuillions ensuite au passage du Saint Sacrement.

Ce qui me fascine dans ce petit texte d’une centaine de pages, c’est l’intelligence qui a conduit mon ancêtre à parler des métiers et des personnalités qui composaient le village. Elle n’oublie personne, ni le curé, ni les institutrices, ni les célibataires un peu fous, ni les filles sans mari. Elle donne aussi la recette du « sirop d’escargot » qui guérissait de tout et surtout de la coqueluche.

On dirait qu’elle a rencontré des folkloristes anthropologues qui lui ont dit que tous les détails de sa mémoire étaient d’une réelle importance historique. Elle décrit par le menu les trois jours que duraient les « grandes lessives », comme dans les beaux traités de sciences sociales. Elle n’hésite pas à retranscrire le patois parlé dans sa famille.

Arrête de fumer tes saloperies, tu verras, cha ti f’ra mouri.

Laisse-li donc boucaner, tint pine pour li, li verra bi.

Elle n’oublie pas des détails scabreux comme les histoires de constipation de telle tante, le pot de chambre du grand-père, l’ivrognerie et la méchanceté du même, les relations sexuelles hors mariage des unes et des autres.

Elle entre dans des détails très fins sur le sens qu’une enfant prête aux mots des adultes :

Madame Ollivier avait deux fils : Fernand et Maurice. J’avais un peu le béguin pour Maurice. Un jour, il est tombé malade. Le médecin est venu très souvent pendant plusieurs semaines. On lui faisait des piqûres et on lui posait des ventouses scarifiées. Il fallait lui inciser la peau avant de poser la ventouse. Pour moi scarifier signifiait sacrifier – crucifier. C’était terrible. J’imaginais ce pauvre Maurice mort ou presque.

Le livre se termine par la rencontre qu’elle fit avec mon grand-père, un homme que je n’ai pas connu. Elle parle sans pudeur de son amour naissant pour lui et de la commotion que provoquaient en elle « ses grands yeux bleus ». Elle prétend avoir porté le jour de son mariage un « magnifique voile » sur la tête, mais la photo qui illustre le texte montre une étoffe peu impressionnante.

Le mariage de mon grand-père Jules Thouroude, avec ma grand-mère Simone Pelhâte, 19 mars 1933.

Après avoir publié ici même, sur ce blog, les mémoires fragmentaires de mon père, je tombe avec délice sur celles de la mère de mon père. Avec votre serviteur en bout de course, cela fait une belle brochette de mémorialistes précaires et braves.

De vieux livres de voyage

Une vieille édition de L’Appel du Hoggar

Parmi les surprises de mon retour en France, je découvre des livres abandonnés dans des greniers et des garages en sous-sol, des choses qui proviennent de je ne sais quelle famille, quel héritage.

L’un de ceux qui m’a fait le plus plaisir de sortir d’un carton fut cette édition ancienne d’un livre de voyage : L’Appel du Hoggar de Roger Frison-Roche. Si je ne m’abuse, ce récit fut le premier livre du célèbre montagnard, publié en 1936, quelques années avant son best-seller Premier de cordée.

L’exemplaire que j’ai trouvé n’est pas une édition originale, malheureusement, c’est une deuxième édition, et le livre est assez abîmé. J’aimerais le faire réparer par un relieur mais je ne suis pas certain que la qualité médiocre du papier permette de faire des miracles.

Je l’ai lu dès mon retour en France, quelques jours après avoir atterri à Lyon. C’est écrit dans une langue simple et directe, sans effet de style. Ma lecture fut trop rapide pour que je comprenne ce qui a pu faire le succès du livre. Peut-être simplement l’évocation de cette région montagneuse d’Algérie qui était peu connue à l’époque et qui était chargée de mystère.

Vous imaginez sans peine la joie qui fut la mienne de tomber sur un tel petit trésor de littérature géographique.

Je suis parti vagabond, je vous reviens capitaliste. Mon retour en France

Ce mois d’août marque ma réinstallation dans mon pays d’origine. J’étais parti célibataire, je reviens avec une épouse. J’avais quitté le territoire ouvrier ramoneur, je m’y rabiboche enseignant chercheur. J’étais diplômé de philosophie quand je me suis éloigné géographiquement de la communauté nationale, je la réintègre docteur ès lettres. J’avais émigré car je n’avais plus de place à Lyon, je remigre car j’ai un endroit où vivre dans une sous-préfecture d’Occitanie.

Le sage précaire est parti de France en 1998, dans une incertitude telle qu’il annonçait : « Je pars en Irlande : si je tiens plus de trois mois à l’étranger, ce sera un grand succès. » Cette déclaration, c’était le début de la sagesse.

J’ai quitté mon pays unilingue, j’y retourne polyglotte. Je rêvais de donjuanisme, j’ai trouvé le bonheur dans la monogamie. J’étais athée, je me retrouve pratiquant. Je ne possédais rien, je suis maintenant l’heureux propriétaire d’un petit appartement et d’une parcelle de terrain en montagne.

Combien de temps vais-je rester en France ? Qui le sait ? Si ma patrie n’a pas besoin de mes services, je serai peut-être obligé de repartir sur les routes pour offrir ma force de travail à d’autres. Pour l’heure, je respire enfin le doux air sec des Cévennes méridionales et je suis content.

Nuit à l’opéra et au palace. Le sultanat d’Oman sur un grand pied

Décor d’opéra, Royal Muscat Opera House, 2018

Quand on vit dans une oasis d’Oman, on ne manque de rien mais on aime passer des soirées et des matins en ville. Hajer et moi nous sommes mariés en 2016 alors nous sommes un jeune couple, quel que soit notre âge. Nous ne nous refusons rien car nous vivons avec la même insouciance que lorsque nous avions vingt ans, à la grande différence près qu’aujourd’hui nous pouvons nous offrir les petits plaisirs de la vie que je voyais comme un luxe inaccessible quand j’avais vingt ans.

Ce soir, nous couplons les deux péchés mignons de ma vie dispendieuse en passant la nuit à l’hôtel Chedi après avoir assisté à La Flûte enchantée à l’opéra de Mascate. Nous arrivons donc en début d’après-midi au palace pour jouir de notre chambre. Nous nous baignons et sirotons diverses boissons avant de nous préparer pour sortir. Ayant peu d’options vestimentaires, je suis prêt en quelques minutes et regarde la télévision pendant qu’Hajer entre dans la phase propédeutique de son apprêtement. 

Le Chedi Hotel, Mascate, 2018

Dans la voiture, Hajer respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Elle sera perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis. De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi. Elle se servira de mon corps cravaté comme d’un bouclier mondain.

Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Éclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines Dubaï et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

La volonté d’éducation du pouvoir en place est évidente sur bien des points, mais la construction de l’opéra est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux comme la Grande Mosquée. Il a eu aussi la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables temples administratifs et autres palais offerts à la police et à l’armée.

Diamant dont les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est par essence élitiste mais pas à cause de ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont coûté moins de vingt euros. Une politique de subventions publiques assure l’accès à la grande musique pour tous. La programmation est relativement bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

De tous les spectacles auxquels nous avons assisté, Hajer a longtemps préféré La Fille du régiment de Donizetti, chanté en français par une troupe de Milan, tandis que mon cœur battait pour un concert du musicien saoudien dont j’ai parlé dès le début de ce récit, le chanteur et joueur de oud Abadi al Johar. Les opéras de Wagner ne nous ont pas enchantés malgré quelques voix impressionnantes, à cause de décors et de costumes kitsch. Ce palmarès a tenu jusqu’à la performance de Don Giovanni donnée par la troupe de l’Opéra de Lyon qui a mis notre couple d’accord pour l’élire comme notre meilleure soirée. 

Cette nuit, nous sommes particulièrement excités car nous allons découvrir la nouvelle salle de musique. Les travaux sont terminés depuis peu. Il s’agit d’une salle de musique plus intimiste, pouvant accueillir des orchestres de chambre. De plus, la production de La Flûte enchantée est mixte, paraît-il, comprenant des Omanais et des Allemands. 

Dans la salle de concert, les Omanais ne sont pas plus nombreux que les expatriés. Il faudra encore du temps pour l’opéra remplisse totalement son rôle de Maison de la culture pour la petite bourgeoisie omanaise. 

Retour au Chedi Hotel. Nous marchons la tête haute, comme si nous étions à notre place. Nous jouerons à ce jeu encore toute la journée de demain.

Une nuit à l’opéra de Mascate

Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples se prennent en photo. Hajer dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Je trouve que la forme fait plutôt penser à une mosquée déstructurée. Cela revient probablement au même.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra de Mascate, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son énergie pour ceux qui sont à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche d’Hajer d’un velours doré.

Nous sommes en avance. Nous en profitons pour nous promener dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est accordé à l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’œil. L’architecture intérieure est tellement riche que nous ne nous ennuyons pas une seconde à regarder les détails, les moulures, les marquèteries et les peintures.

Hajer est infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel. Je complimente Hajer sur sa robe de soirée.

Où l’avons-nous achetée ?

C’est moi qui l’ai faite, dit-elle. J’ai acheté ce tissu au souk de Seeb

Et tu l’as fait faire par le tailleur de Birkat al Mouz ? 

Oui, cette partie-là c’est le Bangladais qui l’a faite, mais comme il a commis des erreurs, j’ai fait faire des retouches aux jumeaux indiens.

Tu sais que tu es un génie ?

Ne dis pas des choses comme ça. Tu vas attirer le mauvais œil.

Mon épouse possède un talent de styliste extraordinaire. Elle fait les choses silencieusement, pour son usage personnel, sans autre arrière-pensée que d’enrichir sa garde-robe et de rendre son mari présentable aux yeux du monde. Chaque semaine, j’accompagne Hajer chez des tailleurs de notre oasis et je l’attends en lisant des livres, assis à côté de la porte de sortie. Je m’intéresse peu aux travaux que réalisent ma femme et ces travailleurs indiens, mais leur coopération est visiblement fructueuse. Je pensais qu’ils procédaient seulement à des retouches un peu complexes, mais en réalité ils créent de petits chefs-d’œuvre de mode, des robes qu’Hajer exhibe humblement à l’opéra, l’endroit le plus habillé d’Oman. 

Les spectateurs arrivent. Le Tout-Mascate défile, bien maquillé, à talons hauts. La nouvelle salle de concert est petite et très jolie. Elle est décorée de motifs floraux en marquèterie. La fosse à orchestre ne peut contenir que des formations de musique de chambre. On y est confortablement installé. La production de la Flûte enchantée est dans l’ensemble satisfaisante. Hajer est plus enthousiaste que moi, et mettra beaucoup de musique dans la voiture sur le chemin du retour.