Il m’avait dit, lors de notre déjeuner à Paris en février dernier, que son livre à paraître se déroulerait en Guyane et qu’il parlerait de papillons.
Il m’avait dit que le titre était important car il avait vendu peu d’exemplaires du précédent opus, à cause d’un titre trop peu accrocheur à ses yeux.
Je lui ai demandé alors quelle titre serait plus vendeur pour le prochain : Les Papillons du bagne, dit-il. Il paraît que les ventes augmentent quand le titre et la couverture font apparaître un animal.
Je suis allé pré-commander Les Papillons du bagne à la librairie française de Munich. La libraire me préviendrait par mail quand le paquet serait arrivé.
Quelques jours plus tard, les signes s’accumulèrent : sur Netflix, je vois le film Papillon, basé sur le livre d’Henri Charrière. C’est un remake du film des années 1970, avec Steve McQueen, je n’aime pas trop les dix premières minutes. Mais c’est un signe.
Pascal Praud, dans son émission quotidienne, évoque plusieurs fois le président du Salvador qui lutte contre le trafic de drogue. L’animateur admire le travail sécuritaire effectué par le leader américain : il en appelle à la construction de prisons situées hors de France, d’où les voyous français ne sortiraient plus. Retour du bagne plébiscité par CNews. Je n’aime rien de cette séquence mais c’est un signe annonciateur du livre de Rolin.
Lundi dernier, j’attends mon épouse en dehors du magasin Karim’s Market, à Tauflkircher, et j’ouvre l’armoire à livres disposée là par les autorités pour que les gens se débarrassent de leurs livres en les offrant aux inconnus. Une couverture attire mon regard : Papillon d’Henri Charrière (1969), traduit en allemand.
Hier, j’écoute sur Médiapart une interview de Flavie Flament sur le rôle qu’elle a joué dans la libération de la parole des femmes agressées. L’émission passe un extrait d’une émission de 1992 où l’on voit Gabriel Matzneff deviser avec le photographe David Hamilton, l’homme qui a violé Flavie Flament quand elle était adolescente. Les deux pédocromiminels comparent la séduction des jeunes fille et la chasse aux papillons.
Plus tard, je reçois un mail de la librairie : Les Papillons du bagne est arrivé, vous pouvez venir le récupérer.
Le deuxième jour du ramadan fut plus heureux que le premier. Le premier jour de jeûne fut très pénible à cause de la réaction violente de mon corps au régime nouveau auquel je ne l’avais pas préparé.
Si j’étais mystique, je dirais que mon corps s’est révolté toute la journée sous l’influence de satan ou des démons qui refusaient violemment la bonté du jeûne et de la prière. De ce point de vue, le jeûne opère à la fois comme révélateur du mal en soi, et comme arme de combat contre lui. Le mal se voyant menacé, il refuse la défaite et vous utilise comme instrument de sa révolte : fatigue, énervement, faim, soif, déprime, perte d’équilibre, accident, chute, tentation, sommeil, vous passez par toutes ces étapes parce que le mal, en vous, cherche à vous faire rompre le jeûne et vous ramener vers la vie de pécheur jouissif et oublieux qui a toujours été la vôtre.
Le deuxième jour de jeûne, déjà, a vu le sage précaire beaucoup plus serein et de bonne humeur. Peu de fatigue, moins de déprime. Peu de soif ni de faim. Une sensation diabolique d’envie, cependant, dans la délicieuse boulangerie qui se trouve à côté du supermarché Aldi. Les retraités prenaient des viennoiseries à se damner et ils commandaient des cafés noirs à consommer sur place. Il était neuf heures du matin, je jeûnais depuis cinq heures et en temps normal je me serais laissé tenter aussi. J’ai pris cette sensation d’envie aigüe comme une épreuve du ramadan : rappelle-toi comme on souffre quand on est dans le besoin et que les autres profitent de la vie. Arrête d’envier ces gens et concentre-toi sur ta lecture. Pour ce faire, trouve-toi un espace sans odeur de bouffe et sans bruit. La Bibliothèque ! Dieu merci, les bibliothèques existent. Retour instantané de la bonne humeur.
Un candide pourrait croire hâtivement le mal dompté et soumis à la puissance du jeûne et de la prière, mais ce serait présomptueux. Non, soyons réaliste, le sage précaire n’est pas devenu un homme bon en une journée, il n’a pas soumis ses démons du mal en 24 heures. D’ailleurs, dans sa voiture avec sa moitié, il a encore dit des choses malveillantes sur des gens, il a traité de con un automobiliste, et il a crié F**k *ff! à un cycliste qui avait failli causer un accident.
Ce qui est plus probable, c’est que le génie du mal a compris que ce n’était que du jeûne et qu’il ne courait pas un danger extrême dans la peau du sage précaire.
Le premier jour du ramadan ne fut pas glorieux pour le sage précaire. Loin d’être une journée spirituelle, ce fut un long tunnel de déprime et de mauvaise humeur. Je n’ai pas réussi à me réveiller de toute la journée et c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de catastrophe. Je n’ai cessé de renverser des choses, de faire tomber d’autres choses, de laisser des entreprises en état d’inachèvement.
Le soir, de retour à la maison après être allé chercher Hajer au travail, l’appartement était tout enfumé : j’avais oublié d’éteindre le feu sous la soupe tunisienne d’orge que j’avais préparée difficilement. Depuis, et jusqu’à ce matin, notre appartement et nos vêtements dégagent une odeur de brûlé qui a troublé notre sommeil.
Le jeûne sec provoque parfois de ces tourments sur le corps, et force l’individu à se recentrer sur des gestes simples.
Hajer a rigolé et elle m’a proposé que l’on cuisine ensemble pour rattraper mes catastrophes. J’aurais voulu lui dire non je m’occupe de tout, va donc te reposer, mais l’heure de la rupture du jeûne était très proche, il fallait malheureusement que ma chère femme s’y mette. Elle était de bonne humeur.
Nous commençons ce jour le mois sacré du jeûne et de la solidarité.
Le sage précaire a mis le réveil à 4 h 00 pour prendre un petit-déjeuner roboratif, et apporter celui de son épouse restée au lit. Voici le contenu de ce repas nocturne : eau, café, avocat, fromage, œufs, pain et porridge.
L’heure de la prière de l’aube sonnait aujourd’hui à 4 h 38. Demain ce sera quelques minutes plus tôt, et ainsi de suite jusqu’au passage à l’heure d’été qui interviendra au dernier tiers du mois saint.
Quand arrive l’heure de l’aube, on laisse la nourriture et on va faire ses ablutions : on passe à l’eau fraîche ses mains, sa bouche, son nez, son visage, ses oreilles, son crâne, ses avant-bras et ses pieds. On le fait en se concentrant sur la possibilité d’accéder à une forme de pureté, avant de se rendre sur un tapis de prière.
La prière qui ouvre la journée est la plus courte des cinq prières quotidiennes.
C’est le mois de la charité et de la santé. Ne vous étonnez pas si, sur ce blog, le sage précaire se prête moins à la critique et au sarcasme. Il est possible qu’il s’astreigne à des éloges et des paroles de protection.
Entre Bonn, où j’ai visité le musée qui lui est consacré, et Munich où sa musique est jouée à l’Isarphilarmonie, mon séjour allemand se place sous le signe de Beethoven. Le sage précaire, pourtant, a toujours été plus enclin à écouter d’autres compositeurs. Beethoven, il l’écoute depuis l’adolescence mais presque plus par devoir que par attirance instinctive.
C’est la lecture de Kundera (il parle de Beethoven dans presque tous ses livres) qui l’a poussé à écouter en boucle les Variations Diabelli. Sa pratique théâtrale lui a fait découvrir la magnifique septième symphonie (les Baladins de Péranche avaient utilisé le poignant deuxième mouvement comme accompagnement de notre mise en scène du Journal d’Anne Frank en 1990). La « neuvième », qui se termine par l’Ode à la joie, c’est Nietzsche qui l’a convaincu d’aller y voir de plus près (Naissance de la tragédie). Mais à chaque fois, le stimulus vient d’ailleurs. Le sage précaire n’est pas aussi passionné de Beethoven qu’il l’est de Bach, de Berlioz, Schubert ou de Josquin.
C’est pourtant la symphonie n° 5 que nous sommes allés écouter à la salle de concert hyper moderne du complexe culturel Gasteig HP8. Nous fûmes très impressionnés par la salle, son esthétique visuelle etson acoustique. J’étais ému de voir tant de monde payer si cher le billet d’entrée (plus de 40 euros) pour assister à un concert de musique classique. J’ai retrouvé mes Allemands. Les Allemands comme je les aime et les désire, passionnés de musique et de science. Les Allemands bien rangés sur leur siège mais communiant avec la rage échevelée de Beethoven. Les Allemands fous d’amour pour le romantisme, même s’ils nous regardaient d’un sale œil lorsque nous prîmes d’assaut des sièges mieux situés à l’entracte.
Nous savons tous que Beethoven est devenu sourd, mais dans sa maison de Bonn, transformée en musée, sont exposés les instruments de torture que le musicien s’introduisait dans l’oreille, au bout desquels ses visiteurs devaient hurler pour se faire entendre. Ce spectacle est pathétique, et on n’en finit pas de se lamenter sur la malédiction de l’artiste qui perd l’usage du seul sens dont il a besoin. C’est à devenir fou.
Justement, la symphonie numéro 5 est connue dans l’histoire de la musique pour incarner la lutte de l’homme sain avec la folie. Le morceau lui-même, sa composition, avec ou sans exécution orchestrale, faisait vaciller la santé mentale des auditeurs : en 1830, Goethe ne sortait plus au concert, mais il se faisait jouer au piano ce qu’il y avait d’intéressant. Quand Mendelssohn joua au piano la cinquième, le vieux maître reconnut la charge de trouble mental qui habitait la composition :
« Cela le remua étrangement. Il dit d’abord : cela n’émeut en rien, cela étonne seulement, c’est grandiose ! » Il grommela encore ainsi, pendant un long moment, puis il recommença, après un long silence : « C’est très grand, c’est absolument fou ! On aurait peur que la maison s’écroule…
Felix Mendelssohn, cité par J. & B. Massin, dans Ludwig van Beethoven.
Voilà, c’est ça, Beethoven voulait faire s’écrouler la maison. Et les Allemands adorent ça parce que ce sont des gens adorables, qui construisent des maisons bien solides mais qui rêvent d’océans et de tempêtes.
Le site Academia.edu est un réseau social qui réunit les chercheurs universitaires et qui permet de mettre en ligne leurs publications. Par conséquent, on peut trouver de nombreux articles intéressants et beaucoup de chercheurs passent aussi par ce réseau quand ils défrichent un terrain conceptuel.
Je ne sais pourquoi, l’algorithme de ce site opère des classements à partir d’un certain mouvement sur vos publications.
Et j’ai l’honneur de vous annoncer que chez Academia, le sage précaire fait partie du pourcentage le plus élevé : top 1 % !
Qu’est-ce que cela signifie exactement, je n’en sais rien, mais il faut prendre des vitamines là où on les trouve.
Vous n’avez jamais autant reçu de courriers de lecteurs furieux, dites-vous ?
C’est la preuve que vous avez touché juste. Bravo à vous. Dévoiler l’abjection dans des textes de personnes aimées et fétichisées, ça provoque toujours des réactions de scandale. Vous avez touché à un tabou, leur colère est amère parce qu’il y avait quelque chose de sacré dans leur croyance en ce voyageur qui se définissait comme au-dessus de la mêlée.
Les vieux lecteurs de Télérama croyaient en Sylvain Tesson parce qu’ils avaient besoin d’y croire. C’était leur idole. Votre article a accompli une partie du programme philosophique de Nietzsche : penser à coups de marteau pour briser les idoles, percer les croyances creuses. Dégonfler les baudruches.
Les lecteurs sont tellement furieux, dites-vous, qu’ils menacent de se désabonner ?
J’espère que la direction de Télérama comprendra que vous n’avez rien fait de mal, qu’au contraire vous avez seulement fait votre travail, et que vous l’avez fait plutôt mieux que les journalistes conciliants et consensuels.
Croyez-en la vieille expérience du sage précaire. Susciter la polémique, la colère et la confusion n’est pas un mauvais signe. C’est une étape nécessaire d’une vérité qui dans un futur proche sera une évidence pour tous.
À lire dans le numéro de Télérama daté de cette semaine, un reportage sur Sylvain Tesson à l’occasion de l’ouverture du Printemps des poètes.
Youness Bousenna, le journaliste en charge de l’enquête, a réalisé un travail plus fouillé et plus rigoureux que les autres journalistes car il ne s’est pas borné à interviewer deux ou trois personnes. Il est allé lire ce qui se fait dans la recherche littéraire à propos de l’écrivain voyageur. Cela devrait être un réflexe pour tout journaliste littéraire, de faire le lien entre le monde des idées et le grand public, mais à ce jour, seul Télérama l’a fait.
Il a donc lu plusieurs écrits du sage précaire car ce dernier se trouve être, à ce jour et en toute modestie, le meilleur chercheur spécialisé dans la littérature de voyage contemporaine. Le fait est que ce blog fut le premier organe public à montrer la médiocrité littéraire de Tesson, et le livre La Pluralité des mondes, publié en 2017, le premier à proposer une synthèse textuelle et contextuelle sur son œuvre, démontrant son caractère réactionnaire et sa piètre qualité stylistique.
Ce que j’avance ici est outrageusement prétentieux. Cela tombe bien, la sagesse précaire comprend dans ses maximes un usage optimal et modéré de l’arrogance.
Les jugements énoncés plus haut sont néanmoins factuels et vérifiables. Libre à chacun de faire savoir en commentaire de ce billet quelle publication fut plus précoce que celles du sage précaire.
Alors bravo a Télérama pour ce travail de qualité.
Les dernières mesures de cette symphonie que vous aurez tous reconnue ont été filmées par mon épouse à l’Isarphilarmonie de Munich, hier soir.
Impressionné comme toujours par son sens du timing, je lui ai demandé si elle avait sorti son téléphone sachant qu’on entrait dans la dernière minute de la symphonie. Avait-elle eu la volonté de capter les fameuses ultimes mesures ?
Tout à fait. Son oreille musicale est telle qu’elle se repère dans une symphonie romantique comme moi dans la ville de Lyon. Les yeux fermés.
Les oreilles closes plutôt, ce qui est plus adéquat quand on évoque une musique qui fut composée par un homme qui était en train de devenir sourd.
L’édition originale du pèlerinage de Dinet et Sliman à la Bibliothèque Nationale de Bavière, mars 2024. Illustrations : Arabe récitant la prière de l’Asir, d’Étienne Dinet (1903), et Transe de Farid Belkahia (1980).
Table des matières
1) De Bou Saada à Djedda
2) El Madina El Menouora
3) Mekka el Mekerrema
4) Le mont Arafat
5) La vallée de Mina
6) Retour à Mekka
7) De Djedda à Beyrouth
Conclusion
Appendices
A) Observations sur plusieurs récits de pèlerinage à Mekka
B) Le Wahabisme et la famille de Saoud
Arrivés en Arabie, les voyageurs insistent lourdement sur le danger qu’encourt Étienne Dinet si des fanatiques découvrent qu’il est Européen.
Il faudra que, dans la foule, Dinet s’efforce de passer inaperçu, et que son collaborateur El Hadj Sliman ne le quitte pas une minute.
Le Pèlerinage, p. 21.
La narration, on le voit, se fait d’une manière décentrée. Comme ils sont deux auteurs, ils nomment l’un ou l’autre des narrateurs, et quand ils font les choses ensemble, ils disent « nous ». Il n’y a jamais de « je », ce qui est convenable pour un récit religieux.
Le pèlerinage proprement dit commence à Médine, où le prophète est enterré.
La mosquée du Prophète, toute proche de notre habitation, nous attire à chaque heure de la journée et nous y passons d’inoubliables instants de prière, de contemplation et de causerie avec des pèlerins de toutes races et de tous pays.
P. 51.
La narration fait alterner harmonieusement les descriptions, les éléments de religion, les sensations et les réflexions d’ordre socio-politique.
Après quelques jours à Médine, les amis prennent leur voiture avec leur chauffeur Javanais et retourne à Jedda pour se rendre à La Mecque. La traversée est comique est pathétique à la fois. Les secousses de la route font penser aux aventures de Tintin, sauf qu’ils voient des pèlerins mourir de faim et de soif sur la route.
À la Mecque, en revanche, pas d’humour qui tienne. Ils traduisent en français les invocations, et précisent que les gens qui se pressent sur la pierre noire ne sont pas des polythéistes. Le récit des circumbulations autour de la Kaaba est vivant. Y est souligné le grand mélanges des genres, des races et des classes, avec beaucoup de notes concrètes sur les couleurs et les matériaux. On retrouve parfois le peintre sous le pèlerin :
L’air est d’une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeis, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquées d’Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales, comme celles de l’orientalisme pictural, mais des teintes d’une subtilité dont l’irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d’opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans…
Pèlerinage, p. 98.
Ils estiment le nombre de pèlerins à 100 000. C’est tellement peu par rapports à nos jours. En 1929 ils notent la modernité de la ville de la Mecque, les prouesses de la logistique hollandaise et l’approvisionnement de l’eau, mais sont fâchés de ne pas voir de présence française dans la ville sainte :
Nous avons pourtant vu des marques d’autres nations ; des cotonnades japonaises, des conserves de fruits américaines, etc., mais chose triste à dire, en dehors de quelques pneus Michelin, nous n’avons rencontré aucune marque française. Or, la France est une des plus grandes puissances musulmanes du monde.
Pèlerinage, p. 106.
La France puissance musulmane ! Voilà une belle expression que l’on devrait ressortir aux identitaires d’aujourd’hui. Quand notre néo-fascisme parle de grand remplacement, rétorquons-lui avec cette phrase écrite avant l’immigration de masse. Nous sommes, de par notre seule volonté colonisatrice, une puissance musulmane, et nous devrions intégrer cette donnée dans notre identité plutôt que de vouloir l’occulter et l’éradiquer.
Les devoirs religieux étant accomplis, notre couple d’amis se rendent à l’invitation du roi Saoud, qui vient à la Mecque offrir le couvert à quelques centaines de convives. Le roi montre une grande humilité dans ses manières et la décoration de son palais. Il se lève pour faire la prière du coucher de soleil (maghreb) avec tous les invités, puis mange et prononce un discours sur l’unité des musulmans.
Pour devenir un Hajj, un vénérable, qui a accompli le pilier que représente le pèlerinage, il faut encore aller prier au mont Arafat, ce qui donne l’occasion aux deux auteurs de raconter la légende du prophète et de sa chamelle. Et enfin ils se rendent à Mina pour acheter de la viande d’animaux sacrifiés et fêter l’aïd el Kebir en souvenir du sacrifice d’Abraham.
De là nous nous dirigeons vers l’endroit que les Islamophobes appellent « le charnier de Mina » et décrivent comme une effroyable montagne de charognes sanglantes en putréfaction, envoyant les germes de toutes les épidémies aux quatre coins du monde. Et nous nous préparons à un horrifique spectacle.
En réalité, nous trouvons un vaste enclos servant à la fois de marché et d’abattoir destinés à fournir la viande de boucherie nécessaire pour deux cent mille pèlerins en un jour de fête.
Pèlerinage, p. 141.
J’ai été très étonné de lire le terme « islamophobe », qui revient d’ailleurs plusieurs fois dans les pages suivantes, dans un ouvrage écrit en 1929. On pouvait penser que le mot datait de quelques années, il a au moins un siècle.
Le voyage du retour dure un mois et est très éprouvant. Du fait que le bateau est rempli de musulmans, les vexations et les mises en quarantaine excessives des autorités britanniques se multiplient. Les auteurs prouvent minutieusement qu’on ne traite pas les autres voyageurs aussi mal.
Ce dernier point réapparaît dans la conclusion méthodique de l’ouvrage :
Trois choses nous ont particulièrement frappés pendant notre voyage, à cause de leur importance pour l’avenir ; ce sont : la vitalité prodigieuse de la langue arabe, la puissance formidable de la foi musulmane et la persistence d’une hostilité plus ou moins déguisé de l’Europe pour l’Islam.
Pèlerinage, p. 167.
Ils affirment pourtant que la France est le pays d’Europe le plus aimé en terre d’islam, grâce à sa déclaration des droits de l’homme et à « l’égalité des races et des religions » (175), et qu’il ne lui serait pas difficile de conclure de nombreuses alliances avec les pays musulmans si elle le voulait.
Mais ils terminent leur récit par une synthèse des différentes « islamophobies » qui gangrènent la pensée française et empêchent de voir l’intérêt qu’il y aurait à respecter et aimer les musulmans. Ils dénoncent tour à tour les attaques « pseudo-scientifiques » des orientalistes qui depuis Renan, ne cessent de chercher des arguments dépréciatifs, et les agressions « cléricales » qui tentent de convertir au chritianisme tant d’âmes égarées. C’est pourquoi nos voyageurs terminent en rappelant les paroles de tolérance qu’ils puisent dans le coran, en espérant voir les tensions se tarir.
La toute fin doit se lire dans la dernière note de bas de page, où Dinet certifie que personne n’a fait pression sur lui pour qu’il se convertisse. Comme je ressens la même chose que lui, je termine ce billet en laissant la parole à un témoignage personnel et émouvant :
Les Musulmans n’importunent jamais les « Gens du Livre », c’est-à-dire les Juifs et les Chrétiens, avec leur prosélytisme.
L’orientaliste Dinet peut affirmer que jamais un Musulman ne fit la moindre tentative pour le convertir. S’il est venu à l’Islam, c’est de lui-même, après trente années d’études, de méditations et de contemplation. À leur tour les Musulmans n’ont-ils pas le droit de demander que les missionnaires les laissent tranquilles, eux et leurs familles, et surtout leurs enfants ?