C’est le nom du lac salé au bord duquel se tient le village de Ftiss.
L’été le lac est sec. Le paysage entier devient donc désertique.
J’aime ce paysage, que j’ai trouvé puissant dès les premiers coups d’œil.
Les photos ne rendent pas le charme de ce pays. J’essaie différents cadrages, je fais des panoramiques et des portraits, mais la beauté du lieu échappe aux captures d’appareils.
C’est avant tout une affaire de blancheur. Le sel du lac crée une atmosphère visuelle tranchante qui augmente la sensation de chaleur.
Cette dame de petite taille a épousé un Nahdi et règne sur la fermette de Ftiss avec douceur et grandeur d’âme.
Ses gestes sont tous emprunts de lenteur et de précision. Elle ne me regarde pas dans les yeux, ma femme m’explique que c’est à cause de la pudeur des femmes de cette génération. Elle reste rarement oisive. En bonne villageoise, tous ses mouvements trouvent leur utilité dans une des categories de la culture rurale : planification, alimentation, rangement, lavage, nourrissage, affection, séparation homme/animal, aspersion d’eau, refroidissement, arrosage, etc.
Zina, ma belle-mère, est une femme d’une grande beauté et, comme tous les membres de ma belle-famille, d’une grande élégance. Elle n’est jamais débraillée, jamais vulgaire, toujours noble dans ses manières.
Il paraît qu’elle était vive et énergique quand elle était jeune. Aujourd’hui, elle vit au rythme d’une lenteur sacrée. « C’est la maladie », me dit-on.
Voici ce que j’observe le soir, quand chacun sort les nattes, les draps et les matelas pour faire sa couche dehors. Zina marche de ci de là, pose une couverture là et en déplace une autre ici. Elle traverse la cour plusieurs fois, pour faire un brin de toilette ou pour poser des choses. Puis elle se tient immobile une minute entière au bord d’une couverture en laine qu’elle a elle-même tissée jadis. Je me dis bêtement qu’elle souffre de démence, quand soudain je la vois s’incliner, se relever, puis se prosterner. Depuis cinq ou dix minutes, ma belle-mère se préparait à la prière du soir, sans que personne ne la remarque. Ce n’était pas « la maladie », c’était la foi simple et puissante des gens qui vivent près des bêtes et des lacs asséchés.
Quand nous passons nos vacances dans sa fermette, Zina pleure quand elle nous dit bonjour. Zina et Youssef pleurent quand nous leur disons au-revoir. Dans tous les cas, elle débite des paroles religieuses pour nous bénir et prier Dieu pour qu’il nous protège.
Ma femme lui reproche d’avoir perdu les robes et les accessoires qu’elle lui a offerts les années précédentes. Zina prétend d’abord ne pas savoir où se trouvent ses affaires, puis elle confesse qu’elle a donné telle robe à telle cousine, tel foulard à telle voisine. On dit d’elle qu’elle se fait abuser par des visiteuses intéressées. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Selon moi, Zina est heureuse et fière de pouvoir être généreuse avec les braves gens de Ftiss. Elle donne ses plus belles robes et ses bijoux pour tenir son rang.
Avec Inès, Salman et Zina, juillet 2023.
Les enfants du coin viennent parfois passer quelques minutes avec elle. Dieu sait quelle transaction se noue entre les générations. Ce qui est sûr, c’est que Zina est la grand-mère que l’on ne manque jamais de visiter. Elle pleure parfois de ne pas voir suffisamment ses enfants, surtout celui qui est en exil dans un pays lointain et qui n’a pas pu embrasser Zina depuis 2016. Mais elle reçoit plus de visites que la plupart de nos ancêtres.
Avec Zina sur la plage de Hammamet, juillet 2023.
Toujours partante pour l’aventure, Zina nous accompagne sans broncher à la mer et à la montagne, dans les bars et les bowlings, dans les hôtels et les bolides. En reine mère accomplie, Zina est toujours à sa place dans son royaume, sur lequel jamais le soleil ne se couche.
La semaine dernière, il faisait presque 50° tous les jours en Tunisie. Un enfant de trois ans est mort dans notre hameau des Nehed, d’une insolation qui n’a pu être soignée. On dit que le petit est mort sur la mobylette qui le conduisait au dispensaire de Bou Arada.
Nous étions tous affligés de cette nouvelle navrante. Que faire ? Le soir qui venait, mon beau-père Youssef allait faire une visite à la ferme de l’enfant décédé pour une veillée funèbre. En guise d’explications on me parla de lecture du coran et de salle où il ferait très chaud. Je ne savais pas de quoi il retournait mais en tout état de cause je proposais d’accompagner et de conduire Youssef.
Le clan de la famille Nahdi habite sur un territoire très étendu. En gros, il borde toute la rive occidentale du lac salé.
Nous arrivâmes à une ferme à l’extérieur de laquelle étaient assis des dizaines d’hommes venus ici par solidarité. Nous serrâmes des dizaines de mains et on nous servit, à Youssef et à moi, un excellent couscous que nous mangeâmes sans excès. Puis Youssef se leva et me fit signe de le suivre. Nous traversâmes la cour intérieure où se trouvaient les femmes. Youssef les salua et me présenta sans faire de geste comme « le mari de Hajer ». Sans plus. Tout le monde à Ftiss est censé savoir qui est Hajer. Je lançai sobrement un « Salam alaykoum » sans dévisager les femmes tandis qu’elles me regardèrent avec curiosité.
Nous nous installâmes dans un salon exigu et fûmes rejoints par une poignée d’hommes. C’était une sorte de conseil des sages qui se constituait ou se réunissait. J’y étais admis Dieu sait pourquoi.
Soudain du coran fut psalmodié en choeur à haute voix, très claire et très rythmée. Une longue sourate fut récitée par tous les hommes réunis dans le salon. Une récitation qui ne ressemblaient pas à la douce prière des mosquées mais plutôt à un martellement d’exorcisme. Il semblait qu’on purifiait la maisonnée et qu’on cherchait à faciliter l’accès de l’enfant mort au paradis.
Sans aucune aide de la lecture, les sages de l’assemblée psalmodiaient en chœur des invocations et des versets du coran pendant une heure. Je fermais les yeux et me situais dans un espace mental proche de la transe. En sueur et compressé dans la chaleur humaine, je profitais à plein de la dimension thérapeutique de cette performance.
Puis on fit appeler le jeune père du défunt et on le fit asseoir devant nous. Nous nous mîmes à croupetons autour de lui et les sages reprirent des psalmodies sur le jeune homme. Certains lui apposèrent les mains. La porte était ouverte, les femmes regardaient tranquillement. Il n’y avait aucune hystérie. Les Méditerranéens d’ordinaire si prompts à faire des drames se comportaient lors d’un vrai drame avec solennité et retenue.
Quand nous sortîmes de la ferme, la plupart des hommes étaient partis. C’est cette nuit que je compris combien mon beau-père était une personne considérable dans la région.
Le lendemain matin nous prîmes la route très tôt pour aller à Bizerte. Des hommes creusaient à tour de rôle un trou dans le cimetière de Ftiss pour y mettre la petite dépouille. Nous fîmes une pause dans notre déplacement pour aller leur dire bonjour. Youssef prononça quelques paroles apaisantes et la voiture reprit sa course vers les vacances de bord de mer.
Notre cœur saigne à l’évocation de ce petit Nahdi, première victime directe du réchauffement climatique chez les Nehed.
En voyage ou chez lui, Youssef sait poser pour les photos. C’est une sorte d’artiste, à sa manière, un comédien né. Youssef est un performer malgré une vie entière consacrée aux travaux et à la famille.
Mon beau-père en son domaine. Il a 77 ans.
Youssef s’occupe de sa ferme avec un sens du devoir qui n’a d’égal que son instinct pour le plaisir. Athlétique, il nourrit ses chèvres et moutons matins et soirs. Il est actif de l’aube à la nuit tombée.
Youssef n’est pas allé à l’école. L’année où l’école est apparue à Ftiss, il était trop utile à son père pour que ce dernier l’autorise à perdre son temps à apprendre la lecture. Ses frères et sœurs, plus jeunes que lui, ont pu suivre une scolarité et certains ont connu une trajectoire brillante.
Youssef aime chanter et danser. Sa voix de stentor retentit dans les mariages de la région de Ftiss chaque été. Autrefois, il parcourait des dizaines de kilomètres à pied pour assister à un mariage auquel il n’était pas invité, il s’y faisait nourrir, il animait la fête de ces chants et de ses pas de danse, et il rentrait au petit matin, non sans s’etre reposé au pied d’un olivier. Il faut voir, aujourd’hui, les jolies filles qui dansent sous la voix rythmée de mon beau-père. Parfois, dans la voiture que je conduis, il chante en duo avec les jeunes femmes de la famille, filles ou petite-filles. Cela m’émeut aux larmes d’entendre ces mélodies où les générations se mêlent harmonieusement.
Un jour, à l’occasion d’un pèlerinage à la Mecque, des pseudo-religieux un peu rigoristes lui ont dit que la danse et le chant étaient un péché, et qu’il était préférable de mettre un terme à ces activités diaboliques. Il a respecté cet interdit pendant un ou deux ans, puis le démon l’a repris et il a annoncé à la famille, qui en a ri, qu’il ne pouvait pas s’empêcher de danser, que c’était plus fort que lui.
J’aime cette puissance de vie chez mon beau-père.
Bel homme, il est affable et courtois avec les inconnus. Il ne craint pas de parler avec des specimens du beau sexe, ce qui en fait la cible facile de certains commérages. On dit de Youssef qu’il est un dragueur. L’autre jour dans un hôtel de Bizerte, je l’ai vu en effet faire longuement rire une jeune femme de ménage, tandis qu’il se promenait avec son épouse dans les couloirs. De là à dire qu’il est dragueur.
Quand on lui envoie de l’argent pour réaliser des travaux dans la ferme, il offre des cigarettes aux ouvriers et leur donne des pourboires énormes. Youssef se comporte en gentleman farmer car il est un gentleman farmer. Avec ou sans argent, il tient le rôle d’un notable du village et ce rôle exige qu’il soit généreux avec tout le monde.
Il m’a donné la main de sa fille avec beaucoup de grâce et depuis, il m’aime comme son fils. Son français est aussi limité que mon arabe, mais nous communiquons. J’ai fait le berger avec lui certains matins. Il accepte sans faire de remarques que je reste allongé des heures durant à lire pendant que les autres prennent soin de la ferme.
Nous allons parfois à la mosquée ensemble. Sa fille m’explique qu’il est fier d’y exhiber son gendre en son auto. Une fois, il fallait prier sans personne d’autre, Youssef me désigna la place pour que je dirige la prière. Gêné je m’exécutai mais je ne me sentis pas à ma place. Confusément, je ne voulais pas l’embarrasser, au cas où il ne connaîtrait pas assez de coran par cœur pour diriger la prière.
Quelle arrogance de ma part. Bien sûr qu’il connaît beaucoup de coran par cœur. Il en connaît de nombreux versets, davantage que j’en saurai jamais.
Youssef fait donc partie, en toute logique, des modèles de vie de la sagesse précaire.
Cette année c’est une des filles de Nabila qui s’est mariée. Omaima est la nièce de Hajer. Elle a fait un mariage tunisien même si son mari est un gentil Français, militaire fringant retraité.
Nous avions prévu ce mariage depuis la France et avions apporté des tenues appropriées pour l’occasion. Pour moi, costume et chemise en lin. Pour Hajer, trop spécifique pour que je puisse mettre des mots sur la chose.
Après plusieurs soirées consacrées au henné et à d’autres activités traditionnelles, la fête proprement dite eut lieu un dimanche soir, dans un espace loué pour l’occasion. Grosse fête digne des comptes Insragram et de la télé réalité. Robe de Sissi impératrice, musique de DJ professionnel, voiture de luxe allemande. Rien n’était trop beau pour faire oublier la pauvreté et la précarité des situations économiques actuelles.
On me demanda comment mon mariage s’était déroulé. Oh moi, c’était loin d’être aussi grandiose. Nous nous sommes mariés petitement, dans la ferme des parents à Ftiss. Avec les chèvres et les poules. Il y avait tous les habitants du villages mais ce n’était pas aussi somptueux. Intérieurement j’ajoutais pour moi-même : ce n’était pas aussi cher surtout.
Car ce que je voyais ce soir-là me paraissait incroyablement onéreux. Ce doit être mon côté européen coincé et rigoriste. Je ne pouvais me sortir de la tête les coûts exorbitants de tous ces dispositifs. Il doit y avoir une justification anthropologique pour ces dépenses somptuaires. Je pensais à Georges Bataille et aux phénomènes de Potlatch.
Puis j’ai pensé : les plus riches et les plus pauvres d’entre nous tiennent à se marier dans des fêtes qui en mettent plein la vue. Finalement, il n’y a que les mediocres de la classe moyenne, dont je fais partie, qui valorisent les petites fêtes intimes et bucoliques.
Les gens vous parlent toujours des plages. Ah telle ville est merveilleuse, les plages y sont superbes. Depuis quand les Tunisiens se sont mis à parler comme des Brésiliens ? Qu’ont-ils tous avec les plages ? J’imagine que cela vient de l’influence du tourisme de masse.
Moi quand j’étouffe de chaleur sur la plage, c’est-à-dire après 7.30 du matin, je me réfugie dans les mosquées, qui demeurent les meilleurs endroits des pays chauds.
Dans la Grande Mosquée de Hammamet.
Propres, spacieuses, silencieuses, parfois climatisées, toujours aérées et fraîches, les mosquées sont les lieux de repos et de méditation idéaux pour des voyageurs harassés.
On se rend d’abord dans les salles d’eau pour faire ses ablutions et c’est rafraîchis, les pieds et la tête mouillés, qu’on se dirige sereinement vers la salle de prière où plus personne ne vous demande rien.
Faisant mes ablutions à la mosquée Bourguiba, Monastir
Les villes portuaires du sud, le « sahel », ont fait naître de grands politiciens comme Habib Bourguiba. Devenu chef d’Etat, ce dernier à beaucoup développé sa ville de Monastir, raison pour laquelle tant de touristes y vont. Une belle mosquée porte justement son nom pour lui rendre hommage. Un très bel oasis au centre historique de Monastir, où la calligraphie est à l’honneur.
Dans la Mosquée Habib Bourguiba, Monastir, Juillet 2023.
Tandis que j’essayais en vain de déchiffrer les différents panneaux montrant des versets aux styles divers de calligraphie, j’entends qu’on m’appelle au fond de la salle de prière. C’est Hajer qui se trouve dans l’espace réservé aux femmes et qui veut me prendre en photo.
Nous sommes allés au nord du pays avec les parents, à Bizerte plus précisément. Le but était de leur donner un peu de luxe hôtelier car c’est dans ce domaine d’activité que la sagesse précaire excelle. Mais qu’est-ce que le luxe hôtelier sans la douceur ancestrale des mosquées médiévales où les femmes peuvent entrer dans la salle de prière des hommes si elles le demandent gentiment ?
Youssef et Zina dans la Grande Mosquée de Bizerte.
Chose étonnante, les fenêtres du mur de la Qibla donnent sur le vieux port de Bizerte, comme le montre la vidéo que j’ai tournée et mise en ligne ci-dessous. Cela nous ramène comme un fait exprès sur la question des chambres avec vue à laquelle le luxe hôtelier se doit de répondre.
Préparer la voiture au soleil levant. Ftiss, juillet 2023
Hajer vient d’un village éloigné où vit un clan, une famille élargie qui s’est installée au bord d’un lac. Ce lac est salé, ce qui rend le paysage lunaire quand le lac est asséché : une grande traînée blanche entre les collines et la verdure des oliviers.
Le paysage de Ftiss est tout à fait cinématographique. On se croirait dans un western. Je recommande aux Tunisiens qui rêvent de tourner des films de faire un tour dans cette région.
L’arrière grand-père d’Hajer était une sorte de seigneur qui possédait ces terres arides. Il a fait planter des centaines d’oliviers si bien que ma belle-famille produit la meilleure huile d’olive du monde, que nous mangeons chaque matin au petit-déjeuner, avec du pain dit « qobez tebouna ».
Générations après générations, la terre de l’ancêtre à été partagée entre les fils et chacun n’a plus qu’une portion congrue aujourd’hui. Chacun a construit une fermette entourée d’oliviers et élève quelques animaux. Mais la vie économique est un peu difficile alors on va à la ville.
Mon beau-père a donc passé ses semaines à travailler à l’usine pour nourrir sa famille qui, elle, vivait à la ferme. Il a pris sa retraite assez tôt et est redevenu l’auguste fermier qu’il fut.
Cette fermette est le lieu qui a vu grandir ma femme, c’est là qu’elle a appris à lire, qu’elle a fait paître des chèvres, qu’elle a grimpé aux arbres. Son père la conduisait à l’école de Ftiss sur son vélo quand elle ne marchait pas, mais elle avait tellement froid l’hiver qu’à mi-chemin il faisait un petit feu de camp auprès duquel père et fille se réchauffaient les mains à l’aube.
La fermette de mes beaux-parents, à Ftiss. 2023.
On ne s’étonnera pas si je dis que Ftiss est mon endroit préféré en Tunisie, mon centre du monde. C’est dans cette ferme que nous nous sommes mariés, en 2016.
Ce sont les Tunisiens chez qui j’aime habiter quand je me rends dans ce pays. Ils vivent et travaillent dans une ferme près d’un lac salé et asséché. Quand nous venons, nous leur offrons une petite sortie hors de leur hameau pour les remercier de leur hospitalité.
La première fois, c’était en 2017, je conduisais des recherches sur les mosquées ibadites des berbères de Djerba. Hajer vit que sa mère pouvait être intéressée par la fameuse île du sud, alors nous fîmes le voyage en voiture de location. Au retour, Youssef exprima sa jalousie d’être laissé de côté quand les autres se baignent dans la mer. « Mais baba, tu ne sais pas nager ! » Peu importait, baba voulait être du prochain voyage.
L’année suivante on leur a demandé où ils aimeraient aller. Youssef n’y avait pas réfléchi. Zina dit de sa voix faible qu’elle rêvait de Kairouan, une ville d’importance pour l’histoire religieuse. Cette année nous sommes allés sur les plages de Bizerte.
Les lecteurs de mon livre Birkat al Mouz se souviennent qu’en 2019, ils ont traversé les airs pour nous rejoindre un ou deux mois au Sultanat d’Oman.
Un jour peut-être nous réussirons à leur faire visiter la France.
Les heures les plus fraîches sont de 3 et 6 heures du matin. À partir de 5:20, le soleil se lève et les corps orientent leurs efforts vers la résistance à la chaleur.
Une technique consiste à sortir de la cour de ferme pour boire un café à l’ombre d’un olivier, près des poules, à quelques pas des murs qui continuent de dégager la chaleur emmagasinée la veille.
Nous dormons tous dehors mais pas aux mêmes endroits. Youssef, mon beau-père, met son lit stratégiquement à équidistance des portes de la cour, de la cuisine et du dépôt, pour protéger le foyer en cas de malheur.
Zina, ma belle-mère, place son petit matelas à côté de la chambre à coucher, elle ne craint pas la chaleur de la nuit. Au contraire, elle garde toujours une couverture en laine pour les heures fraîches du petit matin.
Hajer et moi installons notre lit sur le toit terrasse pour profiter de la brise nocturne et du ciel étoilé.
Embarquement à Palerme pour la Tunisie. Notre véhicule utilitaire est bourré de valises, de vaisselles, de matelas, d’alimentation, de matériel électronique et de livres.
Nous apportons des cadeaux pour la famille. Hajer a passé des mois à préparer ce voyage au bled. Des courses infinies sur l’internet pour trouver les meilleurs articles aux meilleurs prix. Elle a fait des choses admirables que seuls les anciens pauvres savent faire : acheter des souliers de marque d’occasion pour une poignée d’euros, les nettoyer, les rendre comme neufs et, cerise sur le gâteau, leur coller des étiquettes de souliers neufs, les entourer de tout l’apparat d’empaquetage qu’on n’obtient que dans les grands magasins. Le temps et la créativité dont elle a fait preuve pour gâter sa famille sont incomparables et valent plus que des cadeaux achetés sur les grands boulevards.
Les voitures sont écrasées par des biens qui s’entassent sur des galeries de toits bricolées. Hajer m’explique que ce sont des choses qu’ils vont vendre en Tunisie. Des éviers de cuisine ? Ils s’embêtent à transporter des éviers en inox d’occasion pour les vendre ? Bien sûr, car c’est très cher en Tunisie.
Même chose pour les vieux vélos, les réfrigérateurs, et tous les cartons remplis de biens insoupçonnés. C’est le signe d’une société en difficulté économique, où tout est cher, où l’on manque de beaucoup de choses. Les grandes migrations estivales semblent être le moment d’échanges intenses par millions d’objets produits en Asie, consommés en Europe et recyclés en Afrique.
Quand on débarque à Tunis, on croise les voitures vides et légères des voyageurs dans le sens inverse qui nous regardent goguenards.