































Nul besoin d’expliciter ce titre par un billet de blog fastidieux. Vous avez compris de vous-même. Après notre pèlerinage à la Mecque, nous retournâmes à la ville portuaire de Djeddah, toujours en Arabie saoudite. Comme il fait encore chaud autour de Noël, nous espérions vivement nous baigner dans la mer Rouge. Nous avions déjà échoué dans cette entreprise à notre arrivée, par manque de préparation.
À notre retour, nous avons soigneusement choisi une plage, avec du sable, ouverte sur la mer, sans barrière.
Hélas, l’interdiction de la baignade était inscrite sur un grand panneau, en arabe et en anglais.
Nous nous sommes résigné à tremper nos pieds seulement. Et cela même fut de trop. Une voiture de la police saoudienne est venue jusqu’à nous. L’agent m’a hélé et m’a rappelé l’interdiction. « Je vous ai vu », a-t-il précisé, quand j’ai protesté que je n’avais pas nagé. Tremper ses pieds est déjà une infraction.
L’agent était un peu embarrassé. Il n’appréciait pas ce rôle de père fouettard et dans un sourire de connivence, il m’encouragea à me rendre sur la côte « au nord de la ville », où paraît-il se trouvent de superbes plages pour les gens comme nous.

Avant de partir je tiens à demander pardon à ceux que j’ai offensés, sans le savoir, sans le vouloir, par un regard, par une incurie du cœur. Je te salue, vieux temple obscur.
Aux temps immémoriaux d’Ibrahim, qui te fonda, et d’Hajer qui fit jaillir la source d’eau pure que nous buvons aujourd’hui, le sage y puise la noirceur et la douceur de la vie animale. Je te salue, vieux temple obscur.






Le petit pèlerinage « Omra » est beaucoup moins éprouvant que le grand « Hajj », mais c’est quand même fatigant ne serait-ce qu’à cause du nombre de pèlerins. On a beau avoir réservé un hôtel très proche de la mosquée, on est sur les rotules au bout de deux ou trois jours.
Avant le départ de la Mecque, on essaie de se rendre vers la Kaaba pour lui dire au revoir, mais l’accès m’a été interdit parce que je ne portais plus les vêtements de pèlerins et que mon crâne était tondu, preuve que j’avais déjà accompli mon Omra et que je devais laisser la place aux nouveaux venus.

Avant de quitter la ville sacrée, nous avons eu le privilège de visiter le musée de la Mecque, fermé au public pour des raisons de restructuration des collections. Dans un beau palais construit au XXe siècle par le roi Abdulaziz pour le roi Farouk d’Egypte (si j’ai bien compris), nous avons pu profiter les vieilles expositions d’un musée régional charmant qui chante son patrimoine d’une voix blanche.


Des cinq prières, ma préférée est de loin celle de mâtine, celle qui se fait avant le lever du soleil. C’est celle qui, paradoxalement, est la plus courte sur lever plan des génuflexions, mais la plus longue quant à la psalmodie des versets du coran.

Disons les mots, il s’agit de chant. Je sais que l’on préfère traditionnellement ne pas mélanger les actes sacrés et les arts profanes, mais quand je dis que c’est de la musique, cela n’a pas pour but de dégrader la prière mais au contraire de lui donner la chaleur des plus belles performances.

Ce matin, la voix de l’imam était étourdissante. Des milliers de coreligionnaires étaient avec moi, debout sur des tapis, dehors, près de la Kaaba, à l’écouter avec ravissement pendant des dizaines de minutes. Sans applaudissements à la fin car ce type d’artiste de la voix est une star qui n’est jamais applaudie.


Lorsqu’un fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, s’aventure à La Mecque, ce qui le frappe d’emblée et continuellement, en sus de la spiritualité du lieu, c’est son aspect titanesque de chantier. La ville sainte, carrefour des pèlerins du monde entier, est aussi le théâtre d’une logistique colossale, orchestrée pour accueillir et gérer des millions de visiteurs. Cette organisation, au service d’un rite universel – la circumambulation autour d’un cube de dimensions modestes – révèle un contraste saisissant entre la simplicité du geste spirituel et la démesure des moyens déployés.
La logistique du sacré

Imaginez des dizaines de millions de personnes, hommes et femmes, enfants et aînés, de toutes ethnies, convergeant vers un espace restreint. Les flux d’arrivées et de départs, les circumambulations autour de la Kaaba, les prières et les repos doivent être minutieusement orchestrés. Pour cela, une armée de travailleurs, agents de sécurité et personnels de maintenance s’active jour et nuit. Mais cette immense machinerie a ses failles : les forces de l’ordre, sous pression constante, doivent parfois imposer un contrôle rigide.
L’expérience devient alors ambivalente. À la ferveur spirituelle s’ajoute une tension palpable. Les pèlerins se voient empêchés de s’asseoir ou de prier librement, forcés de suivre des directives strictes pour ne pas rompre l’équilibre précaire du lieu. Cela engendre parfois des frictions. Moi-même, lors d’une « promenade » avec mon épouse, ai été séparé d’elle par les agents, désireux de fluidifier les déplacements. Un mal nécessaire, peut-être, mais qui souligne l’étroitesse entre ordre et contrainte. Un jeune fonctionnaire m’a même parlé avec un ton irrespectueux et des gestes déplacés qui nous ont vus nous toiser, les yeux dans les yeux, pendant de longues secondes. J’ai vraiment cru qu’on allait m’arrêter et m’interroger pour me donner une leçon. Erreur, les méchants flics qui m’avaient rudoyé ont prié à mes côtés et ont disparu dès la fin de la prière.
Un chantier interminable
Au-delà des foules, un autre spectacle s’impose : celui d’un chantier pharaonique. Des années après les rénovations de la Grande Mosquée, les travaux continuent. Les montagnes sont littéralement arasées pour faire place à de nouvelles infrastructures. Des dizaines de milliers d’ouvriers, casqués et organisés en équipes hiérarchisées, se déploient dès l’aube. Depuis les hauteurs des hôtels, on observe ce ballet incessant : des réunions en cercle aux départs coordonnés vers leurs tâches.
La ville sainte devient alors le symbole d’une modernité en mouvement, où le sacré coexiste avec l’industrie, où la spiritualité dialogue avec le labeur technique et manuel. À cela s’ajoute une économie parallèle : des vendeurs de rue qui, au pied des gratte-ciels, tentent de gagner leur vie auprès des pèlerins.

Un paradoxe monumental
Ce qui reste, quand on prend son petit déjeuner dans son hôtel de 30 étages, avec vue sur le chantier, c’est un mélange de fascination et d’interrogation. Comment mesurer le coût et les revenus d’un tel édifice humain ? Une tasse de café à la main, le sage précaire compte un gars qui bosse pour cinq qui le regardent. On voit ici mieux qu’ailleurs combien le monde du travail est constitué en grande partie de moment sans travail, et pourtant nous sommes tous débordés, en burn-out. Et eux aussi, ces techniciens de La Mecque, ils font des dépressions et se mettent en arrêt maladie à cause du stress.

Arrivés à Jeddah, Hajer et moi avons voulu nous baigner dans la mer rouge. Nous étions déjà dans le processus du pèlerinage, nous avions déjà demandé à Dieu d’accepter notre offrande et de nous compter parmi les humbles serviteurs qui s’apprêtent à se rendre digne de la tendresse universelle. Mais en quoi l’état de pèlerin serait-il contradictoire avec un bain de mer chaste et pur ?
Nul accès à la mer quand on se trouve à Jeddah. Un chauffeur de taxi me dit que c’est trop tard pour aujourd’hui, que les plages « sont fermées ». J’accuse mon niveau d’arabe, trop élémentaire pour me faire comprendre des sottises pareilles. Hajer confirme que j’ai bien compris : ils ont fermé la mer et la rouvriront demain matin.
À l’hôtel, le réceptionniste nous conseille une plage encore ouverte mais il faut se presser. Quand nous y sommes, l’accès y est encore interdit. Pour se baigner, il faudrait faire 50 kilomètres, hors de la ville.
Le livre de Mona Khazindar désigne Jeddah comme l’une des portes de l’Arabie. C’est en particulier la porte principale de la Mecque et les hommes entourés de serviette blanche y voisinent avec les femmes non voilées qui se promènent sur la corniche.
Jeddah fut longtemps la seule ville d’Arabie Saoudite ouverte aux étrangers et aux non-musulmans. Et en même temps la ville la plus remplie de pèlerins après la Mecque. Tout le monde passe par là, soit avant soit après le pèlerinage.
C’est un peu la Marseille de la péninsule arabique.
Aujourd’hui, mon épouse Hajer et moi partons pour La Mecque. Pour Noël 2024, nous nous offrons le petit pèlerinage, l’Omra.
Nous avions déjà fait ce pèlerinage il y a cinq ans. C’était une expérience émouvante, dont je garde un souvenir de grande tendresse pour mon épouse et pour ma religion. À l’époque, j’en avais écrit quelques lignes dans un livre consacré au sultanat d’Oman, mais j’avais coupé la plupart de mon récit de pèlerinage pour ne pas égarer le lecteur. Je n’avais conservé que ce qui éclairait la réalité omanaise qui occupait le livre. Depuis, j’ai découvert la richesse des récits de Hajj, qui sont nombreux et variés.
Passer Noël à tourner autour de la Kaaba est une source de joie. Si le temps me le permet, je partagerai avec vous quelques impressions de cette circumambulation.