Un ramadan alternatif en Arabie Saoudite : quand le sacré devient un jeu d’horaires

Ahmad Angawi, « Simplicity in Multiplicity », 2025.

En mission dans la région du Golfe persique, je découvre une manière de vivre le Ramadan que je n’avais encore jamais observée, ni en Oman, ni en Tunisie, ni en Algérie, ni en France ni ailleurs. Ce n’est pas tant une question de ferveur ou de pratiques cultuelles qu’une approche singulière du rapport au temps, qui transforme le mois sacré en une inversion totale des rythmes de vie.

Dans la société saoudienne que je fréquente– et je ne prétends pas avoir une vision exhaustive – il semble tout à fait naturel d’adopter un mode de vie nocturne : puisque le jeûne interdit de manger et de boire du lever au coucher du soleil, autant dormir pendant cette période et vivre sa meilleure vie pendant la nuit. Ce qui pourrait apparaître comme une astuce de contournement est en réalité assumé avec une candeur déconcertante.

Un mois sacré, une vie renversée

Le résultat est frappant : les bureaux sont désertés en journée, les esprits somnolents, les rues calmes… mais dès la tombée de la nuit, tout s’anime. On assiste à des matchs de football à minuit, à des rencontres culturelles à des heures où, moi, je tombe de sommeil. On se réunit dans les cafés, on fait du shopping et on se rend visite jusqu’à l’aube.

Ahmed Mater, « Golden Hour », 2011.

Loin d’être vécu avec culpabilité, ce renversement des horaires est revendiqué comme une adaptation logique. Après tout, si le Ramadan impose une restriction diurne, pourquoi ne pas simplement déplacer la vie active à un autre moment ? Vu sous cet angle, on pourrait presque croire à une contrainte administrative : “de 5 h à 18 h, suspension de l’eau, de l’électricité et des approvisionnements”. Et comme face à toute interdiction temporaire, la solution semble évidente : ajuster son emploi du temps pour minimiser l’inconfort.

Ramadan : épreuve ou vacances ?

Ce mode de vie transforme alors le ramadan en une période de semi-vacances. Certes, même dans d’autres pays musulmans, ce mois entraîne une baisse de pression au travail et un ralentissement général. Mais à Riyad je remarque une inversion parfaitement explicite, et même systématisée.

Or, si l’on en revient au sens du ramadan, cette pratique semble en contradiction avec l’esprit du jeûne. Ce mois est censé être une épreuve, non pas pour souffrir gratuitement, par dolorisme masochiste, mais pour éprouver une forme de manque qui rapproche de la spiritualité. C’est un exercice de maîtrise de soi, une occasion de ressentir la faim et la soif pour mieux comprendre ceux qui les subissent au quotidien. C’est aussi une manière de créer un cadre de réflexion et de transformation intérieure.

En vivant la nuit et en dormant le jour, cette épreuve disparaît presque totalement. Le jeûne devient une formalité technique, un simple ajustement logistique. Or, sans cette sensation de manque, l’expérience spirituelle s’en trouve plus ou moins neutralisée elle aussi.

Une forme de résistance ?

Je ne porte aucun jugement et regarde cette manière de vivre le ramadan avec amusement et bienveillance. Après tout, chacun pratique sa foi comme il l’entend, et les cultures adaptent toujours les traditions à leurs réalités locales.

Cette manière de vivre le ramadan, si délibérée et assumée par la petite bourgeoisie saoudienne semble presque mécanique. Et si cette approche était en réalité l’héritage d’une relation ambivalente à la religion, façonnée par des décennies d’un pouvoir autoritaire qui en faisait une contrainte institutionnelle plus qu’un choix personnel ?

Pendant des années, la religion en ce royaume n’était pas seulement une affaire de foi individuelle, mais une structure imposée, encadrée par une police des mœurs. Dans un tel système, il est possible que la population ait appris à voir ces injonctions non comme des pratiques intimes, mais comme des règles administratives à contourner avec habileté. La stratégie était alors simple : respecter les formes sans en subir pleinement les conséquences, en adaptant la vie autour des restrictions plutôt qu’en les habitant pleinement. Résistance passive par l’obéissance passive.

Avec l’assouplissement récent du contrôle religieux, cette habitude semble avoir perduré. Pour moi, qui suis arrivé à cette religion par choix et par amour, il en va autrement : je ressens l’envie de vivre ce mois dans sa rigueur, non par excès de zèle ou par quête de pureté, mais parce que j’y trouve une valeur incomparables. Là où certains perçoivent une contrainte, j’y vois une liberté intérieure, une discipline choisie et assumée. Mais j’aime penser que la population saoudienne pratique la fête nocturne comme une sorte de subversion douce face au pouvoir.

Qat al-Asiri : L’art caché des femmes du Sud de l’Arabie

Détail d’un salon peint par Fatima Al Asimi, au sein du musée privé d’Al Jahal, lieu-dit des montagnes d’Assir, photographié en décembre 2024.

Dans les montagnes du sud de l’Arabie Saoudite, autour de la ville d’Abha et non loin du célèbre village de Rijal Almaa, les voyageurs découvrent un art unique au monde : le Qat al-Asiri. Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cette peinture murale, réalisée exclusivement par des femmes, orne l’intérieur des maisons de la région d’Asir. Son histoire reste pourtant largement méconnue, éclipsée par le silence des voyageurs et des géographes d’autrefois.

Un art invisible aux yeux des explorateurs

Pourquoi n’en parle-t-on que si tardivement ? La réponse est simple : c’est un art de l’intimité féminine. Les voyageurs étrangers n’avaient pas accès à ces intérieurs vibrants de couleurs, encore moins aux conversations avec celles qui les créaient. Les récits volumineux de Philby, les observations précises de Thesiger, et même les maigres témoignages d’Halévy ignorent totalement cet usage des couleurs naturelles en Asir. Pas un mot, pas une trace, comme si cet art n’avait jamais existé.

Il faudra attendre Thierry Mauger pour que le Qat al-Asiri trouve une reconnaissance internationale. Son travail repose sur trois facteurs essentiels :

1. Le temps : Mauger passe des années en Assir (région qu’il désigne ainsi mais qui comprend Najran, Jazan et Baha), retournant sans cesse dans ces villages, observant, documentant, et photographiant avec minutie ce que personne n’avait relevé avant lui.

2. L’accès aux femmes : Son épouse, co-autrice de son œuvre, lui permet d’entrer dans cet univers caché. Sans elle, pas d’échanges avec les artistes, pas de rencontres avec celles qui, génération après génération, transmettent ces motifs et ces pigments naturels.

3. Le soutien des autorités locales : Grâce à leur proximité avec l’Emir et les responsables régionaux, les Mauger obtiennent un laissez-passer, essentiel pour être acceptés par les communautés et, surtout, par les maris de ces artistes invisibles.

Palais d’Abha, province d’Assir, Arabie Saoudite, peinture d’Afaf Diajm. Vu et photographié en décembre 2024.

Du secret des maisons à la lumière des galeries

Aujourd’hui, le Qat al-Asiri sort peu à peu de l’ombre. Avec l’essor du tourisme et la valorisation des traditions locales, on cherche à déplacer cette pratique de l’intérieur des foyers vers des espaces plus accessibles. Des expositions à New York et Londres ont permis d’attirer l’attention sur ces œuvres, et les artistes elles-mêmes commencent à être reconnues comme telles.

Dans un souci de préservation et d’autonomie économique, certaines d’entre elles réalisent désormais leurs motifs sur toiles et canevas, ouvrant ainsi un marché où leur savoir-faire devient une source de revenus. Pourtant, rien ne remplace l’expérience d’un voyage en Asir, où, avec un peu d’effort, on peut encore découvrir ces vieilles dames fabriquant leurs pigments naturels et perpétuant une tradition d’une richesse inouïe.

Hajer, mon épouse, dans l’atelier de Halima Al Rafidi, dans un hameau isolé des montagnes d’Assir, Arabie Saoudite, décembre 2024.

Loin des musées et des galeries, c’est ici, au cœur des montagnes du sud de l’Arabie, que le Qat al-Asiri continue de vibrer, de vivre, et de se transmettre.

Najran et ses maisons en terre

Je me suis donc rendu où St John Philby se rendit en 1936, pour en tirer cet excellent livre de voyage: Arabian Highlands.

Je m’intéresse tout particulièrement à l’architecture vernaculaire de cette région d’Arabie Saoudite pour une raison qui vous apparaîtra évidente dans quelques mois si Dieu me facilite la tâche.

Vous pouvez voir où se situe Najran sur cette fameuse carte que Philby fut le premier à dresser pour le compte du roi Abdulaziz Ibn Saoud.

Je n’ai pas grand chose à ajouter. Je préfère pour l’heure partager avec vous quelques photos de ces maisons en terre, dans leur oasis et leurs champs de légumineuses.

La carte et le territoire : St John Philby à Najran

youtube.com/shorts/UpV0RTuRz0E

La fabuleuse cartographie des montagnes d’Arabie par Harry St John Philby

La carte des montagnes d’Assir, entre Arabie saoudite et Yémen, réalisée par Philby dans les années 1940

C’est le roi Ibn Saoud qui a demandé à Harry Philby de cartographier la région montagneuse du sud ouest du royaume d’Arabie Saoudite. Personne ne savait exactement ce qui s’y trouvait et, comme c’était une région peuplées de peuples guerriers et autonomes, les géographes ne s’y étaient guère aventurés avant que le nouveau pouvoir impose son ordre.

Sur cette vidéo que j’ai faite de la carte, vous voyez la ligne rouge surmontée de la mention « Philby 1936-1937 », qui trace le trajet exact des allées et venues de l’explorateur pendant ces deux années.

On note que Jazan y est écrit Qizan, que Najran y figure comme une oasis, non une ville à proprement parler. Le site archéologique d’Okhdood y est bien identifié mais nulle trace de celui de Bir Hima, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO il y a quelques années.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette carte me procure une émotion qui ne se tarit pas depuis la jour où je l’ai dépliée, à Munich. Je crois même avoir été le premier lecteur de ce livre, édition originale de 1952.

Je lis sur cette carte et entre les pages du livre où elle est collée, la personnalité rigoureuse et sensible de Philby. La marque d’un administrateur zélé, scrupuleux, pas génial mais soucieux de faire un travail utile à tous les administrateurs qui vont le succéder.

Munich, le G20 et Philby

Harry Philby, dans sa tenue d’explorateur, près d’inscriptions archéologiques entre Yémen et Arabie Saoudite, 1936.

Ce matin-là, Munich accueillait le G20. Les rues de la ville, habituellement paisibles, étaient quadrillées par des forces de sécurité impressionnantes. Les dirigeants du monde entier se réunissaient pour discuter des grands enjeux planétaires : submersions migratoires de l’occident, liberté d’expression pour les suprématistes blancs, supériorité de l’Amérique. Pourtant, avant même que les discours ne commencent, un attentat à la voiture bélier venait rappeler que le monde est fragile, que la violence peut surgir à tout moment, et que les certitudes des puissants sont souvent éphémères.

Pendant ce temps, loin du tumulte médiatique et des barrières de sécurité, je me rendais à la Bayerische Staatsbibliothek (BSB), la bibliothèque d’État de Bavière. Mon objectif : plonger dans les récits de voyages de Harry St. John Philby, cet explorateur britannique qui a arpenté l’Arabie au début du XXe siècle, et dont j’avais commandé les éditions originales de 1922 et de 1952.

Philby, l’anti-héros méticuleux

Philby se désignant sobrement par « L’auteur », 1916.

Philby n’est pas Lawrence d’Arabie. Il n’a pas le panache romantique, ni la légende hollywoodienne. C’est un homme de terrain, un travailleur acharné, presque ennuyeux dans sa rigueur. Ses récits de voyages effectués dans les années 1915 et 1930 sont des modèles du genre : scrupuleux, respectueux des hommes et des réalités qu’il décrit. Il ne cherche pas à embellir, ni à dramatiser. Il observe, note, analyse.

Philby est le contraire exact de tous les voyageurs à la mode dont je tairai le nom car on en a trop parlé sur ce blog. Ces derniers se servent des territoires voyagés comme d’un écrin flou qui met en valeur leur corps, leur gueule, leur esprit plein de formules paradoxales qui ravissent les banquiers et les politiciens. Au contraire, on cherche Philby entre ces pages où les territoires sont précisément cartographiés, les bâtiments minutieusement observés, les us et coutumes respectés.

Ses photos, en particulier, m’ont frappé. Elles n’ont aucune prétention artistique. Ce sont des images documentaires, prises pour expliquer, pour témoigner. Et c’est précisément cette absence de fard qui les rend si puissantes. Chaque cliché est une fenêtre ouverte sur un monde disparu, un hommage à des visages et des paysages qui ont depuis été transformés par le temps, la guerre et la mondialisation.

Les yeux hallucinés du cheikh de Najran, 1936. Photo aujourd’hui reproduite dans les châteaux et les palais de Najran.

Une plongée dans un autre monde

En sortant de la BSB, j’étais sonné. Ces quelques heures passées avec les écrits et les photos de Philby m’avaient transporté dans une autre époque, un autre état d’esprit. J’avais l’impression d’avoir traversé un désert, d’avoir marché aux côtés d’un homme qui, malgré les préjugés de son temps, avait su voir dans les Arabes des êtres d’avenir, dépositaires d’un passé complexe et mystérieux.

Photo de famille avec « Ibn Saud himself », roi d’Arabie et fondateur devenu mythique du royaume. Philby était en adoration devant lui. 1915.

Pour Philby, l’Arabie n’était pas (seulement) une terre à conquérir, mais (surtout) une civilisation à comprendre. Il avait appris l’arabe, étudié les coutumes locales, et s’était immergé dans une culture qui, pour beaucoup de ses contemporains, était opaque, voire menaçante.

Le G20 et le discours de Vance : un monde en décalage

Pendant ce temps, au G20, le vice-président américain Mike Vance tenait un discours sur l’immigration, présentée comme le problème le plus urgent de notre époque. Un siècle après Philby, le ton avait radicalement changé. Là où l’explorateur britannique voyait des hommes et des femmes à respecter, les élites américaines d’aujourd’hui voient des menaces à contenir, des flux à contrôler, des vies à trier.

Pour des hommes comme Trump, Vance ou Musk, les Arabes ne sont plus des partenaires, mais des obstacles. Ils ne méritent ni compréhension ni empathie, mais des drones, des murs et des politiques sécuritaires. La déchéance du monde occidental, si déchéance il y a, se trouve peut-être là : dans cette incapacité croissante à voir l’autre comme un égal, dans ce refus de s’engager dans un véritable dialogue.

Les montagnes entre le Yémen et l’Arabie Saoudite

Parmi toutes les régions du monde qui attirent mon regard, il en est une qui me fascine particulièrement : la chaîne montagneuse qui s’étend entre le Yémen et l’Arabie Saoudite. C’est un espace méconnu, à la fois par son histoire et par sa géographie, mais dont la richesse naturelle et culturelle en fait un territoire à part, presque invisible aux yeux du monde.

J’ai toujours été attiré par les montagnes. Il y a celles où j’ai choisi d’enraciner un bout de ma vie, les Cévennes. Il y a celles que j’ai longuement arpentées en Chine, du Tibet au Sud du pays, en passant par les Huangshan, les fameuses montagnes jaunes. Il y a aussi le Jebel Akhdar, la montagne verte d’Oman, où j’ai souvent marché et écrit. Chaque chaîne montagneuse a son propre langage, ses reliefs, ses secrets. Mais celles du sud-ouest de la péninsule arabique, entre l’Arabie Saoudite et le Yémen, semblent encore appartenir à une autre temporalité, échappant au regard contemporain.

Je ne connais même pas précisément leur nom. Et c’est précisément cette absence de désignation claire, cette absence de récits structurés sur elles, qui les rend si intrigantes. Pourtant, elles sont là depuis toujours. Les Romains eux-mêmes s’y sont aventurés, tentant de s’y installer et appelant cette région Arabia Felix – non seulement parce qu’elle évoquait une certaine félicité, mais aussi parce qu’elle était prospère. Contrairement à l’image classique d’une péninsule arabique désertique, ces montagnes sont des terres d’eau, de cultures en terrasses, de verdure. Elles offrent un contraste saisissant avec l’aridité environnante et nourrissent depuis des siècles l’imaginaire de ceux qui s’y aventurent.

Mais c’est aussi un espace qui demeure largement inaccessible. Le Yémen est ravagé par la guerre depuis plus d’une décennie, rendant impossible toute exploration approfondie. L’Arabie Saoudite, quant à elle, ne s’ouvre que progressivement au tourisme. Résultat : une région peu accessible, qui échappe aux circuits balisés et même aux transports en commun. Contrairement à Oman, où l’itinéraire des voyageurs est presque tracé à l’avance – de Mascate à Sour, des Wahiba Sands à Nizwa, jusqu’aux sommets du Jebel Akhdar –, l’Arabie Saoudite n’a pas encore ses parcours incontournables. À part Al-Ula, qui fascine les touristes français, et Djeddah, il n’y a pas encore de destinations codifiées.

C’est cette terra incognita qui m’attire. Une région qui échappe encore aux guides de voyage, aux parcours prémâchés, et qui ne se dévoile qu’à ceux qui acceptent d’y plonger sans carte ni itinéraire préconçu. Un espace inquiet, où le regard n’est pas encore conditionné par des images préfabriquées.

Bir Hima, site archéologique entre Yémen et Arabie saoudite

Sud de l’Arabie, à la frontière du Yémen et de l’Arabie Saoudite.

J’avais entendu parler de Bir Hima, site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, connu des scientifiques pour ses inscriptions et gravures rupestres. J’imaginais à tort qu’il suffirait de prendre un bus et d’acheter un ticket d’entrée, comme pour n’importe quel site historique.

Bir Hima n’est pas un lieu aussi facile : c’est une constellation d’inscriptions et d’œuvres d’art archéologiques disséminées à travers le désert, un immense palimpseste de pierres marquées par la main humaine depuis des millénaires. Certaines inscriptions remonteraient à plus de 7 000 ans, écrites dans des langues aujourd’hui disparues, qui ont cédé leur place à l’arabe. Ce qui frappe, en les observant, ce n’est pas seulement leur ancienneté, mais ce qu’elles disent du passé de ce territoire.

Le sage précaire en pleine forme et en pleine frime devant la gravure rupestre la plus extraordinaire de Bir Hima, 2025.

Un désert autrefois fertile

Il y a dix mille ans, cette étendue aride était recouverte de lacs d’eau douce. Des peuples nomades, marchands, pèlerins et voyageurs y faisaient halte, laissant derrière eux ces traces de leur passage. Ces gravures sont des témoignages silencieux d’un monde disparu, où la steppe verte et les points d’eau permettaient la vie et les échanges entre royaumes antiques.

Aujourd’hui, le désert a remplacé les lacs, mais la vie y est toujours présente : la découverte d’un désert habité, beaucoup plus densément que je ne l’aurais imaginé. Je n’ai jamais vu autant de dromadaires paître en liberté.

En ce jour de la Saint Valentin 2025, le sage précaire était heureux de participer à cette scène de tendresse entre deux dromadaires.

La protection invisible de Bir Hima

Curieusement, les autorités locales n’ont mis en place aucune infrastructure touristique pour encadrer la visite du site. Pas de routes balisées, pas de panneaux indicateurs. C’est une forme de protection singulière, presque bédouine dans son approche : ce qui est difficile d’accès est préservé. Si j’avais loué une voiture et tenté d’explorer seul, je n’aurais jamais trouvé ces dessins gravés cachés parmi les roches.

C’est grâce à un Bédouin rencontré au hasard de mes recherches que j’ai pu me rendre à Bir Hima. Il m’a guidé à travers les vastes plaines caillouteuses, accompagné de dromadaires paisibles, presque romantiques dans leur allure nonchalante. Avec lui, j’ai découvert les inscriptions rupestres, mais aussi la manière dont les communautés locales continuent de vivre dans cet environnement rude, loin des centres urbains.

Un désert qui vit

Contrairement à l’image d’un désert vide et hostile, celui-ci est animé d’une présence humaine forte. Des familles bédouines y résident toujours, perpétuant des traditions tout en s’adaptant au monde moderne. Loin d’être abandonnées, ces communautés sont soutenues par des initiatives locales et nationales : des écoles ont été construites, des transports scolaires organisés, et certains anciens puits creusés à l’époque des royaumes antiques continuent de fournir de l’eau aux habitants.

Chaque jour, ces familles parcourent plusieurs kilomètres pour s’approvisionner en eau, réactivant involontairement les itinéraires de leurs ancêtres. Cette continuité entre passé et présent, entre vestiges antiques et vie contemporaine, donne à Bir Hima une profondeur singulière. C’est un site archéologique mais uniquement pour les initiés : pour les passants éventuels, c’est seulement une zone sans eau et sans culture.

80 ans après la libération d’Auschwitz : Mémoire, responsabilité et résonances contemporaines

En ce 80ème anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz, il est crucial de revenir sur l’importance historique et symbolique de cet événement, non seulement pour comprendre le XXe siècle, mais aussi pour analyser son impact sur notre époque. Auschwitz, et plus largement les camps de concentration et d’extermination, représentent un point de bascule dans l’histoire des idées, une fracture morale et philosophique qui a redéfini les valeurs humaines. Avec Hiroshima, Auschwitz incarne l’aspect inhumain du siècle, et la fin de notre foi dans le progrès et la technique.

Pour résumer le XXe siècle dans son horreur, il faut convoquer trois mots qui renvoie chacun à un certain extrême du savoir-faire et de l’intelligence de l’occident :

  1. Les déportations de populations
  2. Les camps de la mort
  3. La bombe atomique

La libération des camps a marqué la révélation d’une horreur indicible : un système industriel de déshumanisation. Ce moment a transformé la pensée contemporaine, influençant la littérature, la philosophie et les discours politiques. Primo Levi, dans Si c’est un homme, a offert une perspective supportable en décrivant la vie quotidienne des prisonniers, loin du dolorisme, et en révélant les mécanismes de survie dans un monde concentrationnaire. Ce livre demeure un témoignage fondamental, non pour provoquer un simple “plus jamais ça”, mais pour comprendre, dans le détail, ce que signifie être privé de sa dignité tout en continuant à vivre.

Une commémoration troublante

Cependant, en 2025, alors que nous commémorons cet anniversaire, un paradoxe troublant émerge : certains des descendants des victimes de ces tragédies historiques sont aujourd’hui engagés dans des dynamiques de domination qui reproduisent, dans un autre contexte, des mécanismes de violence et de répression équivalente à ceux mis en place par l’Allemagne nazie. La situation à Gaza illustre cette contradiction. Avec plus de deux millions de Palestiniens enfermés dans une enclave assiégée, Gaza s’apparente à un gigantesque camp de concentration, un espace où les habitants vivent sous un blocus constant, soumis à des bombardements incessants. Et comme par hasard, les experts de la chose militaire observent qu’on a fait tomber sur Gaza plus d’explosif que la bombe d’Hiroshima n’en contenait.

Cette réalité, bien qu’éloignée dans sa forme et son contexte des camps nazis, interpelle par ses résonances symboliques. Les tragédies de la Deuxième Guerre mondiale — camps de concentration et bombe atomique — trouvent une résonance glaçante dans les violences infligées aujourd’hui à Gaza. Ces parallèles soulèvent le cœur et des questions profondes sur la mémoire collective et sur la manière dont elle est mobilisée ou détournée pour justifier des politiques contemporaines.

La nécessité de lire et de comprendre

Pour ne pas sombrer dans la provocation ou le simplisme, il est essentiel de revenir aux œuvres qui éclairent ces expériences extrêmes avec nuance et profondeur. Si c’est un homme de Primo Levi reste une lecture incontournable. De même, les mémoires de Simone Veil offrent une vision personnelle et lucide des camps, évitant les simplifications et les instrumentalisations.

Aujourd’hui, face à une montée des discours extrémistes qui rêvent de déportations, d’épurations ethniques et qui cherchent à étouffer les voix critiques, notamment celles qui défendent les droits des Palestiniens, il est plus urgent que jamais de relire ces textes. Ils rappellent que la mémoire de la Shoah ne doit pas servir à justifier l’injustice, mais à alimenter une réflexion universelle sur les droits humains, la justice et la coexistence.

DAF, Diriyah Art Futures : Une plongée dans les futurs de l’art en Arabie saoudite

À Riyad, un nouveau musée a récemment ouvert ses portes que nous avons visité pendant nos récentes pérégrinations arabesques : DAF (Diriyah Art Futures).

Situé à Diriyah, berceau historique du royaume saoudien, ce lieu combine passé et futur. Diriyah, avec son palais historique du XVIIIe siècle, est une ville chargée d’histoire. À quelques pas de ces ruines, le ministère de la Culture a choisi d’implanter un musée d’art contemporain tourné vers l’avenir.

La première exposition, intitulée “Art Must Be Artificial”, explore les intersections entre art, numérique et intelligence artificielle. À travers des œuvres pionnières, elle propose une sorte d’archéologie des futurs possibles, nous plaçant en observateurs d’un présent déjà empreint des marques du futur. C’est un projet ambitieux et conceptuellement intrigant.

Une scénographie impressionnante, mais…

Le musée lui-même est une œuvre. L’architecture est remarquable, les volumes spacieux et les scénographies parfaitement exécutées. L’expérience visuelle et sensorielle est indéniable. Pourtant, une question essentielle m’a habité tout au long de ma visite : où est l’émotion esthétique ?

En tant qu’amateur d’art contemporain depuis les années 1990, j’ai souvent été confronté à des œuvres technologiques ou interactives. La première Biennale de Lyon dont je me souviens concernait justement les nouvelles technologies et c’était bien avant internet puisqu’elle devait avoir lieu autour de 1995.

Mais ici, devant ces installations numériques, une impression domine chez moi : l’absence de véritable profondeur émotionnelle. Les œuvres, bien qu’intéressantes sur le plan conceptuel, semblent souvent dépassées dès leur apparition, tant les technologies vieillissent rapidement.

Interaction ou distraction ?

Un exemple marquant est une œuvre interactive datant des années 2000. Elle propose un paysage stylisé où les arbres et les fleurs bougent en fonction des déplacements du spectateur. Certes, c’est ludique, et probablement captivant pour des enfants. Mais en tant qu’adulte et médiateur culturel, cette interaction m’a laissé le cœur froid.

Un détail révélateur : l’une des médiatrices m’a affirmé que l’art interactif est « supérieur à l’art non interactif ». Une déclaration péremptoire qui soulève des questions sur la manière dont ces œuvres sont présentées au public. L’interaction, bien qu’amusante, ne suffit pas à créer une émotion artistique durable.

Une fétichisation des nouvelles technologies

Cette exposition illustre une tendance générale : la fétichisation des nouvelles technologies dans les mondes culturels et éducatifs. Depuis les années 1990, j’observe comment l’art numérique, bien qu’impressionnant sur le moment, peine à susciter une véritable connexion esthétique.

Cela me rappelle cette première Biennale d’Art Contemporain dont j’ai parlé, il y a trente ans, qui explorait les débuts de l’Internet et des questions cybernétiques. Certaines œuvres étaient conceptuellement intéressantes, mais beaucoup ont déçu les Lyonnais, qui sont il est vrai des gens faciles à décevoir.

Une réflexion nécessaire

En visitant DAF en Arabie saoudite, je suis ressorti partagé. Le musée et son architecture sont des réussites incontestables. L’exposition, quant à elle, interroge notre rapport à l’art, à la technologie et au futur. Mais elle met aussi en lumière un défi fondamental : comment les nouvelles technologies peuvent-elles transcender leur dimension ludique, enfantine et même puérile ?

Pour l’instant, je reste en quête d’une œuvre numérique ou générée par intelligence artificielle que l’on pourrait qualifier de chef d’œuvre, et qui pourrait me faire réfléchir, m’émouvoir ou me faire rire.

En attendant, le musée reste une visite incontournable, ne serait-ce que pour son cadre extraordinaire et son ambition de questionner les futurs possibles de l’art.