La mort du subjonctif

Depuis que je suis en France, je regarde un peu la télévision et il est des fautes qui reviennent constamment dans la bouche des gens interviewés et des journalistes. Ils oublient le subjonctif. « Je ne crois pas que le Sénat est … », « Je ne dis pas que le ministre sait quoi que ce soit… »

Le premier réflexe du pédant est de s’en lamenter, et de crier à la décadence culturelle de la France. La sagesse précaire propose une autre interprétation : le subjonctif imparfait a quasiment disparu, le subjonctif présent en prend le chemin. Voilà tout.

Le français devient une langue sans mode, une langue qui se rapproche de l’anglais, ou du chinois. J’allais dire tant pis pour les puristes, mais les puristes, en terme de langue, sont condamnés à souffrir en permanence, non parce que tout le monde fait des fautes, mais parce que la langue n’est jamais pure. Un grammairien puriste, c’est comme un général antimilitariste, ou un marchand de pneu écologiste.

Déjà, on peut dire des choses comme « je crois qu’il pleut », alors qu’en italien, on utilise le subjonctif après l’incertitude du « je crois ».

Que perdrait-on, en perdant le subjonctif ? Cette question me rappelle le très beau roman de Philippe Forest, L’enfant éternel, dans lequel la fille de quatre ans apprend avec aisance le subjonctif car il exprime le doute, la volonté, l’incertitude, et que cela lui correspond d’autant mieux qu’elle se sait atteinte d’une maladie mortelle : son mode de vie étant basé sur l’incertitude quant à l’avenir, sa façon de parler adoptait le mode le plus personnel, le plus subjectif de la grammaire française.

Nous perdrions ces nuances d’expression personnelle, qui n’apportent aucun sens solide mais qui colore la langue. Entre « Il faudrait qu’on aille » et « Il faudrait qu’on va », aucune différence de signification, aucune différence pratique, pragmatique, voilà pourquoi nous perdrons, un jour, cette coquetterie qu’est le subjonctif. La différence n’est pas dans l’être, mais dans la manière d’être, le mode. Cela nous renvoie à la création du baroque, où l’ontologie reposait sur l’apparence, le reflet, le trompe-l’œil.

Pour ma part, je ne me vois pas aimer la langue française sans cette coquetterie baroque. D’ailleurs les étrangers n’apprendront pas plus facilement notre langue car la vérité est qu’ils font très peu de fautes sur ce point : soit ils savent se passer des formules qui exigent le subjonctif (plutôt que de dire « il faut que + sujet et verbe », ils disent « il faut + infinitif », entre autres roublardises), soit ils apprennent consciencieusement les conjugaisons les plus courantes et les plus irrégulières (elles sont peu nombreuses) et c’est avec délectation qu’ils sen servent, car ils impressionnent leurs partenaires français à bon compte.

Observons ce que deviendra ce grignotement du subjonctif par la langue courante, et voyons s’il sait résister à un monde où domine l’intérêt.

Devenir laid et redevenir beau

Pourquoi devient-on très laid justement quand on s’appartient le plus ? 

Notre vie d’adulte est bornée par un visage poupin de jeune homme encore un peu merdeux et par une belle face burinée de vieillard désabusé. Entre temps, la vie nous presse, nous charge de toutes sortes de responsabilités, nous contraint à devenir des loups pour les hommes, à bouffer notre voisin, à prendre à notre compte notre vie et plusieurs vies autour de nous. Et alors, on devient très laid, ne me demandez pas pourquoi, pendant une période qui s’échelonne entre vingt et quarante ans.

J’en sais quelque chose, je me transforme à ma grande stupéfaction en un personnage sans grâce, moi qui étais autrefois un éphèbe presque angélique. 

On le voit bien chez nos stars déjà vieilles ou déjà passées : Léo Ferré, Georges Brassens, sont incomparablement plus beaux avec leurs cheveux blancs et leurs rides creusées que lorsqu’ils avaient quarante ans. Charles Aznavour fait presque peur quand il chante Hier encore, et qu’il est au top de sa maîtrise corporelle, au summum de sa créativité, au plus profond de son tourment pompidolien. Dans son costume de représentant de commerce, choisi par respect pour son public populaire, il est si loin de l’idéal californien de jeunesse éternelle (qu’on nous refourgue aujourd’hui) que je ressens de l’émotion à le voir faire son métier de chanteur de charme sans beauté. 

L’homme devient excessivement animal, lorsqu’il approche du milieu du chemin. J’aime assez cette évolution du visage, qui montre combien la coquetterie doit être reléguée au rang du superflu, tout juste bon pour amuser les adolescents et les vieux.

300 millions de Chinois en Afrique ?

En étudiant une synthèse de textes historiques sur la colonisation, mes étudiants shanghaiens et moi en sommes arrivés à effectuer un étonnant voyage dans le temps présent.

Les documents avaient tous en commun d’être une justification de la colonisation. Un discours de Jules Ferry à l’Assemblée nationale parle des devoirs et des droits des races supérieures sur les races inférieures. Un autre de Joseph Chamberlain chante la gloire de la race anglaise qui va dominer le monde, etc. Un document attire plus particulièrement mon attention : un extrait du journal de Cecil Rhodes, Premier ministre de la colonie britannique du Cap, datant de 1898 ; en voyant tous les pauvres de Londres, il se convainc de la nécessité de l’impérialisme : « Pour sauver le Royaume-Uni d’une guerre civile meurtrière, nous, les colonisateurs, devons conquérir des terres nouvelles afin d’y installer l’excédent de notre population. »

Que faire de ses pauvres ? Comment régler la question sociale ? C’est ce à quoi est confrontée la Chine aujourd’hui, et c’est sans doute pourquoi on parle aujourd’hui d’une nouvelle colonisation de l’Afrique par l’homme chinois. Cela nous ramène à l’extrait du livre de Serge Michel et Michel Beuret qu’a publié Le Monde il y a quelques jours, sous le titre « L’Afrique est ruinée ? La Chine est preneuse » (daté du 19 mai 2008). Les auteurs, qui ont enquêté dans la plupart des pays africains où l’on peut côtoyer des Chinois, parlent de l’immigration comme une solution encouragée par Hu Jintao pour « faire baisser la pression démographique, la surchauffe économique, la pollution. » Il s’agirait donc d’une ruée vers l’Afrique qui fait écho aux phénomènes d’excédent de population que l’Europe connaissait au XIXe siècle. L’extrait du livre fait mention d’un « scientifique » anonyme, qui aurait parlé dans le Figaro en ces termes extravagants : « Nous avons 600 rivières en Chine, 400 sont mortes de pollution. On ne s’en tirera pas sans envoyer 300 millions de personnes en Afrique! »

Sacré excédent, en effet. Mais cela se tient. La réserve d’hommes pauvres, en Chine, est inépuisable. Il n’y a que les optimistes béats (en particulier ceux qui vivent à Shanghai) pour penser sérieusement qu’un pays, quel qu’il soit, puisse les « résorber ». Avec le ralentissement de la croissance, et malgré le déséquilibre démographique hommes-femmes qui condamnent des millions d’hommes au célibat, les pauvres se reproduisent à une vitesse ébouriffante. Pour éviter un chaos social, dirait aujourd’hui Cecil Rhodes, qui menacerait l’unité du pays, l’Afrique risque bien d’être le théâtre d’un flux migratoire dont on ne perçoit aujourd’hui que le prodrome.

Cela nous réserve un avenir follement coloré.

Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

Le mythe de l’amour maternel

Une amie enceinte est un peu fatiguée de son gros ventre et des désagréments causés par la grossesse. Plus tard, j’en parle à deux amies qui me disent qu’il n’y a pas de désagréments, que la grossesse n’est que du bonheur. Pour ces deux filles qui n’ont jamais enfanté, l’amour maternel fait surmonter les douleurs et rend cet événement beau ; enviable, peut-être.

Moi, je veux bien que les femmes d’aujourd’hui trouvent merveilleux tout le processus de la maternité, mais quand j’entends « amour maternel », je ne peux m’empêcher de penser : « Cliché frelaté, discours sentimental sexiste, pression sociale sur les femmes pour les garder à l’état de pondeuses gravides ».

Si certaines femmes sont heureuses dans les labeurs du petit d’homme qui grandit en elles, tant mieux pour elles et qu’elles s’extasient autant qu’elles le veulent sur les sites ouèbe idoines. Mais par pitié, qu’on respecte et soutienne celles qui ne voient pas le temps passer, celles qui n’en peuvent plus de cet état larvaire imposé. Et qu’on cesse de parler de l’amour maternel comme d’une sorte de raz de marée émotive qui touche toutes les femmes automatiquement. L’amour maternel est aussi poisseux que la piété filiale, et pour le dire sans détour : en tant que sentiment naturel et indestructible, l’amour maternel est un mythe sur lequel nous vivons depuis trop longtemps.

Depuis quand, d’ailleurs ? A vue de pied, je dirais depuis l’émergence de la figure de la Vierge Marie dans le dogme chrétien, autour du XIIe siècle. Comme par hasard, le symbole de la mère est une femme vierge, et comme par hasard, son fils dira d’elle, quand il sera grand, barbu et chevelu : « Je n’ai pas de mère, je n’ai pas de parents ici-bas » ou quelque chose dans le genre. Qu’on mesure la beauté et l’aspect gratifiant d’être mère ! Des pleurs, des coups, de l’indifférence, voilà ce qui vous attend, jeunes filles, tandis que vous rêvez à la plénitude qu’est censée vous apporter la prégnance.

Le problème, avec les fictions sociales, c’est que les individus qui ne rencontrent pas tous les éléments narratifs, et dont la vie ne correspond pas à toutes les composantes du mythe, se sentent anormaux, complexés et même coupables. Alors, en cette veille de fête des mères, je dis aux femmes qui en ont ras la casquette de leur grossesse, à celles qui détestent leurs enfants, ou celles qui voudraient s’en débarrasser pour pouvoir être un peu tranquilles, à celles qui ne supportent pas les interminables conversations couches-culottes avec les autres mères, à celles qu’on accuse de manquer d’instinct maternel, à celles qui, devenues grand-mères, aimeraient bien faire autre chose que de s’occuper des rejetons de leurs propres enfants, à celles qui ne ressentent pas la nécessité de faire des enfants pour se sentir vraiment femmes : « Chères amies, tenez bon, vous êtes l’avenir de la sagesse précaire. »

Il faut toujours dire que la femme est l’avenir de quelque chose.

Ps : Si ce n’est pas demain, la fête des mères, j’espère qu’un commentateur généreux voudra bien me le faire savoir, histoire que je ne commette pas d’impair avec ma mère à moi.

Des habits neufs pour le sage précaire

Il m’arrive une chose tellement extraordinaire que je n’ai pas les mots pour la dire. D’habitude, quand on dit cela, les gens s’imaginent qu’on va parler d’amour. Pas du tout, moi, l’amour, je trouve plein de mots pour en parler, et si je n’épuise pas le sujet, au moins il m’inspire considérablement.

Il s’agit d’une autre chose extraordinaire, qui se trouve être le summum matériel de la sagesse précaire : on vient de m’offrir une bourse pour faire de la recherche pendant trois ans. Trois ans sans avoir peur du lendemain, trois ans de liberté intellectuelle pour brasser de l’air dans les bibliothèques, et faire des bulles de savon. Une université anglo-saxonne a commis l’irréparable en investissant sur ma petite personne des dizaines de milliers de livres sterling, dans quel espoir, je ne sais pas. Peut-être de soutenir l’émergence de la notion de précarité du sage. Oui, ça doit être ça.

Ce projet de recherche m’était venu comme une épiphanie, une sorte de révélation, il y a un an, sur mon vélo. Comme quoi, tout précaire que je suis, j’ai de la suite dans les idées. Je m’étais donné un an de réflexion et de préparation de dossiers pour commencer en septembre 2008, avec ou sans bourse. Finalement, le travail a payé, ainsi que le soutien d’individus bienveillants à mon égard. Des fées que le sage rencontre sur son chemin et qui orientent sa vie pour en faire un destin.  

Parmi ces fées, des mentors que j’élis avec discernement. C’est un des talents du sage précaire, et c’est un instinct de survie autant qu’un don esthétique : il sait reconnaître ses maîtres, il sait admirer quand il faut et au bon endroit. Le sage précaire se fait disciple méthodiquement et sait distinguer la personne à qui il peut accorder une confiance aveugle, car on doit pouvoir s’abandonner, cela est vital. Mâles ou femelles, les mentors savent vous dire vos quatre vérités sans vous heurter. Ma future directrice de recherche  est de ce type, jeune Irlandaise qui a gravi les échelons universitaires de manière fulgurante. L’habitude de l’incertitude m’a aidé à sentir si j’étais entre de bonnes mains ou non, et mon vieil instinct d’esclave affranchi me dit que je serai en sécurité avec elle.   

C’était la chose extraordinaire qui me paraissait trop extraordinaire pour lui trouver des mots… On se fait une montagne, parfois, de ces choses extraordinaires, et de la puissance des mots.

Diversité culturelle

L’étudiante en question avait lu un article que j’ai publié dans un magazine hebdomadaire, un article qui parlait de l’internationalisation des universités chinoises. En bon mercenaire français, j’y défendais l’idée de la diversité culturelle. Je comparais le fait que les Chinois nous parlent anglais comme si c’était la langue de tous les étrangers, avec l’idée que tous les Asiatiques soient vus comme des Japonais, et que Basho soit plus célèbre que Li Bai. 

Je déplorais que dans une université prestigieuse comme celle de Fudan, on n’enseigne aucune langue africaine, et parmi les langues occidentales, uniquement l’anglais, le français, l’allemand et le russe. Pour l’Asie, on n’a le droit qu’au japonais et au coréen. Le monde arabe, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, sont totalement absents. Bref, l’internationalisation ressemble grandement à une forme d’américanisation.

Mon étudiante en journaliste, qui a lu mon article sous la recommandation d’amis à elle, me demande s’il n’y a pas, dans mes propos, une volonté cachée « d’invasion ». « Invasion de quoi, dis-je, de la Chine ? » Elle rit, mais pour être sure de ne pas sombrer dans d’absconses précautions oratoires, elle répond : « Oui, quelque chose comme ça. » Je réponds que cela ne m’avait pas traversé l’esprit, puisque je ne parlais d’ouverture à l’international que dans un cadre d’ouverture déjà accepté par les Chinois ; les universités par exemple, les instituts de langues étrangères, les départements de politique internationale ou de littérature comparée… Elle opine du chef, soulagé d’apprendre que les Portugais, les Italiens et les Espagnols ne vont pas venir exiger que les petits Chinois apprennent leur langue au détriment de l’acquisition de l’anglais, tout de même plus utile.

Le fait est que je doute de l’issue de ce combat pour la diversité culturelle. Je sens que les gens en auront marre d’apprendre des langues étrangères. Déjà, moi, j’en ai plus qu’assez. Dans vingt ans, dans trente ans, je crains que les Chinois abandonnent les « petites » langues. Nous aussi, par la même occasion, et nous communiquerons en anglais, même pour évoquer les classiques chinois.

Le chef du département de français de Fudan me disait qu’en maîtrisant une deuxième langue étrangère, les étudiants pouvaient trouver un bon travail en sortant de la fac. Or, sur la promotion qui, cette année, sera diplômée de notre département, une infime proportion d’entre eux a trouvé un emploi qui soit lié au français. Ils vont dans des entreprises étrangères, ou dans des entreprises chinoises qui traitent avec les étrangers, mais s’occupent de comptabilité, d’administration, ou prennent part aux formations internes pour devenir cadres. Bientôt, on ne croira plus qu’apprendre le français est un plus pour l’emploi. Ce qui disparaîtra, ce n’est pas seulement la langue, mais les possibilités de voyages rémunérés pour les futurs sages précaires, ainsi que l’étude de nos classiques. Voyez un peu : je suis en train de lire avec un plaisir infini des dizaines de mémoires écrits sur Le rouge et le Noir, et d’autres travaux sur Madame Bovary, sur les contes de Perrault, sur le cinéma de la Nouvelle Vague. Des dizaines d’étudiants, qui seront bientôt vos homologues chinois dans de grandes entreprises, citent aujourd’hui, avec un naturel qui ne s’invente pas, Gérard Genette, Denis de Rougemont, Simone de Beauvoir et autres Georges Duby, pour élaborer des « mémoires à la française ». Quand vous parlerez business avec eux, ne soyez pas surpris qu’ils vous citent Baudelaire dans le texte, cela aplanira peut-être vos tensions commerciales.

Je crains que dans les prochaines décénies, la seule littérature qui reste un peu connu soit l’anglaise. Ce n’est pas si mal, peut-être.

La courbe du temps de travail

Quand on est précaire, on a beau être un peu sage, on reste assez pessimiste sur l’avenir du monde.

Quand on vit en Chine, et qu’on entend que le XXIe siècle sera Chinois, après un XXe siècle américain et un XIXe européen, on a beau aimer la Chine, on est encore plus pessimiste.

Car si cette prédiction se révèle correcte, ce ne sont pas les Chinois qui vont évoluer vers une conscience du droit, une démocratisation des institutions et une société au niveau de vie confortable. C’est le reste du monde qui va devenir ce que la Chine est aujourd’hui : un grand ensemble totalitaire, où les gens espèrent des jours meilleurs, où l’ascenseur social est très vite bloqué, où d’immenses populations sont condamnées à la misère et à l’oppression, où des révoltes éclatent incessamment, mais de manière inorganisée, dans des endroits lointains, par des groupes isolés qui ne sont jamais portés par le vent de l’histoire.

La concurrence va s’intensifier au point que les peuples devront travailler de plus en plus. A cet égard, nous vivons un formidable tournant historique : le temps de travail n’a pas cessé de se réduire depuis que nous vivons dans une société industrielle. En 1913, un Français travaillait 2588 heures par an. En 1950, un autre Français en faisait 1926 (parce que le premier Français était sans doute mort dans l’une des deux guerres mondiales, ou alors de chagrin, ou alors il est parti au soleil, dans les colonies, et il s’est fait trucider là-bas.) En 1990, la durée du temps de travail était à 1539 heures par an, et, en France uniquement, en France pour la seule fois de l’histoire du monde moderne, on en est arrivé à travailler 1355 heures par an à partir de 2001. C’est nous qui sommes allés le plus loin dans ce mouvement historique, et cela restera dans les livres d’école.

Seulement, nous assistons à une inflexion de cette courbe historique. La durée du temps de travail réaugmente et elle ne va plus s’arrêter de longtemps. Passer de 35 à 40 heures par semaine, ce n’est pas violent. Passer d’une retraite à 60 ans à une retraite à 65 ans, on s’y fera. Mais cela continuera, je le crains, car la concurrence ne deviendra pas plus douce, et les actionnaires ne voudront pas moins de dividendes.

Eric Le Boucher, dans sa Chronique au monde du 15 mars, est optimiste, si l’on peut dire. Après les cataclysmes de la situation dans laquelles nous entrons, il prévoit une économie nouvelle basée sur « une croissance multipolaire, une recherche-développement énergétique et agricole, une finance plus sage ». Ce sera lorsque l’on sortira du siècle de la Chine et qu’on entrera dans un autre.

La chute de Sarkozy

Je ne me réjouis pas de la chute de Sarkozy dans les sondages. D’abord parce qu’elle est logique et attendue. Nous le savions, avant les élections, que cet homme n’était pas digne de confiance. J’y vais un peu fort ; ce n’est pas qu’il est indigne de confiance, car ce n’est pas un parrain non plus, ni quelqu’un de malhonnête (et c’est déjà beau d’avoir un président qui est à peu près honnête), mais nous savions qu’il brassait de l’air, qu’il était inefficace, qu’il était agité, qu’il ne maîtrisait pas ses nerfs, qu’il voulait manipuler les médias, qu’il cherchait la célébrité, qu’il était inculte, qu’il était sinon raciste du moins flou sur les questions du nationalisme et de la nationalité. Nous savions qu’il ne ferait pas un bon président, et donc, il chute dans les sondages.

Je me réjouis d’autant moins que je lui souhaite de réussir à « moderniser la France », si cela veut dire quelque chose. Mais il n’y parviendra pas si personne ne croit en lui. Et comment croire en lui quand sa mesure phare, au moment de sa popularité délirante, fut d’endetter la France de 15 milliards d’euros par an pour rien, sans que cette dépense puisse être considérée comme un investissement dans la recherche, ou dans l’éducation, ou dans la consommation, ou dans la production, ou dans la productivité, ou dans la culture ?

Je ne me réjouis pas car qui dit chute, dit remontée. Une cote de popularité, c’est fait pour baisser et pour monter. Il suffit d’être patient, et, quand on est en place pour cinq ans, il n’y a pas lieu de s’énerver, le temps joue pour soi. Quand il aura raclé les fonds d’assiettes et qu’il se sera fait plus discret, les Français le trouveront moins fatigant, ils auront quelqu’un d’autre dans le collimateur et le plébisciteront à nouveau.

Quand il faudra gagner une élection présidentielle, on pourra compter sur Sarkozy pour trouver de nouvelles couleurs et inventer une campagne qui nous mystifie encore une fois.

Récession

A en croire les rumeurs, sur le ouèbe, dans les journaux, nous entrons dans une période de difficultés économiques très longues et très profondes.

C’est le moment de faire le futurologue amateur. Que va-t-il se passer pour nous, avec une récession ? Commençons par les plus précaires.

De nombreux groupes humains vont lâcher prise. Ceux qui n’étaient déjà pas sur la pente ascendante, ceux qui avaient eu les yeux plus gros que le ventre, ceux qui étaient déjà dans la difficulté vont décrocher. Ce sont des hordes de pauvres erres (hères ? Er ?) qui vont apparaître et peupler nos landes et nos forêts.

Nous allons voir réapparaître, j’en fais la prédiction ici même, un phénomène médiéval bien connu : le vagabondage. Selon Robert Castel, le vagabond se distingue du rôdeur et de l’étranger en ceci qu’il est « désaffilié d’un ordre social auquel il avait auparavant appartenu » (Les métamorphoses de la question sociale, Gallimard, 1995). Castel préfère le mot de désaffiliation à celui de précarisation, ou celui d’exclusion, pour décrire les aléas du salariat.

Alors là, avec la récession à venir, ça va désaffilier à donfe, permettez-moi de le dire. De grands espaces non domestiqués vont accueillir de nouveaux errants, de nouvelles migrations, de nouveaux brigandages.

Disons les mots, un nouveau Moyen-Âge.