Vivre et travailler vieux

Il y a deux autres raisons au fait que je soutiens la retraite à 65 ans (ou même 67, comme les Allemands) : je déteste le jeunisme et je compte vivre très vieux.

Il paraît que dans les pays où la retraite est plus tardive, on licencie moins les seniors, et on embauche plus facilement les gens de plus de cinquante ans. Moi, cela m’arrangerait car je voudrais qu’on m’emploie encore de longues années. Mais pour cela, il faut que la société cesse de voir des vieux chaque fois qu’elle voit quelques cheveux blancs.

Je me souviens d’un copain qui, en regardant des épisodes de Dallas, série télé des années 80, était choqué de voir des acteurs aussi vieux. Paméla et Bobby, les deux demi-Dieux de nos samedi soir, juste avant Téléfoot, sont aujourd’hui dénigrés par un public qui est lui-même vieillissant.

Je me souviens aussi d’une fille qui se croyait infiniment plus jeune que moi, alors qu’elle n’était que trois ans ma cadette. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, elle se voyait comme une fille de 17 ans, même à l’approche de la trentaine. Il faudrait une révolution intime, et parvenir à percevoir, comme image idéale de soi, un individu dans la force de l’âge, et non dans une immaturité informe. 

La vérité est que j’ai changé. J’ai pris la décision de vivre très vieux. Après mûres réflexions, je trouve la longueur de temps passionnante. J’espère pouvoir vivre très longtemps et voir les changements du monde. Je suis très curieux de savoir ce que va devenir le monde, et pour cela, il me serait plus agréable de vivre dans une société où l’on perçoit les vieux comme des gens qui sont en plein forme.

Et pour voir quelqu’un comme étant en pleine forme, il faut le voir actif.

Alors, les baby-boomers, au boulot, et pas seulement ceux qui ont un emploi gratifiant. Tous au turbin! Qu’on ne soit pas obligé de vous payer votre retraite, à vous qui avez noyauté et rendu inaccessibles tous les lieux de pouvoir, de savoir et de créativité.

Je sais, on va me taxer de contradiction, mais on me pardonnera plus que cela, quand j’aurai cent ans.

La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

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Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.

En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.

Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?

Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.

La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :

« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)

« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)

Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :

Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021

J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.

Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :

« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)

« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)

« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)

On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.

Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Cherchons un abri

Il y a des catastrophes qui ne manquent pas d’arriver.

Sur internet, par exemple, il est certain que bientôt, des millions de sites disparaîtront, à la faveur de je ne sais quel bug. Tout le monde a tressailli lors du passage à l’an 2000, et rien ne s’est passé. Mais, par définition, internet ne peut continuer sur ce rythme, et héberger chaque année des millions de nouveaux sites sans qu’à un moment ou à un autre, il y ait des équivalents de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Avec mon pessimisme habituel, je vois des bugs en cascade, dont on ne peut pas évaluer les conséquences pour les gens comme nous. Sans parler des conséquences économiques, comment savoir à quel point nous sommes attachés à ces sites que nous visitons et que nous produisons ?

Si mes blogs chinois venaient à disparaître, là, d’un claquement de doigt, je serai embêté c’est certain, mais dans quelle mesure le serai-je ? L’automne dernier, on m’a posé la question de la conservation de tous ces écrits, et à l’époque, j’avoue que je n’en voyais pas l’intérêt. Mais ce matin, je me dis que des blogs qui sont « terminés », comme Nankin en douce, ils font partie de ma mémoire et d’une mémoire un peu collective.

Alors je pose la question : y a-t-il des moyens de mettre à l’abri les sites qui nous sont chers ? Y a-t-il des sortes de banques de données personnelles, individuelles ou collectives, protégées des virus et des flux d’internet, où l’on pourrait mettre nos blogs, ceux de nos amis, et nos principales ressources ?

Inversement, internet est-il comme la banque, et est-ce un non-sens de retirer les sites des flux d’informations ? Un blog rangé des voitures, retiré de la circulation, c’est peut-être aussi absurde qu’un gros sac de billets d’anciens francs que l’on retrouve dans un matelas.

L’avenir de Neige et la cyber-littérature

Je ne suis pas peu fier de ce qui se passe autour de Neige, la blogueuse chinoise dont le Pays de Neige est de plus en plus apprécié par des lecteurs choisis et fidèles.

Au début, si on peut parler de début, elle était mon étudiante à Nankin. Elle me voyait un jour par semaine et, parallèlement, elle avait découvert mon blog Nankin en douce, qu’elle lisait tous les jours sans me le dire. Pendant un an, j’ai donc écrit sans savoir que deux yeux noirs me regardaient. Comme elle avait une bonne petite plume, elle gagnait des concours d’écriture à l’université, elle écrivait des nouvelles, parfois, qu’elle me donnait pour le plaisir. Quand je suis parti de Nankin, elle s’est mise au blog dans un but quasiment privé : me faire comprendre la Chine de l’intérieur. Parce qu’elle trouvait que je ne disais que de grosses bêtises sur son pays, sans aucun doute. Elle était touchée que je m’y intéresse mais j’avais vraiment besoin d’un guide.

Elle fut un guide merveilleux, ses billets me touchaient en plein coeur. Je ne sais si cela venait du fait qu’elle s’était imprégnée de ma façon d’écrire – elle avait tout de même lu plus de trois cents pages en français, en plus des lectures imposées par les cours -, mais son style et son point de vue me touchaient intimement. Un mélange d’ironie, d’humour, de sentiment pudique, de sensualité, de critique et d’allégories, créait une « oeuvre en cours » qui m’enchantait. C’était pour moi le sentiment d’un miracle. Une jeune Chinoise écrivait comme j’aurais voulu écrire. Comme si elle avait compris ce que je désirais obscurément, ce qui me faisait vibrer. C’est évidemment la seule fois qu’une telle expérience s’est présentée à moi.

Petit à petit, d’autres lecteurs se sont greffés, des lecteurs séduits, souvent professeurs de philosophie, que Neige a su fidéliser par la seule grâce de son style. Je crois que c’est très rare.

Tellement rare que Pays de Neige a attiré l’attention de Philippe Lejeune, le grand spécialiste de l’ « écriture du moi ». Il lui a demandé d’écrire un témoignage pour sa revue La faute à Rousseau. Elle s’est exécutée avec la modestie et la précision, la franchise qui caractérisent ces billets de blog. Elle a mis en ligne cet article sous le titre de « Pays de Neige : ma vie et mon ailleurs ». Lejeune ne s’est pas limité à l’accueillir dans sa revue : son association a aussi veillé à archiver le blog de Neige à la BNF. Sage décision car Neige elle-même n’est pas une fille très fiable. Elle peut tout à fait, sur un geste de colère, écraser son blog et faire disparaître de la surface de la terre des années de travail. Elle est comme ça, Neige, elle l’a déjà fait avec son premier blog, Le papillon ou la neige, dont je suis le seul à posséder une copie, pour le bien de l’humanité. Elle est comme ça, colérique, capricieuse, insupportable, et c’est comme ça qu’on l’aime, car elle le reconnaît dans des billets d’un humour renversant. L’humour est renversant car elle sait donner l’impression de ne pas faire exprès d’être drôle (mais je le lui dis depuis trois ans, donc elle ne peut plus l’ignorer). D’ailleurs, elle donne très bien l’impression de ne rien faire exprès, d’être naïve, de ne pas y toucher, alors qu’elle est conduite par une très grande intelligence, un orgueil immense et un désir de vie irrésistible.

J’en parle ici car je crois que son blog fera date. Et que si elle continue à travailler, elle deviendra un écrivain plus intéressant que les Shan Sa et autres Dai Sijie. Ses deux blogs sont déjà des choses qui valent bien mieux que les romans de ces derniers. Je prends les paris : pour beaucoup de raisons que je ne peux pas détailler ici, on étudiera Neige plus que Dai Sijie dans 20 ou 30 ans. Mais il ne faut pas lui dire cela, à elle, car elle prétend mépriser toutes ces choses, les livres, les carrières d’écrivains, les écrivains eux-mêmes, tout cela la dégoûte.

Elle, elle prétend vouloir, plus que tout, un mari, une maison et un enfant. Et c’est de cette image d’Epinal fictionnalisée qu’elle s’élance dans une cyber-littérature qui va conquérir le monde francophone.

Eloge de la BNF

Je vous écris de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Comme c’est énorme!

Quel gigantisme dans l’architecture et dans la conception de ce monument consacré au savoir et à la recherche! Il fallait une prétention hors du commun, un orgueil à la limite de la folie, pour oser penser, puis mettre en oeuvre, ce pharaonique temple vers lequel les chercheurs du monde entier, de près ou de loin concernés par les « études françaises », ont vocation à se diriger un jour ou l’autre.

Ce n’est pas une tour de babel, mais c’est bien un temple pour tous les francophones du monde. Une monumentalité exacerbée et sure d’elle-même se combine à un art du vide. Quatre tours en L se faisant face, elles encadrent un grand espace libre. Tout en bas de ce vide, une cour recouverte d’arbres et de ronces.

Or, qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un bâtiment constitué d’un espace libre pour entreposer les livres à venir et pour les mettre en valeur, les mettre à la disposition d’un propriétaire. A l’époque de Gabriel Naudé, il s’agissait de donner du lustre à un seigneur. A l’époque de François Mitterrand, il faut redorer le blason des Français, dont la culture doit briller d’un éclat insupportable.

J’aime tout dans cette bibliothèque, tout. De cette prétention folle jusqu’au règlement intérieur, jusqu’aux lourdes portes, jusqu’au béton, jusqu’aux lenteurs majestueuses des livres que l’on commande et qui vous arrivent venus de vastes « magasins ».

J’y passe ma dernière heure avant longtemps, avant mon prochain séjour à Paris, et déjà elle me manque. Moi qui n’en avais entendu dire que du mal – à l’exception notable de mon ami Dominique qui aime à y passer des journées entières – je suis maintenant bien décidé à la défendre sur tous les points. Tous les points.

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

La crise tombe bien

A titre personnel, j’ai plusieurs raisons d’être satisfait de la crise actuelle.

D’abord, elle tombe pile – en Europe – en plein dans ma première année de thèse. Un an plus tôt, je n’aurais sans doute pas pu bénéficier de la bourse qui me permet d’étudier à l’abri du besoin. Et surtout, j’ai le privilège d’avoir devant moi deux ans et demi de thèse qui me permettront d’observer l’évolution de la situation sans craindre pour ma survie. Si ma bourse n’est pas très élevée, au moins mon logement est très modéré et mes besoins très frugaux. Je peux tenir sur trois ans avec une inflation de 50%, d’après mes calculs.

Ensuite je me réjouis de voir -de mon vivant, Inch’Allah – les grands changements qui vont s’opérer dans le monde. Qui dit crise, dit mouvement, transformation, réorientation, révolution. Je compatis avec tous les gens qui vont tomber (et qui sont déjà tombés) dans la misère, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une réelle excitation, à l’idée que tout va être chamboulé, que le système injuste et irrationnel sur lequel nous vivions risque de s’écrouler. Mais pour donner quoi ? Une nouvelle barbarie ? Des îlots d’utopie ? Une anarchie de fin du monde ? Une guerre multiple et interminable ? Je n’ai jamais été un lecteur de science-fiction, mais c’est bien ce domaine de pensée et d’esthétique -l’anticipation- qui est sur le point de s’imposer comme ce qui se fait de plus intéressant dans notre histoire récente.

Enfin il me semble qu’il n’a jamais été plus pertinent qu’aujourd’hui de se déclarer précaire, et d’adosser à cette précarité une sagesse pour rire, pour voir les choses venir.

Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Idées pour sortir de la crise

N’achetez pas de voiture! Contrairement à ce que nous disent les journaux et les politiques, il ne faut pas sauver l’industrie automobile. Nous avons aujourd’hui une chance historique à saisir. Laissons les industries polluantes et dangereuses s’effondrer d’elles-mêmes et reconstruisons-les sur de meilleures bases.

Les engins automobiles, nous avons maintenant de nombreuses possibilités techniques, artistiques et sociologiques pour en construire de nouveaux, moins gros, moins accidentels, moins pollueurs, moins consommateurs. Ce qui nous empêchait de les mettre en oeuvre étaient principalement les industriels eux-mêmes, et la politique qui allait avec, qui faisaient tout pour que le business aille toujours croissant. Aujourd’hui que tout s’effondre, profitons-en.

Mais les emplois, allez-vous dire ? Les emplois doivent être trouvés, protégés, subventionnés.

Précisément, puisque c’est le politique – l’Etat – qui va soutenir l’emploi et donner la direction de l’activité, c’est le moment de réorienter les travailleurs d’une industrie à l’autre pour se lancer dans des grands travaux dignes de ce nom et qui nous ouvriront à ce beau siècle qui nous tend les bras.

Quels grands travaux ? Construisons des FORETS DE TOURS !!! Nous avons déjà parlé de cette question de forêts de tours dans des villes françaises qui donnent aujourd’hui une image d’endormissement. Les nouvelles tours magnifiques vont réveiller nos villes. Certes, elles vont faire exploser le budget, mais comme on entre dans une période où l’endettement de l’Etat devient vertueux, allons-y gaiement, nom de Dieu.

Qui va construire ces tours ? La France regorge d’architectes de talent qui n’ont pas grand chose à faire : mettons-les à profit immédiatement. Le cabinet Poitevin & Renaud, par exemple, qui a conçu le Pavillon élémentaire, pour l’Expo 2010 à Shanghai, leur projet n’a pas été retenu par Sarkozy : qu’ils le réalisent en France, pays de Jules Verne, de Gaston Leroux, et des grands timbrés de la Belle époque!

J’ai entendu dire que 10% de la population française vivaient directement ou indirectement de l’industrie automobile. Réunissons ces 10% dans un stade, et parlons-leur franco : Mesdames et messieurs, on vous propose d’arrêter avec la bagnole et, pour le même salaire, de vous lancer avec nous, en avant-garde de la France et de l’Europe entières, dans le projet le plus extravagant du XXIe siècle: une forêt de tours qui se verra depuis la lune. Il y aura des tickets restaurant et le Comité d’entreprise rest inchangé. Que ceux qui veulent continuer dans la bagnole lèvent la main.

En ce jour de la Saint-Guillaume, je lance l’appel du 10 janvier. Dans les livres d’histoire précaire, on nommera ce jour : L’appel de la forêt.