Papillons

Il y a paraît-il des années à papillons. Cet été, le terrain en est habillé par des millions.

Parfois, le sage précaire quitte une terrasse pour une autre, afin d’arroser quelque plante ou de mettre un tuteur à un plant de tomate, et il reste sidéré par la beauté des papillons qui sont de véritables miracles de papier virevoltant au soleil.

Ils se laissent approcher. Ces bêtes-là n’ont jamais eu à se plaindre du comportement des hommes, ils n’en ont jamais tellement vu, à part le sage précaire, à moitié nu et mal réveillé, furtivement admiratif.

Ce que la sagesse précaire aime beaucoup (si l’on peut dire que la sagesse « aime », ou qu’elle soit sujette à une forme d’inclination), c’est la couleur cachée des papillons. Immobiles, certains sont noirâtres, zébrés de blanc, et dès qu’ils ourent leurs ailes, ils font apparaître des lueurs orangés et ocres.

Darwin dirait que ces couleurs ont pour but d’effrayer des prédateurs éventuels. Darwin, ce n’était pas la moitié d’un con, mais enfin, il ne nous est pas interdit de nous interroger : qui peut bien être effrayé par ces magnifiques couleurs d’étincelle, déployées par les êtres les plus gracieux et les plus légers de la création ?

Le sage précaire se fait connaître

Un vieil homme s’approche de moi, en souriant. Il me dit que je suis sur un terrain, « en bas », vers Puech Sigal. Je confirme (bien que ce soit « en haut » du village, et non en bas, mais je prends cela comme une figure de style.)

Il me dit que mon frère y a mis ses ruches, et me demande comment s’appelle mon frère. Je lui dis le prénom de mon frère, mais il ne connaît pas les gens par leur prénom. « Hubert comment ? », demande-t-il.

« Hubert Thouroude », dis-je tranquillement. « Ah mais je le connais », s’exclame-t-il.

Il prétend le voir souvent passer, ce qui est impossible car mon frère ne passe presque jamais au village. En fait, il se souvient sans doute de lui lorsqu’il s’installait dans la région, il y a dix ou quinze ans. Ici, dans les Cévennes, une période de dix ans ne constitue pas une coupure digne de ce nom. Lui, c’est Vidal, il a été maire autrefois, il a tenu la supérette pendant longtemps et il fait profiter la paroisse de sa superbe voix : il est le soliste des messe de la Rouvière.

On se souvient donc de mon frère. Et moi, on commence à me connaître. Cela avait commencé avec la charmante dame qui tient la supérette du village. Elle a fini, grâce à des questions subtiles et espacées, à savoir que je n’étais « du Gasquet » mais « sur le terrain d’Aiguebonne », que j’étais le frère de celui qui lui fournissait du miel.

Il est important que l’on ne me prenne pas pour un rôdeur, un étranger louche et curieux. Pour faire comprendre ma situation aux gens du coin, je dis que je suis en année sabbatique, que j’ai beaucoup travaillé ces dix dernières années, et que je m’octroie une année en France. C’est d’ailleurs la stricte vérité. « Certains font un tour du monde, vous, vous avez bien raison de venir vous ressourcer dans les Cévennes », me dit-on avec ferveur.

Et on me voit à la messe, ce qui ne gâte rien. Le seul problème de la messe est que je ne communie pas (je ne suis pas baptisé), je ne me signe pas et mes lèvres ne bougent pas lors des prières collectives, du type « Notre père ». En revanche, quand j’ai les paroles, je chante.

Quand les gens voient que je ne communie pas, que je laisse passer mes voisins, et que je reste debout, les bras croisés, pensent-ils que je suis dans le péché, ou que je suis une sorte de parpaillot (voire un musulman!) déguisé en catho ? Mon impression est qu’ils s’en fichent, et qu’ils préfèrent voir leur église remplie, fût-ce avec des fidèles quelque peu idiosyncratiques.

La fête de la Vierge en pleine Cévennes

Je ne voulais pas rater les fêtes du 15 août dans le village catholique qui palpite non loin du terrain de mon frère. Notre-Dame de la Rouvière, c’est un village qui s’est longtemps appelé simplement « Rouvière ».

Hier soir, le 14 août, j’ai assisté à ma première procession catholique. Une Vierge, nommée « Notre-Dame de la Rouvière », portée par deux hommes dans les rues du village, et posée sur des tables à différentes stations. La population suivait en répétant des Je vous salue Marie. Moi, je restais silencieux pour deux raisons : d’abord je ne connais pas les paroles, et ensuite, les connaîtrais-je, cette récitation  me semblait avoir le pouvoir de déséquilibrer les gens.

Nous avions des cierges à la main, c’était très beau. Il y avait des jeunes et beaucoup de vieux. Des jeunes qui revenaient au village pour l’occasion. Une femme de moins de trente ans était, semble-t-il, la fille d’un homme important du village et sa présence était fêtée. Elle était grande, belle, une chevelure volumineuse et un nez proéminent, largement aquilin. Ce nez, démodé, lui donnait un air de noblesse.

Ce matin, je suis redescendu au village pour la messe solennelle. Il y avait encore plus de monde. L’église était pleine. Sur la place, au préalable, était censée prendre place une « kermesse ». Un pauvre stand vendait des bibelots du genre vide-grenier. Un livre attira mon attention, un livre de Frédérique Hébrard, la fille d’André Chamson. La dame qui le vend, trois euros, me parle de l’histoire que ça raconte, lorsque les catholiques et les protestants se faisaient la guerre en Cévennes.

La dame me dit que de « son temps » déjà, il y a une cinquantaine d’années, c’était encore très tendu. Elle me dit qu’Ardaillers, le village voisin, était entièrement protestant, et que Notre-Dame était entièrement catholique, et que ça ne rendait pas les choses faciles. « Quand mon oncle s’est marié avec une protestante, ça a fait tout un drame. » J’aimerais bien lui acheter son livre, mais je n’ai pas 3 euros en poche.

La messe fut longue et belle. Les vieilles dames se sont mises sur leur trente et un. Chemises de soie et robes repassées. La jeune femme au nez aquilin était toujours là, toujours un peu la reine du village. Tous les vieux lui tournaient autour, ils avaient tous un petit quelque chose à lui dire.

Le curé en chef (ils étaient assez nombreux) a fait un sermon dont l’angle d’attaque était la défense du mariage. Il en avait, tout particulièrement, contre la mariage homosexuel, dont je ne sais s’il préoccupe beaucoup le quotidien de Notre-Dame de la Rouvière.

Nous avons terminé la messe dehors, sur la place du village surplombée par une statue de Marie. Nous avons chanté des chansons, pendant que des voitures de touristes tentaient de se frayer un passage. C’était très émouvant, de voir ce village d’habitude si assoupi, se remplir d’enfants du pays, de retour dans la famille, communier dans le soleil.

Hommage d’un sage précaire à un académicien : André Chamson

Né en 1900, Chamson était trop jeune pour participer à la première guerre mondiale et trop vieux pour être mobilisé lors de la seconde. Il est devenu adulte au moment exact où la France avait besoin de cadres pour se reconstruire. C’est ainsi qu’à 30 ans, il avait déjà toute une carrière derrière lui, alors qu’aujourd’hui, à 30 ans, on est post-adolescent et on se demande encore ce qu’on fera plus tard.

Son premier roman, Roux le bandit (Grasset, 1925), se passe déjà dans les Cévennes : c’est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller faire la guerre (la première guerre mondiale) et qui va se cacher dans les montagnes. Cela a fait un scandale monstre. Les anciens combattants n’ont pas supporté qu’on fasse d’un déserteur un héros. Chamson a raté le prix Goncourt à cause de cela. Aujourd’hui, on peut lire Roux-le-bandit comme un chant à la liberté individuelle, au désir de vivre contre la raison d’Etat. C’est un grand livre précurseur de la mode hippie, où la nature est vécue comme l’alliée des hommes libres. Il fallait un courage immense pour écrire cela.

Le roman qu’il préfère, de son propre aveu, c’est Les hommes de la route (1927). L’histoire se passe sous le second empire, entre Le Vigan et le mont Aigoual, et raconte la vie des gens qui travaillaient à la route qui montait jusqu’au sommet. Aucune intrigue, aucune péripétie, juste un grand poème en prose, inspiré par ce travail de titan qui consistait à creuser la montagne pour faire apparaître une route. C’est un fait que vivre en Cévennes provoque de ces rêveries : constamment, on se dit que les gens d’autrefois ont trimé vaillamment, génération après génération.

L’ouvrage qui me parle le plus, c’est peut-être Les Quatre éléments (1935). Quatre nouvelles qui sont des plongées dans son enfance : un texte sur la langue, un sur la haine d’un ennemi (un garçon catholique du Vigan), un sur une bête et un sur une femme (une « étrangère »).

La nouvelle sur la langue est à mes yeux d’une beauté bouleversante. Les langues, devrait-on dire. Y sont abordés le patois, ou l’occitan, parlé dans la rue ; le français parlé à l’école, et la langue de la bible, ce français si spécial que les protestants entendaient lors de leurs soirées de lecture. La grand-mère de Chamson, tous les mercredi soir, recevait chez elle des fidèles qui se réunissaient pour lire des passages de la bible.

André Chamson à l'assemblée du Désert

Il s’agit là d’une très belle méditation sur la langue, sur les divers degrés de « langue française » que l’on parcourt dans une vie, dans les tensions entre langue savante et langue populaire, langue latine et langue parisienne, langue ancienne et langue moderne, langue sacrée et langue profane. Il fallait un écrivain modeste et discret pour entreprendre une méditation aussi limpide.

Les protestants sont des Français vraiment intéressants, voilà ce qu’on pense quand on lit Chamson. Des Français qui donnent l’impression d’être en exil dans leur propre pays, qui rêvent d’une France qui peine à exister.

La prose de Chamson est ferme, assurée et modeste. Il s’est construit un style qu’on pourrait appeler « cévenol ». Une langue belle mais peu colorée, peu fleurie, un peu rugueuse et râpeuse. Une langue précise et scrupuleuse, où la tendresse est cachée sous des rythmes saccadés. Un style de pierre et de lumière, une écriture sèche. Chamson a trouvé le moyen d’exprimer la lumière éblouissante du soleil, l’ombre fraîche, et le contraste entre les deux. Il y a peu de nuance entre les deux, car dans les Cévennes, en plein mois d’août, il y a en effet peu de nuance entre les deux.

Ainsi, les personnages des romans de Chamson sont décrits dans leurs actes, leurs mouvements et leur immobilité de bête. En le lisant, on ne pense pas à Pagnol ni à Giono, ces grands provençaux hauts en couleur, mais on songe au « behaviourisme » américain : Hemingway, Faulkner. Peu d’analyse psychologique, peu ou pas de sentiment. Des vies humaines faites d’actions tranchées. Peu d’hésitations existentielles.

C’est pourquoi Sartre se sentait proche de Chamson, et lui a proposé de collaborer au Temps modernes après la guerre. Mais Chamson, qui aurait pu incarner une grande figure éthique et esthétique de l’existentialisme, a préféré se faire oublier à l’académie française, et mourir dans l’oubli il y a trente ans.

La librairie du Vigan

Quand je descends au Vigan, je ne manque pas de traîner dans la librairie, « Le Pouzadou ». (J’ai demandé au libraire : « pouzadou », en occitan, c’est un petit cours d’eau, ou un puits, à l’intérieur d’un village, et par extension, une grosse louche qu’on utilise pour puiser l’eau.)

Pour une aussi petite ville, cette librairie est impressionnante de qualité et de variété. On y trouve un authentique choix de libraire, non pas tout ce qui sort et qui se vend, en vrac, mais un regard sur ce qui paraît et sur ce qui s’écrit. Des livres de littérature contemporaine, parfois exigeante, des essais et de la littérature mondiale de haute volée, ainsi que des petites collections de livres un peu gadgets, comme cette « Petite philosophie du voyage » des éditions Transboréales, qui propose une série de textes courts sur la forêt, la rivière, la marche à pied, le voyage en train, la navigation hauturière, etc.

On y trouve aussi des classiques de la région, car les Cévennes sont une terre littéraire. Je ne connais pas encore les vedettes locales, qui publient localement des best-sellers locaux. Des titres suggestifs, du type La captive de l’Aigoual, La belle aux châtaigniers (je dis n’importe quoi), ou bien Vous ne boirez pas à ma source, messieurs d’Alès (ce titre là mériterait peut-être d’être écrit). Des piles de romans populaires prennent place dans cette librairie, couverts de jaquettes rappelant les séries télé de TF1. Les noms d’auteur fleurent bon le terroir, les Peyrefiche côtoient les Puech et les Perrier ; les Combe rivalisent avec les Jeanjean.

Mais celui que j’ai voulu lire dès l’été dernier, avant de m’installer sur le terrain de mon frère, c’est le grand écrivain de l’entre-deux-guerres, qui a donné son nom au lycée du Vigan, André Chamson. J’ai acheté au Pouzadou un tome de ses œuvres complètes. Tout l’imaginaire littéraire et narratif de Chamson se situe dans le sud des Cévennes. Il l’a dit lui-même : prenez un compas, mettez sur la carte la pointe sur le Mont Aigoual et le crayon à dix kilomètres de là, et tracez un cercle ; vous aurez le monde romanesque d’André Chamson.

On connaît Chamson pour son engagement contre le fascisme, sa rigueur protestante, ses actes de résistance pendant l’occupation, récompensés après laguerre par une élection à l’académie française. Mais connaît-on sa littérature ? Son style, son phrasé, ses visions ? Moi je les connais, pour le coup, j’en parlerai dans d’autres billets. C’est un écrivain qui vaut la peine d’être lu.

Comme toute librairie, celle-ci doit sa survie à une diversification de commerce : papèterie, carterie, cadeaux en tous genres, tout est bon pour faire entrer de la trésorerie, et permettre à la littérature contemporaine de garder sa position prédominante. Comme toujours, on sent une certaine précarité, poignante, dans cette librairie d’amoureux. On sent que les marges de manœuvre sont très étroites et qu’il faut se battre, sur un fil, pour conserver assez d’espace pour les livres de qualité, et ne pas se laisser envahir par des produits en plastoc, ou des trucs qui font boum-boum. Comme toutes les librairies qui survivent, le Pouzadou respire une forme de militantisme de la lecture.

Ce militantisme résistant est souligné par la stèle voisine, commémorant « chef Marceau », leader du Maquis « Aigoual-Cévennes », tombé place de Bonald en 1944.

Bien placée, finalement, devant une fontaine, à deux pas de l’église, la librairie est un des commerces phare du Vigan. Autant que les cafés qui abondent de l’autre côté de la place du Quai, le Pouzadou s’est imposé dans le paysage de la ville et participe crânement à l’identité du bourg. D’ailleurs, il paraît que le libraire a été élu maire de la commune, c’est dire si le livre et la lecture n’ont pas baissé les bras dans les Cévennes méridionales.

Rouler dans le paysage

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C’est quand nous sommes en voiture que mon frère me parle des paysages autour de nous et des paysans, c’est-à-dire des gens qui habitent ces paysages.

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Ceux que nous croisons sur la route d’abord, celui-ci est un berger, ceux-là un couple d’idiots, celle-ci est mariée à un Anglais, celle-là est une grande danseuse « trad ». En voilà un qui asperge ses rangs d’oignons de désherbants qui tuent les abeilles et affectent la production du miel. Cet homme-là n’a l’air de rien, mais il est « sec et vaillant », comme un paysan cévenol (alors qu’il est d’ailleurs, un « néo » arrivé dans les années 70).

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De proche en proche, mon frère évoque les gens qui habitent plus loin, dans les vallées et sur les cols. Le père Coulomb, par exemple, possède un grand terrain là-haut : il accueille des pauvres gens, ou des individus en perdition, qui vivent gratuitement dans des caravanes, des roulottes et des cabanes dispersées sur sa propriété.

Parmi les populations accueillies par ce vieil homme mystérieux, la mystérieuse troupe des Arcs-en-ciel. Ils sont reconnaissables à leur couleur : chacun porte une seule couleur et, idéalement, le groupe forme un arc-en-ciel. Ceux-là, tout le monde les connaît, semble-t-il, sans les connaître vraiment. Ils font parler d’eux, mais on ne sait pas s’il s’agit d’une secte, d’un collectif d’artistes ou de doux dingues. Tout ce qu’on sait d’eux est qu’ils sont jeunes et qu’ils vivent de manière grégaire, colorée et laborieuse. Ils travaillent manuellement chez les uns et chez les autres, en échange de légumes, et cherchent plus ou moins à convertir tout un chacun à un idéal de spiritualité qui reste à définir.

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De retour au terrain, sur la route qui va de la catholique Notre-Dame de la Rouvière à la protestante Ardaillès, route qui donne l’impression de voler dans la vallée, mon frère pointe du doigt les yourtes que l’on distingue à travers les feuilles d’arbre, sur le versant opposé de la montagne : ce sont des amis, un couple de jeunes qui construisent eux-mêmes les yourtes et qui vivent là-bas, avec leurs quatre enfants, du matériel de chaudronnerie et des panneaux solaires.

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Mon frère aime tellement cette province des Cévennes qu’il l’habite en pensée dans toutes ses dimensions. Quand il me parle des paysans, il raconte l’histoire du paysage, qu’il articule aux noms des lieux : le hameau de Puech Sigal, par exemple, signifie en occitan le « mont du seigle », c’était donc un bout de colline consacré à la culture céréalière, avant de se consacrer à l’oignon doux. Les châtaigniers, en revanche, remontent sans doute aux Dominicains du bas Moyen-âge qui les ont peut-être rapportés d’Asie.

Automne 1 014

L’histoire agricole de la région mène aux événements climatiques : mon frère, au contact des vieux Cévenols, s’est tenu au courant des grandes intempéries, les fameux grêlons de l’été 1986, ou les sècheresses de 1976, de 1989 et de 2003. Toute chose qui permet de se prémunir, autant que possible, des inconvénients prévisibles.

La météo nous conduit à discuter de l’architecture vernaculaire, voire de la musique occitane…

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C’est ainsi que la Peugeot, aussi vieille que moi, toussotant dans les lacets, nous fait explorer les Cévennes en profondeur.