Expo Shanghai 2010 : le pavillon français

Pavillon français

Voilà le pavillon français, choisi par Sarkozy, pour l’expo Shanghai 2010.

Il n’est pas mal mais je le trouve tellement consensuel qu’il est déjà un peu ennuyeux. On dit qu’il y a un jardin au milieu, mais c’est faux, il y a des trucs végétaux qui rappellent les jardins à la française. Bon. Il y a surtout cette enveloppe grillagée qui est censée symboliser un voile qui se soulève, mais qui sera très datée en 2010 car on lui trouvera des ressemblances avec le stade olympiques de Pékin.

Au Musée de l’Urbanisme de Shanghai, on peut voir ces jours-ci les quatre finalistes parmi la cinquantaine de projets en compétition. J’y suis allé avec des étudiants, le jour de l’inauguration, et je dois dire que des quatre, celui-ci n’est pas le plus original, loin de là, mais il est le plus… oui, le plus consensuel.

Il s’intitule le « pavillon sensuel », quelque chose comme ça. Sous prétexte qu’il y a des plantes, on parle d’odorat et de visuel. Puis, mécaniquement, car il s’agit de vendre un projet, on généralise le concept en lançant le titre de « Pavillon sensuel », sans que l’on sache en quoi le toucher, le goût et l’ouïe seront convoqués. 

Il est élégant, miroitant, joli, carré, ondoyant de façade, mais il risque d’être fatigant pour les yeux avant même que d’être construit.

Il y avait, dans le choix du pavillon français, une possibilité pour Sarkozy de donner une image de rupture et d’audace, dans le Pavillon élémentaire par exemple. Il a préféré l’ennui et la discrétion.  

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Constats sur le Tibet

On nous dit qu’il ne faut pas politiser un événement sportif comme les Jeux Olympiques, mais Pékin voulait faire passer la flamme de la torche olympique par le Tibet et par Taiwan. Taiwan, ce ne sera pas possible, selon toute vraisemblance, mais le Tibet, les Chinois y font ce qu’ils veulent puisqu’ils s’y sentent chez eux.

De belles âmes étrangères la jouent modéré, en disant que nous ne devrions pas donner de leçons aux Chinois. Des leçons peut-être pas, mais faire des constats pourquoi pas ? Le premier qui s’impose à mon esprit, c’est que le Tibétains ne se sentent pas Chinois, encore moins, à mon avis, que les Algériens des années trente et quarante ne se sentaient français. J’avais lu des articles et des reportages qui disaient que la population était résignée. Pas tant que cela, finalement.

Deuxième constat, ils sont encore prêts à courir les risques les plus fous, car il serait naïf de croire que la Chine va plier, ou s’adoucir. Ils sont donc révoltés au point d’être suicidaires.

Troisième constat, les Tibétains des régions autour de l’actuelle « Province Autonome du Tibet », le Gansu, le Qinhai, le Sichuan, ont la témérité, ou l’inconscience, ou la rage de se révolter aussi, ce qui va peut-être amener les étrangers d’abord, les Chinois ensuite, à se souvenir que le Tibet est beaucoup plus grand que l’actuelle province, et que ce sont les Chinois qui l’ont réduit dans les années 50, par un découpage administratif des régions.

Quatrième constat, la notion d’harmonie, que le gouvernement chinois met constamment en avant, commence à sonner creux.

Cinquième constat, le rôle des blogs comme relais des journalistes. Un jeune Français qui venait de terminer son V.I.E. en Inde et qui se baladait en Asie, faisant un blog sans rien de politique, se trouvait à Lhasa le week end des événements. Son blog devient une source d’information plus importante que la plupart des journaux traditionnels. Avec l’interdiction des journalistes un peu partout où c’est chaud, mais avec l’autorisat

Excuses publiques mais en langue chinoise

Un collègue m’a parlé de l’événement des Galleries Lafayette avec beaucoup d’émotion. Deux touristes chinois ont été rejetés par les services d’ordre du grand magasin, au prétexte que leurs billets de 50 euros étaient faux. La police française les auraient emmenés au commisariat et aurait été très dure avec eux.

On aurait alors appelé un personnage de la banque de France qui, ayant dûment analysé les billets, aurait affirmé que les billets étaient vrais. Les Galleries Lafayette auraient présenté leurs excuses en mandarin devant des journalistes chinois.

Je regarde lemonde.fr et ne voit aucune information sur cet événement singulier. C’est pourtant intéressant, cette communication des magasins en langues étrangères et uniquement tournés vers un seul pays.

Ce grand magasin est un must pour les Chinois, on dit que ses vendeurs parlent mandarin, car le chiffre d’affaire se ressent de cette attraction asiatique. Alors pourquoi tant de violence sur deux malheureux touristes ?

L’événement est très couvert en Chine, on s’insurge contre la police française que l’on taxe de raciste et d’anti-chinoise. L’histoire ne dit pas si des journalistes l’ont comparée avec la police chinoise pour en évaluer les mérites respectifs.

Censure chinoise

Je n’ai plus accès à mon blog chinois, celui que je consacrais a ce qui, dans ma petite vie, rencontrait de près ou de loin l’expérience chinoise. Depuis qu’on m’a volé mon ordinateur, j’ai deux types d’accès à internet, le boulot et les cybercafés. Au boulot, je ne peux aller que sur ma boîte e-mails, et dans les cybercafés, le site anonymous.org est bloqué. Je ne peux donc même pas lire les commentaires qu’on y laisse. Si on en laisse…

C’est un des emmerdements que la censure chinoise n’hésite pas à infliger aux gens, qui se taisent par habitude. Qui se taisent aussi parce qu’on se dit toujours qu’il y a pire, comme emmerdement. 

Chiens errants

A l’aube, un chien pékinois dégueulasse se promène avec morgue et me rend nerveux. Moi qui étais sur le point de m’acheter un petit déjeuner, cette bête galeuse me coupe l’appétit. C’est alors que j’ai l’intuition que les chiens errants sont profondément effrayants. Quand ils sont sales, et ils le sont toujours, ils provoquent en nous une véritable frayeur irrationnelle. Plus qu’une petite frousse, c’est un dégoût qui me prend, ainsi qu’une envie de meurtre.

Les chiens errants sont ce qu’il y a de plus révoltant pour l’homme des villes. Les Chinois l’ont bien compris, qui organisent dans les campagnes des opérations de nettoyage à coups de bâtons. Le chien errant fait plus peur que les animaux qui font peur : l’araignée, le rat, le loup, effraient mais ne révoltent pas. Ce petit pékinois me fout des frissons, pourquoi ?

Parce qu’il est chien, voilà pourquoi. Le chien est l’animal de la famille, de la maison, le toutou de sa mèmère et le gardien de la propriété. Le chien est l’ennemi des rôdeurs, des voyageurs et il est presque un enfant de la famille. Alors quand il franchit la ligne de la famille et qu’il entre dans d’autres rapports de commensalité avec l’homme, il inquiète et il révulse.

L’araignée, le rat et le loup, ainsi que la puce, la tique, le rapace ou le tigre ont toujours été vus comme extérieurs au monde des hommes. Le chien nous appartient, et sa situation est entièrement inversée entre le moment où on prend soin de lui et le moment où il erre à la recherche d’on ne sait quoi. Il devient lui-même rôdeur, lui-même manent, et surtout il est fou, il est dangereux, il faut s’en débarrasser et sa vue est vite insupportable.

C’est sous ce point de vue qu’il faut relire Baudelaire. « Où vont les chiens ? … Ils vont à leurs affaires, rendez-vous d’amour, rendez-vous d’affaire… » Il lui fallait du cran, à Baudelaire, pour écrire « Les bons chiens », dernier (ou pas loin) des poèmes en prose du Spleen de Paris. Du cran pour écrire : « Comme nous, ils se lèvent de bon matin, et ils cherchent leur vie ou courent à leur plaisir. » Une puissance d’empathie que seule la poésie (et peut-être un peu la prière) peut donner. Nous lisons cela avec détachement car nous n’en voyons plus beaucoup traîner dans nos villes. Mais à l’époque de Baudelaire, j’imagine que c’était un fléau, et ce n’était pas évident du tout de les trouver poétique, de leur donner un rôle de saltimbanque bohême, ou de poète maudit. Il l’a fait sous forme de blague et de pari, mais aussi du plus profond de son dégoût pour renverser et transfigurer son instinct à leur égard.

Aujourd’hui, Jean Rolin écrit un livre sur les chiens errants dans le monde. Quand je l’ai vu cet été, il en parlait très bien, il a beaucoup étudié la question et je pense qu’il sortira un ouvrage qui fera date. Ce matin, la vision de ce pékinois me rappelle constamment ce livre de Rolin et je me dis qu’il a bien du courage. Comme Baudelaire, il faut être un sacré poète pour se coltiner un tel sujet d’écriture. Devoir penser tous les jours à ces saloperies pouilleuses, pleines de maladies, toujours à la recherche de bouffe, de tendresse, de sexe, ça ne doit pas être de tout repos pour les nerfs. 

Blogs de Nankin

Dans mes moments de libres, je mets au point les manuscrits que je voudrais publier. Mes idées et mes envies évoluent tranquillement, elles flottent comme moi. Je vois des manuscrits tout simples et modestes, puis je vois de beaux objets avec illustrations, préface et index (non, je rigole, je ne vois jamais d’index dans mes rêves.)

Quelques chiffres ont été donnés par un imprimeur de Nankin, qui confirment que la publication d’un manuscrit à quelques centaines d’exemplaires est dans mes prix. Alors je furette dans les librairies et regardent ce qui sort des presses chinoises, pour m’inspirer. Certains livres coûtent moins de 3 euros et possèdent des dizaines de pages glacées, de jolies couvertures, des photos ou des peintures.

Les Chinois aiment les livres, ils en ont parfois un peu peur, ils n’ont pas encore le culte des sommes critiques comme nos Pléiades, mais ils chérissent leur écriture, leurs librairies, et les formats d’ouvrages sont très variés. J’en achète parfois uniquement pour leur beauté, et parce qu’ils sont peu chers.

On peut s’offrir des livres, voilà la vérité. Se construire de jolis bouquins sans dépenser plus d’argent qu’on ne l’aurait fait en partant voyager, ou en achetant des timbres pour sa collec’.

Ma dernière idée – elle date d’avant-hier – est de constituer un petit coffret d’une trilogie nankinoise : trois blogs croisés écrits dans et autour de la « capitale du sud ». Nankin en douce, Le papillon ou la neige et Pays de Neige. Cela me paraît valoir le coup, du pur point de vue du lecteur lambda. Cela représenterait un intérêt, une espèce d’intérêt, disons.

J’ai passé la journée d’hier sur Nankin en douce, le blog que j’ai écrit pendant 365 jours, du 26 juin 2005 au 26 juin 2006. Je ne ressens pas de honte à relire le premier tiers, c’est déjà ça. Au contraire, j’ai passé avec plaisir ces heures de relecture, remuant les souvenirs d’une époque dorée pour moi, où je m’émerveillais de tout, où les femmes chinoises étaient enchanteresses, où la vie coulait avec douceur. C’était un projet littéraire : dessiner jour après jour l’image d’un paradis sur terre.

Faire de cela un petit livre, dans un projet éditorial assumé : l’amateurisme.   

Blog, blocage et bricolage

Depuis ce matin, j’ai enfin accès au site du monde.fr, et à mon propre blog. Cela faisait plusieurs jours qu’ils étaient bloqués, ici à Shanghai. C’était d’autant plus fâcheux que j’avais décidé d’ouvrir un blog au Monde par prévention d’un blocage d' »over-blog », le serveur de mon blog « chinois ». En effet, la Chine interdit des sites, et en autorise d’autres, sans que l’on en comprenne la raison. Les sites pornos sont interdits (on peut comprendre pourquoi, et moi-même je m’en félicite, ça m’évite d’y perdre mon temps et mon moral), les blogs de canalblog.com, ainsi que de blogspot.com sont accessibles en passant par un proxy (un site intermédiaire qui permet de surfer anonymement.)

A propos des proxys, certains s’étonnent de la naïveté des cyberpoliciers chinois qui ne savent même pas, ou qui ferment les yeux, devant cette possibilité de contournement de l’interdit. Or, tout semble indiquer qu’ils maîtrisent mieux la situation qu’on le pense : les blogs de blogspot sont accessibles depuis un proxy, mais les sites pornos sont toujours – et tous – inaccessibles (là encore, je m’en réjouis.)

Après avoir bloqué wikipédia (que je ne consultais pas tant que cela, finalement), la cyberpolice a bloqué les principaux sites de partage de vidéos (youtube, etc.) qui sont devenus inaccessibles même en passant par un proxy.

Et c’était donc le tour du Monde, et d’autres sites d’information, d’être interdits. Où tout cela va-t-il nous mener ? Que vont-ils encore interdire ?

En revanche, « rue89 », qui est pourtant constamment critique vis-à-vis du régime de Pékin, n’a jamais été bloqué. A mon avis, les policiers procèdent à un immense bricolage qui consistent à agir dans le flou, l’obscurité, et à ne donner aucune explication, à ne donner aucune prise rationnelle, pour ennuyer au maximum ceux qui pourraient avoir envie de faire du mal au pays. La protection par des mesures hasardeuses. (Moi, si j’étais eux, je mettrais en libre accès quelques sites pornos, cela détournerait les activistes de leurs funestes visées.) 

Bref, tout cela pour dire que si ce blog reste en suspens, voire en friche, pendant quelque temps, la faute peut en venir aux autorités du pays qui m’accueille. 

L’épuisement du cycliste à Shanghaï

Ce fut plus fort que moi, pour la première fois j’ai abandonné. La ville m’avait bien eu, j’étais à bout de force et je ne voyais plus d’issue.

Je faisais du vélo depuis longtemps déjà, en pleine nuit, mais je ne m’en rendais pas compte. Le vélo, pour moi, c’est assez proche de la grâce, mon corps n’a plus de poids, il survole le bitume, il avale les kilomètres en pensant à autre chose. Quand je sors d’un bar et que j’annonce : « J’ai encore une heure de vélo pour rentrer chez moi », mes compagnons de bouteilles font les yeux ronds. Une heure de vélo, dit comme cela, ça paraît chiant comme la mort, mais une fois sur la bécane, on pense à mille choses et l’heure passe aussi vite qu’un épisode de Dallas.

L’autre soir, je sortis de chez mes amis avec une appréhension. Je n’étais pas certain de la route pour revenir chez moi. Je n’avais pas de carte de Shanghai. C’est le problème, disons-le. J’ai péché, j’ai payé pour l’orgueil de croire que je connaissais bien Shanghai, maintenant. C’est une illusion, je suis beaucoup plus ignorant que je l’imagine.

Je pris la route, vers une heure du matin, relativement optimiste, car quand je prends la route, je me sens toujours dans mon élément. J’ai une confiance exagérée dans les réflexes de mon corps, les millions de perceptions mémorisées par mon corps grâce auxquelles je retrouve mon chemin sans l’avoir même cherché.

C’était sans compter Shanghai. Elle a des ressources, cette vieille catin. A deux heures du matin, j’étais toujours dans une espèce de banlieue qui ne ressemblait à rien de connu. Je bifurquais, je me dirigeais selon la lumière, selon l’impression que me donnaient les axes routiers, selon les points cardinaux, car il me fallait aller nord ouest.

A deux heures et demie, les routes devinrent mauvaises, et je sentais que je m’éloignais, inexplicablement, et du centre ville, et de toute banlieue. Soudain, un nom de rue m’apparut. Oui je connais cette rue, je l’ai déjà empruntée un jour. En réalité je connaissais son nom, mais je n’avais jamais vu ce Mac Do, ni ce croisement.

Un grand découragement me prit. Ma fatigue n’était pas étrangère à cela. Je rangeai mon vélo, l’attachai à une rambarde, achetai de l’eau et du chocolat dans une superette et pris un taxi. Le plus humiliant est que le taxi ne mit pas beaucoup de temps pour arriver chez moi, peut-être vingt minutes. J’étais donc tout près, j’avais réussi à me soustraire à la banlieue innommable, mais j’ai baissé les bras à trois heures du matin.

Deux jours plus tard, je n’ai toujours pas eu le goût, le temps ou le courage d’aller rechercher mon vélo.   

Comment gagner sa vie sans être professionnel

Dans une rue de Taipei, pour fêter l’anniversaire d’un dieu local, une troupe de comédiens et de chanteurs ont diverti les communautés du quartier Xinyi pendant trois ou quatre jours. L’après midi, et le soir jusqu’à minuit, des histoires fleuve se succédaient, qui racontaient des anecdotes de la vie du dieu en question, dont le culte est célébré tous les jours dans un temple de fortune, de l’autre côté de la rue.

Ce qui m’a le plus étonné, c’était l’attention et la présence de tous ces gens, toutes générations confondues, qui préféraient suivre cette performance de théâtre syncrétique, empruntant au théâtre traditionnel et à la variété taiwanaise, plutôt que de regarder des feuilletons à la télévision ou de jouer à des jeux sur internet.

J’ai demandé à un quidam si la troupe était professionnelle, ou si c’était des gens du quartier qui faisaient du théâtre, en amateurs fervents. Il a ri : « Non, ils ne sont pas professionnels. Enfin, c’est leur job, oui, mais ils ne sont pas professionnels. »

J’ai voulu prendre en photo les jolies actrices qui se maquillaient, ou se démaquillaient, ou se reposaient, ou fumaient des clopes dans les coulisses, mais elles ne voulaient pas. Coquetterie ou réel rejet de la prise d’image, ce n’était pas à moi de juger, je les ai laissées tranquille.

L’ambiance festive de la rue me rappelait des souvenirs de théâtre amateur que je pratiquais dans un village du Dauphiné quand j’étais adolescent. Toujours, je dormais dans les décors, le soir, car il fallait un gardien. Parfois, une comédienne restait avec moi. Ce n’était généralement pas celle dont j’étais amoureux, mais les nuits étaient quand même transfigurées par le lieu, la facticité, la fragilité et l’excitation propres aux décors de théâtre.

Le lendemain de cette représentation, la rue retrouva sa tranquillité. Le dieu avait passé une bonne fête d’anniversaire, les comédiens pouvaient aller entretenir d’autres quartiers, d’autres fidèles.

Qu’être impressionné, c’est le contraire d’admirer

Quand un étranger parle couramment le mandarin, l’audience chinoise manifeste avec cœur et avec bruit son enthousiasme. Les Chinois sont impressionnés et ils le font savoir. L’étranger doit se méfier terriblement de cela. Il risque de prendre trop de plaisir, il risque de vouloir provoquer encore et encore cette réaction de spectateurs ébahis. La déception viendra plus tard, quand il se rendra compte qu’ils s’ébaubissent mais que rien ne passe de lui à eux. Ils sont seulement impressionnés.

Impressionner, être impressionné, ce sont les deux faces d’un système dont il convient au moins de repérer la force déceptive.

Être impressionné, c’est le contraire d’admirer. Quand on admire, on est attiré vers un terrain inconnu, quelqu’un nous révèle l’existence de choses nouvelles à voir, à écouter, à penser. Par l’admiration, on est tiré vers le haut, ou vers le côté, ou vers le bas, enfin on est mis en mouvement, on est aspiré quelque part. L’admiration est une invitation au voyage.

Baudelaire admirait ses amoureuses. Moi, j’ai admiré des professeurs, comme Germain Malbreil, qui faisait de la philosophie d’une facon qui m’a bouleversé. J’ai aussi admiré des amoureuses. J’ai admiré des amis, pour leur façon de parler, d’autres pour leur facon d’écrire, ou de se comporter. J’admire les gens capables d’etre vraiment gentils, ou vraiment indulgents ; je leur trouve une force incomparable.

En revanche, quand on est impressionné, on reste extérieur à ce que l’on regarde. On pousse des Oh! et des Ah!, comme devant un feu d’artifice, et on repart inchangé.

Les Chinois aiment impressionner et, par là même, ils aiment être impressionnés. Ils savent que cela ne les touche pas profondément. Ils savent faire la mimique admirative pour n’être en rien troublés, touchés, déstabilisés.

Et l’étranger se retrouve, avec sa maîtrise relative du mandarin, transformé sans le savoir en singe savant, en bête de foire que l’on écoute avec délice mais sans communication.

Ici est le piège, et la réflexion sur la motivation qui nous pousse a apprendre une langue : veut-on impressionner la galerie, veut-on développer un savoir, ou veut-on approfondir une relation avec des gens ? Cette dernière option est peut-etre subordonnée a une méfiance sourcilleuse face aux séductions trompeuses.