Précarité de mon colocataire letton

Mon colocataire letton veut encore changer de travail. Les supermarchés Tesco lui demandent de travailler six jours par semaine avec des horaires difficiles à tenir, même pour un jeune homme qui en veut : parfois de 03h00 à 11h00, parfois de 13h00 à 21h00, parfois entre les deux, et il est rarement prévenu à l’avance de son planning.

Même chose pour son jour de repos. Il ne sait pas à l’avance quand il pourra se reposer.

Cela fera trois fois qu’il quitte un employeur, en moins d’un mois. Les autres exigeaient de lui qu’il fasse du stop, la nuit, pour rentrer à la maison.  

Si un jeune Letton refuse ces jobs, vers qui les employeurs vont-ils se tourner ? Des Asiatiques ? Des Africains ?

Nelson, Anna Livia et Spire : verticalité et horizontalité urbaines

 spire1.1271676236.jpgThe Spire

République d’Irlande, Dublin, O’Connell street, au nord du fleuve Liffey.

Au centre de cette rue, qui était l’avenue centrale de la ville, le pouvoir anglais avait érigé un monument qui était le pic de la ville. La colonne Nelson était le centre symbolique de Dublin. On l’appelait Nelson Pillar et c’était le lieu de rendez-vous le plus populaire de la ville.

Depuis, on l’a remplacé par le Spire qui n’est pas très populaire mais qui est entré dans le paysage et qui acquerra de la légitimité si on lui laisse du temps. Il s’agit d’une grande aiguille qui monte dans le ciel.

Mais ce qu’on oublie toujours de rappeler, c’est qu’entre le Nelson Pillar et le Spire, il y avait une autre sculpture dont, pourtant, tout le monde se souvient. Elle s’appelait Anna Livia Plurabelle, en hommage au fleuve Liffey. (En hommage à James Joyce aussi, qui a donné ce nom à un personnage de Finnegan’s Wake.)

308px-anna_livia_plurabelle.1271695191.jpg  annalivia.1271695225.jpg

On oublie de rappeler son existence lorsqu’on parle du Spire parce qu’elle ne fait pas le poids, elle n’est pas à la hauteur, face à Nelson, ou face à une sculpture visible de tous les points de la ville. Elle a pourtant une place décisive dans l’économie des symboles que se choisit l’Irlande. Anna Livia, c’est l’eau, la féminité et l’horizontalité, au contraire de la colonne Nelson qui était masculine, militaire et dominatrice.

Il est intéressant de noter que la ville de Dublin a voulu renouer avec la verticalité lors du boom économique des années 90 et 2000. Le « tigre celte » redonnait confiance aux Irlandais qui goûtaient les joies de l’arrogance, du crédit immobilier et de la consommation exponentielle. Criblés de dettes et persuadés d’incarner la modernité européenne, les Dublinois ne se sentaient plus représentés par la rivière, avec ses courbes et ses sinuosités de l’esprit. Il leur fallait de la verticalité, de la hauteur, de la technologie.

La rivière, c’est sombre, ça ne se voit pas de loin, c’est lent. La sculpture Anna Livia, que les Dublinois surnommaient The Floozy in the Jacuzzi (la putain dans son jacuzzi), était là pour fêter les mille ans de la ville. En 1988, date de son inauguration, l’économie de l’Irlande était encore très faible, le chômage des jeunes était accablant et Dublin se voyait comme une ville ancienne, littéraire et douce. Le groupe des Pogues chantait « Dirty Old Town » pour parler d’elle. 

L’Irlande profitait de l’Union européenne et des entreprises américaines, l’Irlande devait son dynamisme à la mondialisation : il fallait célébrer l’an 2000 de manière internationale. Anna Livia chantait une ville vieille de mille ans, Dublin voulait chanter l’an 2000 avec le reste du monde. Pour ce faire, la ville désira un monument abstrait, qui n’ait rien de provincial, rien de celtique, rien de républicain, rien de politique ni rien de religieux. Juste un mouvement vers le ciel.

De couchée dans l’eau, Dublin voulait être debout dans le soleil. De fait, le Spire est impressionnant dans sa capacité à jouer avec la lumière. Où que se trouve le soleil, derrière les nuages ou se couchant à l’horizon, le Spire  capte ses rayons et se dresse dans la grisaille comme une épée de lumière.

Il est bel et bien un symbole de renouveau économique, et maintenant que le pays est en crise, que va devenir ce symbole ? Nelson a duré cent-cinquante ans, Anna Livia treize ans, la grande aiguille n’a pas encore dix ans. Let us wait and see.

L’histoire se résume donc comme suit. Entre 1808 et 2010, trois monuments se sont succédé pour dire la capitale.

1- Nelson pillar (1808-1966) : Britannique, vertical, masculin, impérial.

2- Anna Livia Plurabelle (1988-2001) : Irlandaise, horizontale, féminine, aquatique.

3- Le Spire : International, vertical, asexué, lumineux.

Investir pour l’université : union sacrée

J’avais écrit, il y a deux ans, que l’argent perdu causé par le bouclier fiscal aurait dû être investi dans les universités et la recherche. Dans ce billet d’avant-crise, j’étais très en colère contre le président français. Un fameux commentateur me reprochant d’être de parti pris contre le président, je promettais, la main sur le coeur, de juger Sarkozy en fonction de ses résultats. J’écrivais qu’à la fin de son quinquennat, « si le chômage est passé sous la barre des 5%, que la dette est largement diminuée, que le pouvoir d’achat des Français est augmenté, que la paix règne dans la société, je reconnaîtrai que c’était un bon président ».

A cette époque, ces objectifs n’étaient pas irréalistes, c’est sans doute le plus drôle dans cette histoire. Arrivés à la mi-mandat, on peut dire que la seule chose qui n’ait pas trop bougé est l’ordre (ou le calme relatif) social. Les autres critères se sont dégradés, mais Sarkozy n’est bien sûr pas le seul responsable. Au contraire, tout le monde reconnaît que le président a plutôt bien géré la crise. Par conséquent, comme je l’ai promis, je modère mon jugement, alors même que les conditions que j’avais posées ne sont pas réunies.

Car ce que je dois reconnaître, c’est que malgré la mauvaise direction prise par la politique fiscale (manques à gagner énormes avec le bouclier fiscal et la baisse de la TVA dans la restauration), et malgré l’endettement très inquiétant de la France, le pouvoir a décidé d’investir massivement dans l’université et la recherche, et que c’est ce que j’appelais de mes voeux. Le sage précaire apprécie quand on l’écoute.

Je ne peux que reconnaître, et écrire noir sur blanc, que je soutiens à peu près, et en dépit du flou dans lequel je suis, cette mesure. Avoir profité de la crise pour lancer un grand emprunt, et affecter une large proportion de cet emprunt à l’université n’est pas mal du tout, et cela me paraît être l’exact envers de la grande mesure fiscale du début de mandat. Au fond, aujourd »hui, je vois l’action de Sarkozy définie, et comme équilibrée par ces deux grands gestes : aberrations fiscales et cadeaux aux plus riches d’un côté, endettement pour investir dans la recherche de l’autre.

De plus, la réforme de l’université marchait sur la tête. Quand on veut que les gens changent, qu’ils travaillent autrement, il faut au moins leur donner quelque chose, il faut investir matériellement, sinon, on n’arrive à rien. C’est ce que l’on s’apprête à faire, après avoir longtemps fait le contraire. Maintenant, quoi qu’il arrive et quoi qu’on dise à l’avenir, il faut au moins savoir reconnaître les bons mouvements d’un pouvoir déplaisant quand il s’en présente.

Pakistanais cherche Irlandaise pour mariage et plus si affinité

L’autre matin, mon colocataire pakistanais me demanda une forme d’aide inédite. Serait-il dans mes cordes de lui faire rencontrer une femme irlandaise qui serait d’accord pour se marier avec lui. Il rencontre de sérieuses difficultés depuis quelques semaines, à cause de son visa. Le gouvernement britannique refuse de le lui prolonger alors même qu’il n’a pas encore terminé son master, ce pour quoi il est ici.

Naturellement, dit comme cela, abruptement, personne ne courrait le risque d’une entreprise telle qu’un mariage blanc avec un inconnu. Une amie, que j’aime plus que tout au monde, me traita de dingue quand je lui demandai ce qu’elle en pensait. « Et toi, est-ce que tu le ferais ? » J’y ai déjà pensé, mais je reviendrai sur ce point une autre fois.

J’écris trop souvent que je reviendrai sur tel ou tel point : cela m’engage à un nombre de billets à venir proprement ahurissant.

Je vois l’image que le lecteur se fait de cet étranger qui demande à se marier, et elle n’est pas bonne. Mais en parlant de son cas avec mon amie, lui venir en aide m’a paru une nécessité. Non pas pour des raisons de bonté d’âme, car je n’ai pas d’âme, jusqu’à preuve du contraire. Non par charité non plus car on sait combien je rejette la charité. C’est pour des raisons pratiques, economiques, sociales et politiques que son éviction, ou son expulsion, serait à mon avis une vraie perte pour la Grande Bretagne.

Non seulement c’est un garçon charmant et serviable, mais il a une réelle utilité dans le système de la ville de Belfast. Il loge dans une chambre très peu chère, une chambre qu’il est difficile de louer, il comble donc un manque. Il ne demande ni n’obtient aucune espèce d’aide de la part de l’Etat, donc il ne coûte rien à la collectivité. Il travaille, pour un salaire modique, dans un supermarché bas de gamme, donc par sa présence sur le territoire, il est beaucoup plus utile à l’économie locale qu’un nombre très important d’assistés, dont je suis, qui vivent, directement ou indirectement, à la charge de l’Etat britannique.

Cela ne s’arrête pas là. En sa qualité de musulman, dans ce quartier où les protestants forment la quasi totalité de la population, il favorise le multi-culturalisme que tout le monde appelle de ses voeux ici. Sa présence pacifique dans ce quartier populaire à la réputation sulfureuse aide les habitants à voir autre chose que des blancs protestants et participe incontestablement à la lutte contre les discriminations, et la paix entre les peuples.

Par ailleurs, il a beaucoup fait pour apaiser les relations dans la maison elle-même. Par sa bonhomie et son caractère conciliant, il a déminé plusieurs situations délicates, comme l’épisode que nous appelons entre nous « le départ du Slovaque » : il y a peu, le Slovaque qui était le responsable de la maison était furieux contre moi. Avant de partir de la maison, il avait cherché à me fourguer des affaires qu’il avait achetées, et dont le prix ne me convenait pas. Outré de ne pas me soutirer le moindre sou, il s’était énervé et avait proféré des menaces, à plusieurs reprises. Lorsque je dus devenir intraitable et dur avec lui, mon Pakistanais a su lui parler pour le consoler de mon attitude trop ferme. C’est donc en bonne partie grâce à lui que tout ne soit pas parti en fumée dans une guerre de tranchées.

Le Slovaque a plusieurs fois évoqué l’idée de brûler un bureau en bois dans une chambre. Nous en rions, aujourd’hui, cela fait des souvenirs.

En général, le Pakistanais apporte à la maison le liant humain qui lui manque. Ce jeune homme est une sorte de bienfaiteur, et si je devais ne garder qu’un colocataire, je le choisirais les yeux fermés.

Il me dit : « Si j’avais menti, si j’avais prétendu ceci ou cela, on m’aurait étendu mon visa. J’ai dit la vérité car j’avais confiance dans ce pays, et maintenant je souffre. » S’il devait partir de Belfast, et retourner dans la Swatt Valley, il craint pour sa sécurité car les talibans y règnent encore en grande partie, et ils voient d’un très mauvais oeil les « modernes » qui reviennent d’Occident. Ils sont vus, paraît-il, comme des espions doubles.

Je ne comprends pas pourquoi un mariage blanc apparaît soudain comme la seule solution à ses problèmes de visa. Il s’agit peut-être d’un nouvel amendement dans les « Lois de l’hospitalité ».

Que gagne-t-on à échanger ?

C’est formidable ce bac de philosophie. Chaque année, les journaux se font l’écho des sujets de dissertation, les journalistes interrogent les personnalités de la vie politique et économique, la France entière planche quelques minutes sur l’une ou l’autre des questions.

Que pense Ernest-Antoine Sellière, le patron des patrons, du sujet suivant : « Que gagne-t-on à échanger ? » Tout, dit-il, on gagne tout. Il faut écrire TOUT et rendre la copie. C’est le message philosophique que veut faire passer le défenseur du capitalisme à la française. C’est vrai que c’est un sujet étrange. Que gagne-t-on à échanger ? C’est une question à rebrousse-poils, car la logique aurait voulu qu’on demandât : « Que peut-on perdre dans le fait d’échanger ? » puisqu’a priori le gain est certain dans l’échange. A priori, si on échange, c’est qu’on y gagne, et donc la question de la perte dans l’échange aurait été naturelle car contenant une contradiction apparente. Dès lors, j’imagine que le sujet force les étudiants à penser l’essence même de l’économie en leur demandant d’évaluer l’échange lui-même. Quelle valeur ça à a ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? Combien ça rapporte ? Reformulée, la question pourrait être : que perdrait-on si on n’échangeait pas ?

J’aimerais échanger ma personnalité contre celle de certaines personnes que j’admire. Une amie, sur Facebook, suggère d’échanger nos savoirs et notre mémoire. Je dis banco. On voit par là que Facebook n’est pas inutile. Je sors du cinéma où j’ai vu Looking For Eric, de Ken Loach : échanger ma vie contre celle d’un grand joueur de football, voilà qui me plairait immensément, même juste le temps d’un match.

Qu’ont-ils donc voulu, ces professeurs de philosophie ? Ont-ils voulu qu’on questionne les vertus du libre échange et qu’on se demande avec sérieux si le protectionnisme ne serait pas une option envisageable, en ces temps de crise ? Ont-ils voulu me ramener au billet précédent, où je parlais d’autarcie dans les Cévennes ? Mais l’autarcie n’est que très relative, et n’est pas possible sur le long terme, me semble-t-il, même conceptuellement.

Ce qui est très étrange, dans ce sujet, c’est aussi le verbe « gagner ». Philosophiquement, on dirait plutôt : quel sens y a-t-il à ? Quel est le sens de tout ça, de tous ces échanges ? Pourquoi sommes-nous pris dans ces réseaux d’échanges sans fin, et est-ce vraiment nécessaire ? Pour revenir à Facebook, le reproche qu’on lui fait souvent, c’est de n’être que cela, de l’échange sans rien derrière. On se met en contact, on renoue des contacts, et puis rien. Mais c’est peut-être précisément ces contacts, le fait d’échanger, même superficiellement, avec son prochain, qui crée du sens dans la vie des gens. Dans l’échange, y a-t-il vraiment autre chose que l’échange lui-même qui compte ? Y a-t-il vraiment un contenu dont l’échange serait le véhicule ? Le sage précaire en doute. Pour le sage précaire, la conversation est la meilleure des pratiques sociales, mais il serait tout aussi heureux, et intellectuellement stimulé, si les conversations étaient vides de sens, et qu’il n’y avait dans sa vie que des échanges fluides avec des gens agréables.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Que nos motivations touristiques ne sont pas si nobles que nous le prétendons

 sligo-et-westport-mars-09-038.1237936174.JPG

On visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.

Ce qui nous attire consciemment, ce sont des paysages, l’histoire, des rencontres humaines, des oeuvres culturelles éternelles, bref, du noble, du précieux, du profond.

Mais il se trouve que dans les faits, ces lieux qui nous attirent pour des raisons nobles, sont en plein boom économique. Inversement, les pays infiniment riches de beautés, de vertus, d’opportunités pour le voyageur, sont boudés inexplicablement lorsqu’ils font face à des difficultés économiques. La France doit être mise à part, car la France est la grande star du tourisme, l’indémodable reine d’Europe, l’incontournable et géniale enjôleuse du monde occidental. Non, parlons des pays normaux, plutôt.

L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique. Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait. Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.

Brillants, les Irlandais.

sligo-et-westport-mars-09-029.1237936085.JPG

La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.

Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période, les années 1990-2000. Pourquoi les gens leur ont préféré l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing furent les stimuli inconscients.

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

La crise tombe bien

A titre personnel, j’ai plusieurs raisons d’être satisfait de la crise actuelle.

D’abord, elle tombe pile – en Europe – en plein dans ma première année de thèse. Un an plus tôt, je n’aurais sans doute pas pu bénéficier de la bourse qui me permet d’étudier à l’abri du besoin. Et surtout, j’ai le privilège d’avoir devant moi deux ans et demi de thèse qui me permettront d’observer l’évolution de la situation sans craindre pour ma survie. Si ma bourse n’est pas très élevée, au moins mon logement est très modéré et mes besoins très frugaux. Je peux tenir sur trois ans avec une inflation de 50%, d’après mes calculs.

Ensuite je me réjouis de voir -de mon vivant, Inch’Allah – les grands changements qui vont s’opérer dans le monde. Qui dit crise, dit mouvement, transformation, réorientation, révolution. Je compatis avec tous les gens qui vont tomber (et qui sont déjà tombés) dans la misère, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une réelle excitation, à l’idée que tout va être chamboulé, que le système injuste et irrationnel sur lequel nous vivions risque de s’écrouler. Mais pour donner quoi ? Une nouvelle barbarie ? Des îlots d’utopie ? Une anarchie de fin du monde ? Une guerre multiple et interminable ? Je n’ai jamais été un lecteur de science-fiction, mais c’est bien ce domaine de pensée et d’esthétique -l’anticipation- qui est sur le point de s’imposer comme ce qui se fait de plus intéressant dans notre histoire récente.

Enfin il me semble qu’il n’a jamais été plus pertinent qu’aujourd’hui de se déclarer précaire, et d’adosser à cette précarité une sagesse pour rire, pour voir les choses venir.

Propagandes européennes

Nous sommes face à deux grands types de propagandes.

La propagande anglo-américaine qui dit que le monde ouvrier est fini pour nous, que nous devons nous concentrer sur les services, la finance et la banque. Les Anglo-américains se voient donc comme modernes et mieux armés pour affronter la crise.

La Propagande franco-allemande qui dit qu’un pays moderne doit garder ses secteurs primaire et secondaire, une agriculture et une industrie puissantes. Les Français et les Allemands se croient donc mieux armés que les Britanniques pour faire face à la crise.

Qui a raison, qui a tort ? Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que nos médias, des deux côtés de la Manche, faisaient office de propagande.

Un journal de qualité, centre-gauche, consacrait l’autre jour une page entière aux manifestations de mécontentement en Europe. L’orientation était telle qu’on comprenait deux choses essentielles dans un contexte de propagande : les autres souffrent plus que nous (nous les Anglais), car jusqu’à présent personne n’a commis d’émeute ici, et la zone euro est en difficulté ce qui montre bien que nous sommes mieux lotis avec notre Livre Sterling.

Le lendemain, un autre journal, de centre-droite cette fois, fait état de protestations dans 14 villes de Grande Bretagne, avec une nouvelle donnée : les étrangers nous volent nos jobs. Le slogan « British jobs for British workers » est répété comme un mantra. Le journal montre même des graphiques explicites : entre 2007 et 2008, progression de 175.000 travailleurs étrangers dans le pays, tandis que 46.000 Britanniques perdaient leur boulot.

Qui a raison, qui a tort ?