Suicide du célibataire : les premiers préceptes de la sagesse précaire

Deux choses enquiquinent terriblement la société : le célibat et le suicide. Moi, je suis pour la libéralisation des deux. C’est vrai, quoi, qu’on nous laisse nous donner la mort tranquille ! Qu’est-ce qui m’empêche, moi, franchement, de me faire disparaître vite fait bien fait ? Deux choses, pas plus (mais pas moins) :

1-     Il y a encore des gens qui m’aiment.

2-     J’aime la vie. 

Mais enlevez ces deux éléments, deux éléments extrêmement ténus, si on réfléchit bien ; j’en finirais avec plaisir.  Ah oui, rien ne me console plus que l’idée d’en avoir terminé. D’ailleurs la sagesse, pas seulement la sagesse précaire, mais toutes les sagesses, (et la sagesse précaire plutôt moins que les autres), s’inspire toujours, s’identifie à l’état d’indifférence et d’ataraxie de celui qui n’a absolument aucun des soucis, aucune des joies des vivants. C’est ce qui est beau dans la vie, et c’est la raison pour laquelle j’y reste sans râler (certains jours en traînant des pieds, cependant) : cette possibilité d’être à la fois vivant et un peu mort. De jouer au mort. De ne pas choisir complètement une voie plutôt qu’une autre. Un peu comme ces gens intelligents qui jouent aux cons. Ou ces femmes fidèles qui flirtent avec des célibataires précaires, si vous voyez ce que je veux dire. C’est un peu roublard, comme attitude vis-à-vis des choses, mais enfin, la roublardise est une des colonnes conceptuelles de la sagesse précaire, qui n’en comptent que deux : la roublardise et la couardise La couardise est importante pour savoir rester célibataire, et pour fuir les responsabilités au bon moment. Et le suicide, n’est-ce pas une forme de lâcheté ? On le dit. Donc sachons être couards. La roublardise, quant à elle, est essentielle pour donner le change, pour jouer avec les apparences et pour faire des pirouettes. Très utile aussi pour ne pas avoir à s’expliquer tout le temps. Un bon usage de ces deux défauts fondamentaux garantit une sorte de longévité dans un bonheur provisoire qui n’est rien d’autre que l’état habituel, ou idéal, du sage précaire.

Sur tout cela, quelque chose me dit qu’il faudra revenir.

Les chefs

Depuis toujours, j’observe les chefs. J’ai pour eux un grand respect. Cela me vient de mon père, qui était chef d’entreprise.

Ramoneur, il était chef de son entreprise individuelle. Il régnait sur un empire qui allait de la grange jusqu’au jardin. Il avait toujours les mains dégueulasses, et je prenais cette suie pour la marque de la plus haute noblesse. C’était un chef, un aristocrate. Sans le dire jamais, je méprisais un peu les copains dont le père était plombier, comptable ou directeur. Il n’y avait que mes copains agriculteurs qui avaient grâce à mes yeux, parce qu’eux aussi se salissaient les mains. Un père qui ne se salissait pas, je ne sais pas, pour moi ça ne collait pas avec l’image de père.

Il faisait toujours la vaisselle, pour aider ma mère et pour enlever encore, si possible, un peu de crasse sur ses mains.

Dans les périodes fastes, il a eu deux, trois, et même quatre employés. Je parle des employés déclarés, bien sûr. Mes frères et moi, on bossait sans signer de contrat. Puis mes frères en ont eu marre, moi j’ai continué. J’ai payé mes études en ramonant des chaudières.

J’observais la façon qu’avait mon père d’être chef, mais aussi la façon qu’avaient les ouvriers d’être ouvriers. Ces derniers respectent le chef si et seulement s’il sait conquérir leur confiance. S’il n’est pas à la hauteur, ils font tout foirer.

J’ai gardé cette attitude d’ouvrier vis-à-vis des élites de mon pays. J’accepte leur supériorité sociale mais ils ont intérêt à être à la hauteur. Rien ne me fend le cœur comme des dirigeants qui font des bêtises et qui cherchent à en détourner l’attention. Quand mon président fait des fautes, je n’arrive pas à m’en moquer complètement, c’est un peu comme si mon père faisait des coups de pute à ses ouvriers, qui étaient d’ailleurs mes collègues. Cela me fait honte.

Vivre à l’étranger n’arrange rien. Les étrangers voient notre président comme le représentant des Français. Alors, la honte, je connais. Il y avait Chirac, que les Anglo-Saxons détestaient, et maintenant Sarkozy, qui poursuit une politique d’ancien régime. Certains le comparent à Napoléon III, avec ses nouveaux riches, le culte de l’argent, du clinquant, du mauvais goût.

Rien n’est plus éloigné de moi que le culte d’une aristocratie qui ne se salit pas les mains.

Claire et Dominique se marient

Dire qu’aujourd’hui, ou demain, mes amis Claire et Dominique se marient, à Paris, et que je suis ici, à Shanghai, à tourner en rond devant mon portable. Il est vrai que je ne suis pas un bon invité pour un mariage. La politesse qui y est de mise, la présence des deux familles qui n’osent ni trop communiquer, ni trop peu communier, les belles femmes qu’on n’ose aborder, l’alcool qu’on n’ose trop toucher de peur d’être ivre trop tôt, il y a beaucoup de paramètres qui me rendent les cérémonies de mariage plus pesantes que, disons, les enterrements.

Mais ma joie à l’idée que deux de mes amis s’unissent devant Dieu est réelle. Non que je croie en Dieu, mais je suis sincèrement impressionné par les serments éternels, les promesses folles et démesurées, le culot qui fait dire à un homme, oui, pour toujours, et jusqu’à ma mort, je serai là pour toi. Par l’aveuglement volontaire et héroïque qui lui commande de croire sa femme quand elle lui dit la même chose. Pour tout cela, je dis chapeau bas, et j’écrase une larme.

Quand j’étais chez eux, à Belfast, cet été, je leur ai écrit une prière universelle. Je me suis amusé à employer quelques mots un peu trop flatteurs à leur endroit. Il fallait voir l’énervement de Dominique à l’idée qu’on emploie des mots flatteurs, lui qui nourrit des rêves catholiques de modestie et de discretion. Non, disait-il, on ne peut pas laisser « remarquables ». Et moi qui insistais, qui disais que c’était ma prière, mes idées, que s’ils voulaient censurer, qu’ils le fassent, etc.

Comme j’étais cruel.

Mais aussi, quoi, c’est vrai qu’ils sont remarquables, tous les deux. Et adorables, et heureux de se lancer dans cette chose énorme qu’est un mariage devant Dieu.

Malgré tout, cela m’aurait fait plaisir d’en être. Il fait quel temps à Paris ? J’aurais acheté un costume d’occasion, j’aurais été élégant, je me serais rempli les narines, les yeux et le gosier de choses délicieuses. Claire étant irlandaise, j’aurais communiqué tantôt en anglais, tantôt en français, bu tantôt de la Guinness, tantôt du champagne. Oui, je regrette de manquer encore un mariage d’amis.

Familles françaises

Pendant ces mois d’été, j’ai côtoyé, fréquenté, ennuyé et apitoyé beaucoup de familles. J’en tire une conclusion inattendue.

D’abord, je note que la famille n’est pas nécessairement l’enfer. Je peux témoigner que bien des gens font mieux que supporter cette organisation cellulaire que je croyais profondément contre-nature et autoritaire. Beaucoup ont une réelle capacité à dépasser leurs frustrations, leur colère, leur ennui, pour construire un quotidien, ma foi, relativement heureux.

J’ai même observé des moments de grâce que le célibataire ne peut pas connaître. Surtout avec les enfants. Des moments de tendresse filiale, de suspension des passions humaines. La grâce, c’est le mot, car elle ne s’impose qu’à ceux qui ne la cherchent pas. Et Dieu sait que la présence d’enfants vous oblige tôt ou tard à tracer une croix sur tout projet d’atteindre à court ou moyen terme la plénitude mentale.

Oui, parce qu’il convient de rappeler que les familles sont des constructions scandaleuses, à la base, pleines de bruit et de fureur, de silences destructeurs et de non-dits accusateurs. Qui a dit que la famille était un refuge, un lieu de bonheur ?

Autrefois, les familles se distribuaient en deux catégories : celles qui pouvaient se payer des domestiques (précepteurs, gouvernantes, nourrices), et celles qui faisaient travailler les enfants. Dans les deux cas, on s’exonérait de la pénible charge de l’éducation de ces êtres magnifiques et admirables, mais bruyants, stupides, incapables de soutenir une conversation intéressante, capricieux, peureux, courant des risques aussi aberrants qu’angoissants pour les adultes, fatigants et ingrats. (Quand il voit ce que les enfants regardent à la télé, ce qu’ils écoutent comme musique, le sage précaire est contraint d’admettre qu’ils ont, en plus, des goûts de chiottes.)

Si un jour je suis père, ce que j’ai failli être plusieurs fois dans ma vie, je ne suis pas certain de posséder les ressources mentales et énergétiques pour tolérer leurs vices et leurs manières. Ce qui me fait penser que mes propres parents ont été des saints, des espèces d’êtres supérieurs, pour avoir su nous accepter mes frères, ma soeur et moi, comme nous étions. Ils étaient peut-être des sages précaires, à leur façon.

Eh bien malgré tout cela, je suis dans l’obligation d’avouer que, par moments, les familles françaises connaissent un état de félicité totale, un peu flottant, où la fatigue est communiquée et se transforme en légèreté des corps, où tout le monde fait la trêve. Comme c’est beau et émouvant, cette trêve collective. Individuellement, ils ne se rendent pas compte qu’ils vivent un tel moment. C’est vous qui, extérieur à tout cela, vous sentez de trop, et presque gêné d’assister à cette béatitude intime. Vous aimeriez vous éloigner, mais vous craignez que vos mouvements compromettent l’harmonie de l’instant. Alors vous vous faites petit et muet jusqu’aux prochains hurlements.

L’ancêtre boutiquier

A l’occasion d’une conversation avec mon père, qui était impressionné par le succès professionnel de sa belle famille, je fus frappé, au contraire, par l’incroyable manque de réussite de la famille dont je viens.

Du côté de mon père, les choses sont simples, son père était cheminot et nous venons d’un milieu populaire. C’est du côté de ma mère que l’histoire se complique. Au début du vingtième siècle, mon ailleul s’arrachait de la paysannerie et devint commerçant. Son affaire dut pas mal tourner puisqu’il est dit, discrètement, qu’il menait « la grande vie » pendant la période de l’occupation. L’un de ses fils, mon grand-père, devint médecin. Il épousa une femme d’une plus haute ascendance que la sienne, une vraie fille de famille, et c’est ainsi qu’il devint un bourgeois normand, entre les deux guerres, et après la guerre. Quelle ascension, n’est-ce pas ? On peut s’attendre à ce qu’elle continue dans les générations suivantes. Or, parmi les douze enfants de mon grand-père médecin, pas un seul chirurgien, pas un seul scientifique, ni d’ingénieur, ni d’avocat, ni de député, ni rien qui donne une réelle impression de succès foudroyant. Certains ont reproduit un mode de vie bourgeois, et en ont le capital, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une réelle élévation dans la société, par rapport aux ancêtres, s’entend.

Plus intéressant, aux yeux du sage précaire, est la médiocrité constante de ma famille dans le domaine des études. Aucun des enfants de mon grand-père médecin n’est allé au-delà du baccalauréat. Tous ont bâti leur situation par eux-mêmes, en commençant au plus bas et en gravissant les échelons un à un. C’est comme s’ils ne s’étaient appuyés sur aucun acquis culturel.

La génération suivante, la mienne, n’est pas beaucoup plus brillante. Parmi des dizaines et des dizaines de cousins, je crois que nous n’avons pas pu aller plus « haut » (socialement) que notaire et médecin généraliste. Certains de mes cousins sont encore à l’école et n’ont pas donné tout ce qu’ils avaient dans le ventre, il faut donc attendre avant de se prononcer. Mais une ligne de force se dégage tout de même, me semble-t-il, et c’est notre étrange insuccès dans les études. Dans une famille qui met au-dessus de tout la bonne situation, la bonne conduite, le fait d’être bien élevé (je pense à mes grands-parents), comment se fait-il que personne n’ait eu l’envie, la capacité ou le courage de faire de réelles études supérieures ? La formation est pourtant un des meilleurs leviers pour faire une belle carrière !

Je ne pense pas à ceux qui, comme moi, se foutent des carrières, des réputations et de l’apparence de réussite, mais à tous ceux pour qui cela importe. Peut-être ne se rendent-ils pas compte de cette faiblesse dans leur parcours. Après un siècle d’ascension sociale, nous stagnons, nous devons toujours ramer, à l’aveugle, et seuls, pour soutirer au monde notre pain quotidien. Sans brio, je remarque.

C’est ce manque de brio, cette lourdeur, que je sens très forte en moi, qui m’intéresse. Comment se fait-il qu’avec un ailleul médecin, nous ne soyons pas devenus des « héritiers » ? Que ce soit dans le commerce ou dans la médecine, l’enseignement supérieur en France offre des voies qui permettent aux enfants de bonne famille de monter sur des marches toujours un peu plus hautes. Pourquoi n’y a-t-il rien de tel, chez les miens ?

Parce que nous n’avons jamais cru à l’éducation. Nous n’avons jamais investi dans l’instruction, comme d’autres familles, d’autres communautés l’ont fait. Bien que les membres de ma famille soient intelligents, je n’ai jamais entendu dire du bien des professeurs. Les profs ont toujours été vus comme des cons, des fainéants, des gens qui ne comprenaient rien, etc. Et si un enfant ne réussissait pas, c’était de la faute des professeurs, on le changeait alors d’établissement. Dans ma famille, beaucoup de gens sont allés à l’école dans le privé. Et en fait d' »investissement », on se limite à payer des cours supplémentaires, des profs particuliers, des boîtes à bachotage, des stages et séjours linguistiques. On donne de l’argent, et on s’étonne à peine qu’en retour, nos enfants ne parlent pas angais, soient nuls en math, aient des notes moyennes.

Peut-être que le seul langage que nous comprenons est celui de l’argent, et que nous sommes restés des paysans qui calculons, les pieds dans la boue, comment nous en sortir, nous en mettre plein la lampe et en imposer diantrement les uns aux autres. Peut-être que mon ailleul boutiquier était le modèle indépassable de ma famille. On l’a oublié, je ne sais même pas comment il s’appelle, ni à quoi il ressemblait, mais c’est peut-être son histoire, individualiste, courageuse, jouisseuse et suspecte, que nous rejouons à notre manière.

Le succès des successeurs : « Un roman russe » d’Emmanuel Carrère

Dans les monts Mourne, en Irlande du nord, Dominique et moi avons crapahuté quelques jours, dans le but d’enterrer sa vie de garçon. Nous l’avons bien enterrée, semble-t-il, et Dominique pense bien sincèrement qu’elle restera longtemps enfouie dans la lande venteuse des montagnes inhospitalières. Moi, je ne fais pas de commentaire, ce n’est pas mon genre.

J’avais emporté le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Un roman russe, et je lisais quelques pages par-ci par-là. A la lampe de poche quand nous dormions sous la tente. Ce qui m’a le plus impressionné dans ce roman, c’est le portrait du grand-père, père de l’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse. Ce n’est pas tant qu’il soit devenu collaborateur, qui m’a intéressé, mais sa vie misérable et poignante avant d’être approché par les Allemands. Il était l’aîné d’une famille aisée de Géorgie. Il était le plus brillant de la famille, il parlait russe et rechignait à pratiquer la langue nouvellement officielle, le géorgien. Il était arrogant et n’aimait que les grandes langues culturelles. Il acquit un bon niveau d’allemand et de français, etre autres. Son arrogance, ou sa naïveté, ou sa grandeur d’âme, lui fit se détourner des études professionnalisantes. Ses frères devinrent ingénieurs, commerçants, mais lui ne pouvait être que lettré, mandarin ou brahmane. Contraint de s’exiler, il se retrouvait dans une société, la France, où il n’était plus rien. Il n’avait plus aucune superbe, ici, il devait gagner son pain à la sueur de son front, or il ne savait rien faire vraiment. De brillant intellectuel, il se vit déchoir dans une vie de travailleur précaire, chauffeur de taxi, vendeur au porte à porte… Il écrivait des lettres à ses maîtresses qui témoignaient d’un grand pessimisme, d’une grande préciosité mais aussi, au fond, d’un esprit un peu fou et inadapté au monde moderne.

Honteux de ne pas pouvoir donner à sa femme et ses enfants une vie digne du rang qu’il se croyait devoir tenir, il ne put résister à l’appel des Allemands lorsqu’ils lui ont demandé d’être traducteur pour eux. Enfin, sa distinction intellectuelle et son don pour les langues étaient pris en considération, et il collabora.

J’imagine l’écrivain Emmanuel Carrère en train de déchiffrer les lettres interminables de son grand-père. C’est la rencontre de deux hommes que tout sépare mais qui proviennent l’un de l’autre. L’un était un véritable raté, l’autre réussit une des bonnes oeuvres littéraires de notre temps. L’un était un chieur d’écumes, l’autre est capable d’une grande précision et d’une effroyable concision (surtout dans L’adversaire). L’un était amer et plein de ressentiment, l’autre est un bobo parisien décomplexé qui fait du tai chi et qui a assez d’argent pour jouir d’une liberté de mouvement infinie. Le grand-père a vécu dans l’obscurité, Emmanuel vit dans la gloire et la reconnaissance.

Ce n’est pas le seul exemple d’écrivain dont les parents et grands-parents étaient aussi des écrivains, ou des intellectuels un peu ratés. Le Britannique S. Kureishi a écrit sur son père, immigré pakistanais qui n’a jamais pu publier ses manuscrits. Le talent peut ainsi prendre plusieurs générations d’efforts et de polissage pour éclore avec puissance. Dans les romans de Carrère, il y a aussi, très prégnant, plus prégnant que l’oeuvre de sa mère, le travail honteux, prétentieux et raffiné de son grand-père SDF.

D’où l’importance, dans ce livre même, Un roman russe, des classes sociales. Une histoire d’amour raté avec une fille qui se veut prolétaire et qui l’accuse, lui, d’être un « héritier » et un bourgeois.

Avec Dominique, nous avons beaucoup parlé sociologie. Il m’apprit que j’étais un petit bourgeois. Comme la fille du roman, je me voyais heureusement séparé de tout ce qui pouvait approcher de près ou de loin la bourgeoisie parce que j’étais ramoneur et que j’avais travaillé dans des usines, avec mes mains, dans des stations services, des entrepôts. Mais non, j’étais un petit bourgeois. Rien de pire, je crois, comme classe sociale. Rien de bon ne peut sortir de la petite bourgeoisie, et on ne peut s’en extraire. Ah! sociologie, comme je te déteste! Toutes les autres sciences humaines me mettaient dans des petites cases insignifiantes, la psychologie me rangeait parmi les tordus et les nevrosés, etc. Mais aucune case n’est aussi humiliante que « petit bourgeois ». Je préfère encore le Middle class anglais, qui recouvre moins de petitesse d’esprit.

Alors je vais peut-être faire comme le grand-père de Carrère : faire des enfants, non par amour filial mais par ambition : mes enfants, vous serez d’authentiques artistes et des grands bourgeois, ou d’infâmes ouvriers, et vous nous extirperez de cette ignominie qu’est la petite bourgeoisie.