L’Entrepôt projette un film bouleversant sur l’avortement au Yémen

Les Lueurs d’Aden : un film d’Amr Gamal, sorti en 2023. Titre original : « المرهقون » (Al Murhaqoon), ce qui peut se traduire par « les Accablés ».

C’est grâce à Laurent Bonnefoy, directeur de recherche au CNRS et chercheur au CERI, spécialiste du Yémen et de l’Arabie Saoudite, que je suis allé au superbe cinéma L’Entrepôt, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. Ce soir-là, on y projetait Les Lueurs d’Aden, un film bouleversant d’Amr Gamal, dont le titre anglais, The Burdened, me semble d’ailleurs plus évocateur et plus fidèle à l’original arabe. « Burdened » signifie “chargé d’un fardeau”. Je ne sais pas si ce mot existe en anglais, mais en français, il faudrait dire “les gens alourdis d’un fardeau”.

Ce fardeau, c’est la quatrième grossesse d’Israa. Avec son mari Ahmed, ils ont déjà trois enfants. Ils ont perdu leur emploi, ou en tout cas, leurs salaires sont suspendus à cause de la guerre et des difficultés de l’État yéménite. Ils veulent donc avorter.

Tout le film repose sur cette décision. C’est un film extrêmement bien écrit, d’une efficacité narrative remarquable. Je n’y ai décelé aucune imperfection, ni esthétique ni dramatique. Franchement, c’est le meilleur film que j’ai vu au cinéma depuis le début de 2025. Chaque plan est utile, nécessaire à la narration, et en même temps d’une grande beauté. Amr Gamal est un cinéaste que je ne connaissais pas mais dont je veux tout voir désormais.

On apprend dans le film que, si l’avortement est interdit au Yémen, il fait néanmoins l’objet de débats au sein des autorités religieuses. Certains estiment que, sous certaines conditions, il ne serait pas forcément un péché. C’est sur cet espoir que repose toute la quête du couple.

Ce qui est bouleversant, c’est qu’il s’agit d’un couple fonctionnel. Ahmed et Israa s’aiment profondément, ils aiment leurs enfants. Ils ne sont pas égoïstes, ils ne cherchent pas à se “débarrasser” d’un enfant. Ils n’en peuvent juste plus. La vie est devenue trop dure. Le coût de la nourriture, du loyer, des écoles est trop élevé. On les voit changer d’appartement pour une maison décrépite. Leur décision n’a rien de léger : ils veulent cet avortement par nécessité absolue.

La tension est telle que le mari, à bout de nerfs, finit par lever la main sur sa femme. Mais il s’effondre immédiatement, en larmes, demandant pardon à trois reprises. C’est Israa qui porte la famille à bout de bras. C’est le cas dans ma vie, dans la tienne : la femme est le pilier d’une famille. Mais ici, l’homme, déchu de son rôle traditionnel de soutien financier, s’effondre peu à peu. Et ce sont les femmes qui vont lui sauver la vie ainsi que ses apparences.

C’est une famille qui a tout pour être heureuse mais qui, dans la modernité, se retrouve incapable d’assumer un enfant de plus.

Après la projection, Laurent Bonnefoy a repris le micro pour un éclairage passionnant. Il nous a révélé que le film avait été financé en partie par des fonds saoudiens. Ce qui est surprenant, car on pourrait penser que l’avortement est totalement tabou en Arabie Saoudite. Mais ce financement montre peut-être qu’au sein des pays du Golfe, en Arabie Saoudite comme au Yémen, certains pouvoirs souhaitent ouvrir le débat : jusqu’où peut-on discuter de l’avortement ? Dans quelles conditions peut-il être acceptable ? Le cinéma se fait ici porteur de débats trop sensibles pour être vraiment lancés sur la place publique, mais assez cachés dans les festivals et les plateformes de streaming pour nourrir des réflexions parmi une certaine élite culturelle.

Ce film était une expérience marquante pour moi, qui ai passé tant de temps dans des hôpitaux similaires avec la femme de ma vie pour des problématiques inverses de celles que connaissent les personnages du film. Et L’Entrepôt fut un cadre parfait pour cette dernière soirée à Paris. Ce type de cinéma, avec son café confortable et son ambiance accueillante, me manque souvent dans les pays où je m’expatrie parfois.

Fariba Adelkhah et la fabrique des voyageurs : une lecture anthropologique

Fort de mon intérêt pour les recherches de l’ex-otage française et iranienne Fariba Adelkhah, j’ai commandé à la Bibliothèque nationale de Bavière ses ouvrages disponibles. Parmi eux, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation (Kathala, 2012) m’a particulièrement marqué. Dix ans avant son arrestation pour cause d’espionnage. C’est un livre qui, dans un premier temps, suscite un regret – celui de ne pas l’avoir découvert plus tôt – mais qui, à bien y réfléchir, ouvre plutôt une perspective dans mes recherches sur le récit de voyage. Il s’agit d’un ouvrage essentiel sur la théorie des voyages et la façon dont ces derniers construisent des identités collectives.

Dans ce livre, Fariba Adelkhah adopte une approche anthropologique pour montrer comment migrants, pèlerins, commerçants, bannis et touristes participent, chacun à sa manière, à la formation d’une identité iranienne. Ce que j’aime, c’est sa manière de transformer ses propres expériences voyageuses en un objet d’étude. Plutôt que de livrer un récit subjectif, elle raconte ses aventures passées sous un prisme scientifique, anonymisant ses interlocuteurs, qui n’étaient autres que ses « copines » et ses compagnons, pour en faire des sujets d’enquête. Ce qui pourrait être un simple témoignage devient alors un terrain, un espace où l’expérience du voyage est transmutée en réflexion anthropologique.

Comme cela nous change des médiocres chants narcissiques de ces furtifs héros parisiens qui passèrent quelques semaines en Iran pour se faire chantres humanitaires de la liberté des femmes. Lire de toute urgence Fariba Adelkhah plutôt que L’Usure d’un Monde de M. Désérable.

La posture de Fariba Adelkhah résonne fortement avec mes propres travaux. J’ai toujours rejeté la distinction rigide entre le voyageur et le touriste, une opposition qui traverse nombre de récits conventionnels car trop ancrés dans une idéologie ambiante paresseuse. En m’inspirant de la pensée de Jean-Didier Urbain, j’ai soutenu que tout déplacement – qu’il soit motivé par le loisir, l’exil ou la recherche – participait de la même dynamique fondamentale, et que rejeter le tourisme revenait à élaborer une stratégie de distinction stérile. Loin d’être une activité réservée à une élite aristocratique ou philosophique, le voyage est un phénomène pluriel, façonné par des motivations diverses.

Dans cette perspective, l’approche d’Adelkhah rejoint également une autre dimension qui m’intéresse : celle du voyage comme captivité. Cela concerne un autre livre de la chercheuse, paru il y a quelques mois et que j’achèterai lors de mon prochain passage en France. De nombreux travaux ont déjà exploré cette pratique paradoxale de la captivité-voyage, notamment dans la collection dirigée par François Moureau sur les « récits de captifs en Méditerranée », notamment au siècle des Lumières. Mais l’étude des récits de captivité contemporains reste à approfondir. De Jean-Paul Kauffmann, retenu au Liban avant de devenir écrivain voyageur, à Ingrid Betancourt et son expérience d’otage parmi les Farcs de Colombie, jusqu’à Fariba Adelkhah qui a connu les geôles Iraniennes, il existe une continuité fascinante entre la contrainte du confinement et l’élaboration d’un récit de déplacement.

Qat al-Asiri : L’art caché des femmes du Sud de l’Arabie

Détail d’un salon peint par Fatima Al Asimi, au sein du musée privé d’Al Jahal, lieu-dit des montagnes d’Assir, photographié en décembre 2024.

Dans les montagnes du sud de l’Arabie Saoudite, autour de la ville d’Abha et non loin du célèbre village de Rijal Almaa, les voyageurs découvrent un art unique au monde : le Qat al-Asiri. Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cette peinture murale, réalisée exclusivement par des femmes, orne l’intérieur des maisons de la région d’Asir. Son histoire reste pourtant largement méconnue, éclipsée par le silence des voyageurs et des géographes d’autrefois.

Un art invisible aux yeux des explorateurs

Pourquoi n’en parle-t-on que si tardivement ? La réponse est simple : c’est un art de l’intimité féminine. Les voyageurs étrangers n’avaient pas accès à ces intérieurs vibrants de couleurs, encore moins aux conversations avec celles qui les créaient. Les récits volumineux de Philby, les observations précises de Thesiger, et même les maigres témoignages d’Halévy ignorent totalement cet usage des couleurs naturelles en Asir. Pas un mot, pas une trace, comme si cet art n’avait jamais existé.

Il faudra attendre Thierry Mauger pour que le Qat al-Asiri trouve une reconnaissance internationale. Son travail repose sur trois facteurs essentiels :

1. Le temps : Mauger passe des années en Assir (région qu’il désigne ainsi mais qui comprend Najran, Jazan et Baha), retournant sans cesse dans ces villages, observant, documentant, et photographiant avec minutie ce que personne n’avait relevé avant lui.

2. L’accès aux femmes : Son épouse, co-autrice de son œuvre, lui permet d’entrer dans cet univers caché. Sans elle, pas d’échanges avec les artistes, pas de rencontres avec celles qui, génération après génération, transmettent ces motifs et ces pigments naturels.

3. Le soutien des autorités locales : Grâce à leur proximité avec l’Emir et les responsables régionaux, les Mauger obtiennent un laissez-passer, essentiel pour être acceptés par les communautés et, surtout, par les maris de ces artistes invisibles.

Palais d’Abha, province d’Assir, Arabie Saoudite, peinture d’Afaf Diajm. Vu et photographié en décembre 2024.

Du secret des maisons à la lumière des galeries

Aujourd’hui, le Qat al-Asiri sort peu à peu de l’ombre. Avec l’essor du tourisme et la valorisation des traditions locales, on cherche à déplacer cette pratique de l’intérieur des foyers vers des espaces plus accessibles. Des expositions à New York et Londres ont permis d’attirer l’attention sur ces œuvres, et les artistes elles-mêmes commencent à être reconnues comme telles.

Dans un souci de préservation et d’autonomie économique, certaines d’entre elles réalisent désormais leurs motifs sur toiles et canevas, ouvrant ainsi un marché où leur savoir-faire devient une source de revenus. Pourtant, rien ne remplace l’expérience d’un voyage en Asir, où, avec un peu d’effort, on peut encore découvrir ces vieilles dames fabriquant leurs pigments naturels et perpétuant une tradition d’une richesse inouïe.

Hajer, mon épouse, dans l’atelier de Halima Al Rafidi, dans un hameau isolé des montagnes d’Assir, Arabie Saoudite, décembre 2024.

Loin des musées et des galeries, c’est ici, au cœur des montagnes du sud de l’Arabie, que le Qat al-Asiri continue de vibrer, de vivre, et de se transmettre.

Pouvoir, influence et comédie : l’association de malfaiteurs entre le président et le comédien

Certaines trajectoires individuelles se croisent et, par leur écho, éclairent des dynamiques plus profondes. Prenons, par exemple, le cas de Yassine Belattar, comédien accusé de comportements inappropriés dans le milieu du spectacle, et celui d’Emmanuel Macron, président de la République française. À première vue, ces deux figures évoluent dans des sphères bien distinctes. Pourtant, leur association occasionnelle – notamment lorsque Belattar fut choisi pour représenter la France lors d’un déplacement présidentiel au Maroc – invite à une réflexion sur les rapports de pouvoir et de responsabilité.

Les témoignages récents concernant Belattar évoquent un homme qui, derrière son charme apparent, aurait parfois abusé de sa position d’influence, notamment vis-à-vis de ses collègues féminines. Cette dynamique, où la séduction laisse place à l’autorité, voire à l’agressivité, soulève des questions sur l’exercice du pouvoir, dans un cadre artistique ou ailleurs.

Emmanuel Macron, quant à lui, n’est évidemment pas directement lié à ces accusations. Cependant, son rôle en tant que figure publique associée, même brièvement, à Belattar, et ses choix de soutien à certaines personnalités controversées, interpellent. Il est difficile de ne pas y voir une forme de provocation calculée, un jeu d’équilibre où l’autorité s’impose parfois au mépris des attentes collectives. L’épisode Alexandre Benalla ou encore les déclarations provocatrices sur le soutien apporté à des stars de cinéma accusées de viol en sont autant d’exemples.

La comparaison, bien qu’audacieuse, invite à réfléchir : que se passe-t-il lorsque des figures publiques – qu’elles soient artistes ou hommes politiques – exercent leur pouvoir non pas pour construire, mais pour affirmer leur domination ? Dans les deux cas, une même mécanique semble à l’œuvre : séduire, fédérer, puis imposer, quitte à humilier. Cela pose une question cruciale sur la responsabilité de ceux qui occupent une place d’influence.

Si Belattar est aujourd’hui interrogé pour ses actes, peut-être devrions-nous aussi interroger plus largement les mécanismes qui permettent à certains d’abuser de leur pouvoir. Et cela ne concerne pas seulement les individus, mais les structures mêmes qui favorisent ces abus.

Les mafieux du monde de la télé regardent leurs victimes dans les yeux et leur disent : tu es nul, tu es moche, sans moi tu n’es rien, et ils regardent leur victime se soumettre à leur pouvoir sans même avoir à leur demander : qu’est-ce que tu vas faire ?

Emmanuel Macron nous regarde dans les yeux et nous dit : je protège Benalla, je le couvre, je couvre Bellatar et d’autres malfaiteurs, qu’allez-vous faire ? J’impose au peuple un gouvernement dont il ne veut pas, des lois contre lesquels il a manifesté, en lui disant, allez donc dans la rue, manifestez tant que vous voulez, je suis le plus fort.

Dans les deux cas, ces manifestations de pouvoir ne ressortissent pas à la puissance, mais à la violence symbolique des hommes frappés d’impuissance. Des hommes pleins de ressentiment qui ont besoin de sensations fortes pour se sentir exister, car la vie simple n’est pas suffisante pour eux.

Thierry Mauger, les hommes fleurs et la nostalgie des voyageurs

Alors vous, lecteurs, je ne sais pas quel âge vous avez. Peut-être êtes-vous, comme moi, nés dans les années 1970 ? Si c’est le cas, vous ressentirez peut-être cette étrange familiarité en feuilletant les livres de Thierry Mauger. Il y a quelque chose dans ces ouvrages qui rappelle spontanément les livres de notre enfance, ces objets colorés des années 1980 que l’on trouvait sur les étagères de nos parents.

Chez moi, ces livres voyageaient bien avant moi. Mon père, ramoneur de métier, et ma mère, infirmière, avaient accumulé des ouvrages sur les paysages lointains, des récits d’explorateurs et des photographies exotiques. Notre bibliothèque familiale racontait autant nos origines que nos aspirations : de l’Afrique subsaharienne, où mes parents avaient vécu, à l’Afrique du Nord, où nous avons beaucoup voyagé. On y trouvait des livres aux couleurs criardes, aux typographies datées, mais qui, à leur époque, incarnaient la modernité.

C’est cette esthétique, un peu kitsch aujourd’hui, que je retrouve chez Mauger. Mais derrière ces images, quelque chose m’interpelle, une mécanique culturelle plus profonde. Les récits de voyage, notamment ceux des années 1970-1980, portent souvent en eux une idéologie particulière, celle de la déshistoricisation.

La mélancolie de ce Saoudien par Mauger me rappelle celle des autochtones du Brésil photographiés par Claude Levi-Strauss.

L’éternel présent des récits de voyage

Dans ses livres, Thierry Mauger capte ce qu’il appelle « la nostalgie » pour une vie tribale « authentique ». Cette formule résonne avec un courant dominant dans la littérature de voyage : celui qui présente les peuples comme figés dans un temps immuable, hors de l’Histoire. Roland Barthes dénonçait déjà cette tendance dans Mythologies (1957), en montrant comment les guides touristiques transformaient des cultures en objets intemporels, hors de toute réalité politique ou sociale. Le mouvement « Pour une littérature voyageuse » en est une illustration éclatante.

Thierry Mauger, à sa manière, s’inscrit dans cette tradition. Ses photos des montagnes d’Arabie et de leurs habitants – notamment les fameux « hommes fleurs » – semblent vouloir figer un moment, une esthétique, une culture dans une capsule temporelle. Cette démarche, bien qu’esthétiquement fascinante, pose des questions : quelle est la place de l’histoire, de la modernité, des transformations sociales dans ces images ?

Les hommes fleurs : mode, érotisme et désir

Prenons les hommes fleurs, ces guerriers des montagnes d’Arabie parés de fleurs dans leurs cheveux. Ces images frappent par leur étrangeté et leur modernité inattendue. Ces hommes portent des chemises ajustées, parfois psychédéliques, qui évoquent autant la mode indienne des années 1920-1930 que les vêtements occidentaux des années 1970. Ces détails vestimentaires brouillent les lignes temporelles et culturelles.

Ils incarnent aussi un imaginaire profondément lié au désir. Ces fleurs dans les cheveux, ces corps habillés de motifs colorés, évoquent des pages célèbres de la littérature. Dans L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence écrivait que la fleur est à la fois masculine et féminine, symbole de désir et de fusion des genres. Ces hommes fleurs des montagnes d’Arabie, photographiés par Mauger, actualisent cette ambiguïté érotique dans un contexte inattendu.

Les rêves post-hippie des voyageurs

Enfin, comment ne pas voir dans ces hommes fleurs une résonance avec le mouvement hippie des années 1960-1970 ? Ces fleurs dans leurs cheveux me renvoient involontairement à la célèbre chanson de Scott McKenzie : If You’re Going to San Francisco.

If you’re going to San Francisco

Be sure to wear flowers in your hair

«  Si tu vas à San Francisco / N’oublie pas de mettre des fleurs dans les cheveux », etc.

Mais ici, ce n’est pas la Californie qui se dessine, c’est un territoire moins accessible, une terre pluvieuse et pleine de tribus ennemies, les montagnes du Sud de l’Arabie, que les Romains appelaient Arabia Felix, tellement l’agriculture et le commerce y étaient florissants.

Thierry Mauger, comme tant de voyageurs post-hippies (il avait 21 ans en 1968) semble chercher dans ces paysages et ces hommes une matérialisation du rêve d’un autre monde. Un monde plus simple, qu’il juge authentique, où l’esthétique et le mode de vie rejoindraient une harmonie naturelle perdue dans les sociétés modernes.

Une esthétique à déchiffrer

Ce qui me fascine aujourd’hui dans le travail de Thierry Mauger, c’est la manière dont ses images convoquent une multitude de récits. Elles parlent à la fois de la nostalgie d’un monde révolu, de la mode des années 1970, des idéaux hippies, et d’une tension érotique qui traverse les cultures.

Alors oui, on peut critiquer cette vision parfois dépolitisée, ce refus de l’histoire. Mais on peut aussi y voir une invitation : celle de regarder de plus près, de creuser les couches de sens, de comprendre ce que ces images disent, non seulement des hommes fleurs, mais aussi des maisons fleurs et des mosquées fleurs.

Thierry Mauger : entre fascination et rejet, une réflexion sur les montagnes d’Arabie

Il y a des rencontres artistiques qui commencent mal. Thierry Mauger, photographe, ethnologue et écrivain voyageur, en est un exemple personnel marquant. La première fois que je suis tombé sur ses livres, c’était à la bibliothèque de Munich, puis à nouveau en Arabie Saoudite lors de mon pèlerinage en décembre 2024. Ma réaction initiale ? Le rejet.

Je trouvais ses photographies mal imprimées, mal mises en page. Les couleurs étaient fades, les contours maladroits, et certaines compositions me paraissaient tout simplement affreuses. Et puis, il y avait cette manière qu’il avait de se présenter : escaladant une montagne, se décrivant comme ayant changé de vie à 40 ans pour se consacrer à la photographie et à l’écriture. Tout cela m’irritait. Pourquoi ? Je ne saurais le dire précisément. Peut-être était-ce cette mise en scène un peu trop appuyée d’un destin personnel, ce goût pour l’automythologie dont je suis pourtant moi-même un adepte…

Mais quelque chose s’est produit. Je suis revenu, encore et encore, vers ses photos. J’ai appris à me méfier de mes premiers mouvements. Trop souvent, le rejet initial masque une complexité qui ne se dévoile qu’avec le temps. Les montagnes d’Arabie qu’il a photographiées, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, m’interpellent profondément. Ayant vécu au pied du Jebel Akhdar à Oman, je connais la puissance évocatrice de ces paysages. Ce sont des espaces à la fois arides et habités, silencieux et chargés d’histoire.

L’unicité de Thierry Mauger

Ce qui rend l’œuvre de Thierry Mauger fascinante, c’est son unicité. À ma connaissance, peu de photographes ont exploré les montagnes d’Arabie avec une telle profondeur dans les années 1980 et 1990. Il s’est intéressé non seulement aux paysages, mais aussi aux architectures locales, aux traditions et surtout aux hommes et femmes qui y vivent.

Parmi ses sujets les plus marquants, les “hommes fleurs” occupent une place centrale. Ces guerriers parés de fleurs incarnent une dualité saisissante : la beauté et la violence. Les fleurs, dans ce contexte, ne sont pas de simples ornements. Elles deviennent des symboles de puissance, de protection, voire d’agressivité. Mauger capture cette tension avec une sensibilité qui, malgré mes réserves initiales, m’a peu à peu conquis.

Des questions en suspens

Pourtant, son œuvre soulève des questions intrigantes. Pourquoi semble-t-il être le seul à avoir documenté ces régions avec une telle intensité ? Y avait-il d’autres photographes ou écrivains qui n’ont pas eu accès à ces espaces ou n’ont pas été publiés ? Comment Mauger a-t-il obtenu les autorisations nécessaires pour explorer ces territoires dans une époque où l’accès à ces régions était très restreint ?

Ces questions ne diminuent en rien l’importance de son travail, mais elles invitent à réfléchir aux conditions de production de l’art et à la manière dont certaines voix, certains regards, finissent par dominer la représentation d’un lieu ou d’une culture.

Retour sur l’essentiel

En revenant sans cesse à l’œuvre de Thierry Mauger, j’ai compris que son unicité résidait aussi dans son regard ethnographique, mêlé d’un sens de la mise en scène presque instinctif. Ses photos ne sont pas parfaites ; elles sont parfois maladroites, mais elles portent en elles une force brute, et surtout une présence à son époque, aux années 1980, qui finit par s’imposer.

La frime et la grâce

« Je suis heureuse » : l’ultime conseil en séduction du couple Pingeot Mitterrand

Le cœur de cette histoire d’amour devenue célèbre entre François Mitterrand et Anne Pingeot n’est pas le moment où la femme cède, ni celui de la rupture, ni celui de la reconquête ou de l’enfant, mais c’est le moment où Anne écrit quelques mots sur une enveloppe pour exprimer le bonheur que lui apporte sa relation avec cet homme.

Cela me bouleverse car ce n’est pas une qualité partagée universellement que de savoir trouver les mots pour le bonheur. Les gens sont souvent plus inspirés par la tristesse et la mélancolie. Le chagrin d’amour a produit plus de poèmes que la joie de vivre.

La jeune femme vit ces petits voyages dans la cambrousse franchouillarde avec un monsieur qui pourrait être son père. Ils visitent des églises et des musées, ce n’est pas très croustillant. Mais dans ces virées discrètes, une intensité naît entre les deux, faite de mots, d’images et de rêveries. Cela seul suffit à remplir deux existences et à apporter ce qui est si important : le sentiment de vivre, la sensation forte d’être en connexion intime avec quelqu’un qui nous emporte. Avant d’appeler cela amour, il faut savoir reconnaître la joie, cette sensation de déborder de bonheur.

Étudiante en art, de retour d’une de ces virées, Anne se sent tellement bien qu’elle écrit ces mots :

Je suis profondément heureuse.

Moment merveilleux de ma vie qui

émerge enfin de l’inconscience.

Me souvenir de ce bonheur

qui est grand

solide

bon

Jeunes gens qui vous sentez seuls, n’écoutez pas ces affreux masculinistes qui vous abreuvent de conseils délétères sur la séduction et les relations homme/femme. Ce que vous devez essayer de faire, ce n’est pas de séduire, de conquérir ni d’impressionner. Votre plus grand souhait est d’être en tout point généreux avec la femme qui vous plaît. N’ayez pas peur d’être pris pour un gentil, au contraire, soyez fort gentil, soyez généreux de votre argent si vous en avez, de votre temps, de votre talent, de votre capacité d’écoute. Donnez beaucoup. Donnez ce que vous avez de mieux, pour celle qui mérite tant. Votre seul but devrait de la rendre heureuse. Après, si vous réussissez, peut-être vous aimera-t-elle.

Car ce que Mitterrand a fait de mieux dans cette histoire, c’est de rendre heureux une femme quelque temps.

François Mitterrand et son amour pour Anne Pingeot

François Mitterrand sous l’empire d’Anne Pingeot

Je m’intéresse depuis longtemps à la belle histoire d’amour entre François Mitterrand, l’ancien président, et Anne Pingeot, cette jeune bourgeoise rayonnante qu’il a rencontrée quand elle avait 20 ans, alors que lui avait déjà sa vie politique et sa vie familiale derrière lui. Évidemment, dès que les éditions Gallimard ont publié leur correspondance amoureuse – ces milliers de lettres écrites et envoyées à Anne Pingeot -, ainsi que le journal de bord de Mitterrand, je n’ai pas pu résister. J’habitais à l’étranger à l’époque, mais je l’ai fait acheter immédiatement. Ces lettres et ce journal, avec leurs découpages, leurs photos scotchées, cette narration intime destinée à Anne, m’ont captivé. Aujourd’hui, je les relis encore.

Je me demande parfois pourquoi un homme comme moi, qui se revendique précaire et sans qualité. peut s’intéresser à une figure comme François Mitterrand. Car, soyons clairs, personne ne peut être plus éloigné du sage précaire qu’un Mitterrand.

Quand on plonge dans cette histoire, il est évident que tout homme mûr s’identifie, d’une certaine manière, à lui. La crise de la quarantaine, le sentiment d’avoir peut-être laissé passer l’essentiel, puis l’éblouissement amoureux pour une femme plus jeune. Et surtout, cette volonté immense de la séduire. Mais ce n’est pas une séduction de don Juan, ni une séduction de joueur. Ce n’est même pas exactement une séduction. C’est une question de vie ou de mort. Mitterrand semble vouloir donner toute sa vie à cette femme, lui faire comprendre qu’elle est la clé de sa vitalité. Et ça, bien sûr, on le reconnaît, on s’identifie, on l’a peut-être vécu.

Mais ce qui me fascine le plus dans cette histoire, et que je n’avais pas vu immédiatement lorsque j’ai lu ces livres pour la première fois, c’est la concomitance entre cette passion amoureuse et le renouveau politique de Mitterrand. Quand il rencontre Anne et qu’il commence à lui écrire, il est au creux de la vague. Sa carrière semble derrière lui. Pourtant, au moment où elle finit par céder à ses avances, quand il nage dans le bonheur de cet amour, il devient en 1965 le candidat unique de la gauche aux élections présidentielles.

C’est là qu’il invente une stratégie politique à partir de rien, alors qu’il n’était plus rien. Cette stratégie le propulse comme figure centrale de la gauche, puis de la France entière. Il est clair que cet amour a joué un rôle fondamental. L’amour qu’il reçoit et celui qu’il donne lui apportent un surcroît de beauté, de confiance, de goût du risque, une sensation de toute-puissance. Cela a sans doute contribué à ce qu’il réussisse à rallier des centristes comme Mendès-France et des pestiférés comme le Parti communiste, une alliance inimaginable avant 1965.

Mais c’est là que le sage précaire se trouve exclu de cette dynamique. Car, tout amoureux qu’il soit, le sage précaire n’a jamais été et ne sera jamais un mâle dominant qui agrège les volontés. Personne ne se met au service du sage précaire de manière presque métaphysique. Au risque d’être cuistre, je prétends que les hommes qui ont mis leur énergie, leurs réseaux et leur fortune au service de Mitterrand dans les années 1960 l’ont fait de manière transcendantale : cette soumission était pour eux une condition de possibilité de leur propre action sur le monde.

Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué

La Précarité du sage, 2010.

Or, tous ces mâles dominants qui se sont senti pousser des ailes au contact de Mitterrand et qui le servaient en songeant à leur propre intérêt à venir, ils n’auraient jamais agi de la sorte sans cette histoire d’amour du politicard avec la jeune bourgeoise gracieuse. Avoir conquis une femme si inaccessible, mais l’avoir conquise durablement, corps et âme, l’avoir rendue heureuse, a dû donner un charme irrésistible au quadragénaire sans troupes.

Journal de bord de Mitterrand

En relisant ces lettres, je ne peux m’empêcher de chercher des échos. Peut-être que nous, sages précaires, nous voyons dans cet amour une autre leçon : celle d’un don total, sans espoir de grandeur ni de reconnaissance. Un amour pour vivre, simplement, et pour essayer d’être heureux avec celle qui est entrée dans notre existence pour en être le centre.

La ballade du sage précaire en balade à Al Balad