Le Pèlerinage d’Étienne Dinet

Un an avant de mourir, le peintre Étienne Dinet a fait son pèlerinage à la Mecque. C’était en 1929. Il fit ce voyage avec son ami algérien, Sliman Ben Ibrahim, dont personne ne dit jamais qu’il était peut-être son amant, alors je ne le dirai pas non plus.

Les deux hommes signent ce récit de voyage en Arabie Saoudite, et Dinet l’a illustré d’une série de peinture. Le livre est paru chez Hachette en 1930, peu après la mort du peintre orientaliste.

J’ai eu l’immense joie de consulter ce document en édition originale à la Bibliothèque nationale de Bavière. J’en ai fait une brève vidéo pour garder une trace du livre et du bonheur que c’est de passer quelques heures en bibliothèque.

Dans ma vidéo, j’insiste sur la dernière page du récit, qui est une profession de foi du musulman novice. Comme le Sage précaire, et cent ans avant lui, Dinet milite pour un islam véritable, plein de douceur et de tolérance avec les autres cultes. Il cite deux versets du coran, tirés de la deuxième sourate et de la cent-neuvième : « Pas de contrainte en religion » et « À vous votre religion, à moi ma religion ». Une note de bas de page rend hommage au long compagnonnage du peintre avec la foi.

Je suis sorti vers 13 h 30 de la salle de lecture générale, Algemeine Lesesaal, le cœur en paix et noyé dans un sentiment de bonheur puissant. J’avais passé quatre heures à lire, à regarder les arbres par la fenêtre, à feuilleter des livres de peinture orientale, sans avoir aucune pression d’article à écrire ou de copies à corriger.

Dans l’escalier de la bibliothèque, en croisant de jeunes usagers, filles et garçons, tous d’une beauté étincelante, je me dis que j’avais eu bien raison de choisir la littérature de voyage comme spécialité. Ce choix de vie occasionne des plongées palpitantes et roboratives dans des ouvrages, des images, des visages et des paysages sans cesse renouvelés.

Les « femmes indigènes » selon Houria Bouteldja

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam.

Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, p. 72

Chaque mot de cette phrase fait mal. L’autrice sait ce qu’elle fait et elle sait ce qu’elle risque. On la traitera de raciste, de communautariste, on lui dira de rentrer en Algérie si elle n’aime pas la France, etc.

Dans ce chapitre, intitulé « Nous, les Femmes indigènes », elle conduit une brève réflexion sur le féminisme en contexte immigré, post-colonial et islamique. Ne peut-elle pas voir dans le féminisme proposé autre chose qu’un phénomène « blanc », pour « femmes blanches » ?

En même temps, comme dans l’ensemble de l’essai, Houria Bouteldja crie quelque chose d’intime qui me bouleverse. Ses mots me touchent notamment parce que la femme que j’aime est elle aussi arabe, musulmane, intellectuelle, émancipée, et inextricablement liée à sa famille.

Je n’ai rien à cacher de ce qui se passe chez nous. Du meilleur au plus pourri. Dans cette cicatrice, il y a toutes mes impasses de femme.

Idem.

Je trouve qu’il y a une immense générosité à oser parler des « impasses de femme » à un lectorat ouvert, possiblement hostile. C’est la  preuve que son livre n’est pas une déclaration de guerre, ni un rejet unilatéral de la France, mais une tentative fière et émue de nous tendre la main. On peut essayer de se comprendre.

Le monde est cruel envers nous. L’honneur de la famille repose sur la moustache de mon défunt père que j’aime et que la France a écrasé. (…) Mon frère a honte de son père. Mon père a honte de son fils. Aucun des deux n’est debout. Je ramasse leur virilité déchue, leur dignité bafouée, leur exil.

Idem.

Le féminisme que Bouteldja va tenter de mettre en place ne peut pas s’adosser à un individualisme de type Lumières/Révolution  française. Selon elle, la trahison que serait l’émancipation individuelle conduirait obligatoirement à « imiter » les Blanches, et à tout perdre en bout de course.

C’est pourquoi elle parle de ce réseau complexe de relations amoureuses entre hommes blancs, femmes indigènes et hommes indigènes. Ça fait mal de voir les choses sous cet angle de la possession des femmes, ça fait mal à notre bonne conscience de républicains universalistes, mais c’est toujours un peu comme ça que les choses sont vécues dans les communautés qui se sentent menacées : vous ne prendrez pas nos femmes, ou alors, il faudra payer.

Pourquoi croyez-vous que les Travellers irlandais sont encouragés à se marier dès l’adolescence et à faire beaucoup d’enfants ? Pour empêcher que les « paysans », les Irlandais majoritaires, ne séduisent leurs filles.

Et pourquoi croyez-vous qu’Éric Zemmour finit son livre sur la féminisation de la France en fantasmant sur les filles blanches qui se jettent dans les bras des arabes et des noirs, déçues qu’elles sont par le manque de virilité des petits blancs ? Zemmour et après lui tous les masculinistes d’internet disent que la virilité est aujourd’hui incarnée par les bad boys des quartiers, donc les frères d’Houria Bouteldja.

Tandis que les immigrés sont toujours renvoyés à leurs origines et traités comme des ennemis de l’intérieur en passe de « remplacer » et « conquérir » l’Europe des doux chrétiens blancs, les identitaires voient la France comme un pays « soumis » aux pays africains (!), peuplé d’une masse historique qui n’a plus de vigueur. Chez les masculinistes, en général, on note cette crise de masculinité et cette peur panique de tout ce qui est femme, homo, noir, arabe et musulman. Cela explique pourquoi la plupart du temps, les masculinistes se fondent dans l’extrême-droite et le racisme. Leur sentiment de défaillance sexuelle les fait rêver à des leaders politiques « forts », « fermes », à poigne, c’est-à-dire crypto-fascistes.

Houria Bouteldja, elle, nous invite à un autre chemin, moins délétère. Celui de se libérer de tous ces jeux de rôles qui nous emprisonnent dans des « imitations » de stéréotypes : ces « beurettes » qui imitent les blanches, ces djihadistes qui imitent les armées coloniales, ces noirs qui portent des masques blancs, ces hommes qui maltraitent leur femme pour imiter les chefs et les flics.

Si nous avons une mission, ce serait de détruire l’imitation. Ce sera un travail d’orfèvre. Il faudra deviner dans la virilité  testostéronée du mâle indigène la part qui résiste à la domination blanche, la canaliser, en neutraliser la violence contre nous pour l’orienter vers un projet de libération commun.

Nous, les Femmes indigènes, p. 96-97.

Alors moi, quand on me demande si je suis fier d’être français, je dirais que je peux l’être dans la mesure où la culture française a su produire des intellectuels comme Houria Bouteldja, qui s’exprime d’une manière qu’on ne retrouve dans aucune autre langue. Et la France n’est jamais plus belle que lorsque ses hommes font silence quelques minutes pour écouter ses « femmes indigènes ».

Les Blancs, les Juifs et nous : la belle radicalité d’Houria Bouteldja.

Ce livre de la fondatrice des Indigènes de la république, publié en 2016, est très court, assez dense, et stimulant pour l’esprit. Dès son chapitre introductif, « Fusillez Sartre », elle relance la réflexion sartrienne sur la colonisation pour la titiller de l’intérieur.

Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique éditons, 2016) est un bon essai car il a été longuement réfléchi et a été écrit avec soin. En tant que lecteur, je me sens respecté. En tant que Blanc, je ne me sens pas insulté. En tant que Français non plus.

À la différence des intellectuels de plateaux télé qui pondent cinq livres par an, probablement aidés par l’IA ou des auteurs sous-traitants, Houria Bouteldja publie un livre tous les dix ans. Elle assume la radicalité la plus grande et écrit en sachant qu’elle ne sera ni publiée, ni diffusée, ni lue, ni aimée. Elle est donc légère comme le mistral et peut laisser libre cours à cette voix qui la travaille. Elle s’est dit : je vais écrire un seul livre, et si je meurs, des gens liront ceci seulement, c’est mon testament, voici ce que j’ai à dire après 40 ans de réflexions,  de militantisme et de travail. Qui suis-je ? Une femme arabe française musulmane… Je vais écrire ce qu’a à dire une musulmane française aujourd’hui.

Elle va droit au but et s’adresse aux forces en présence : les Blancs. Sans peur, elle désigne une opposition « nous/vous » et va construire ses chapitres sur cette dichotomie.

1. Vous les Blancs

2. Vous les Juifs

3. Nous les femmes indigènes

4. Nous les indigènes

Voilà, une fois qu’on aura bien explicité qui « nous » sommes et qui « vous » êtes, on y verra plus clair et le livre sera fait. Les bases seront posées pour établir les conditions d’un rapprochement entre nous tous, voire d’une nouvelle forme d’amour.

Sous-titre du livre : Vers une politique de l’amour révolutionnaire.

On est bien loin des accusations de racisme et d’antisémitisme, mais cela, je suggère de le laisser aux parasites des plateaux télé.

Pour parler des Blancs, elle commence avec le cogito cartésien et se demande qui est ce « je » qui pense et qui, de ce fait, est. Les premières pages ne sont pas originales et la deconstruction de Descates ne m’a jamais paru stimulante.

Ce « je » est conquérant. Il est armé. Il a d’un côté la puissance de feu, de l’autre la Bible. C’est un prédateur. Ses victoires l’enivrent. « Nous devons nous rendre maîtres et possesseurs de la nature », poursuit Descartes.

Les Blancs, p. 29.

C’est faux. Descartes n’a jamais dit cela, le prof de philo en moi se révolte et voudrait faire un petit cours. Descartes a exactement écrit ceci et il a voulu dire cela, rien à voir avec le contexte colonial du XVIIe siècle. Or, ce qui compte quand on lit Houria Bouteldja n’est pas ce qu’a voulu dire Descartes mais ce que veut dire Houria Bouteldja. Alors écoutons. Lisons.

Parler des Blancs est difficile en France, car la culture républicaine a décidé d’invisibiliser ce que tout le monde voit. Non pas la couleur de peau, mais la concomitance entre des couleurs et des statuts sociaux. Des phénomènes de privilèges que notre idéologie ne reconnaît pas en installant un paravent appelé « universalisme ». François Bégaudeau explique à sa manière comment les jeunes professeurs blancs étaient missionnés pour aller civiliser les classes populaires dans les quartiers défavorisés:

Pour peu qu’on les aide à atteindre un niveau de vie décent, les Arabes deviendront des Blancs comme les autres. Dans une société parfaite, ils seraient cultivés, politisés, bons élèves, buveurs de Ricard. Ils seraient nous. Ils seraient universels et l’universel c’est nous.

F. Bégaudeau, Deux singes, 2011, p. 224-225.

Bégaudeau non plus ne recule pas devant la notion de blanchité :

Dans cent ans il n’y aura plus de Blancs sur la planète. Découvrant cette drôle de race dans des films, les humains d’alors écarquilleront les yeux comme mes élèves  quand je leur ai fait écouter un florilège de morceaux de rock.

F. Bégaudeau, Deux singes, 231.

Pour l’instant, les Blancs existent toujours et ils gouvernent le monde. Houria Bouteldja parle des Blancs avec un mélange de colère et de tendresse. Elle explique par exemple que la grande puissance des vainqueurs est de se rendre plus blancs que blanc, innocent :

Je vous vois, je vous fréquente, je vous observe. Vous portez tous ce visage de l’innocence. C’est là votre victoire ultime. Avoir réussi à vous innocenter.

Les blancs, p.30

Un livre écrit par fulgurances.

Passages propres à l’essai, le genre littéraire inventé par Michel de Montaigne, au XVIe siècle. Rien n’est plus beau que l’essai. L’auteur tente quelque chose, il bricole, construit un texte avec des bouts d’argumentation, des lambeaux de souvenirs, des sensations, des citations.

Comment comprendre par exemple la déclaration d’un président iranien sur l’absence d’homosexualité en Iran ? Il y aurait deux manières. La première est celle de la belle âme qui donne des leçons d’occidentalisme aux lecteurs français en parlant des femmes perses, comme M. Désérable l’a fait avec profit. La deuxième est de prendre cette phrase absurde comme une performance quasi artistique, un geste d’outrance absurde qui met en crise le régime d’innocence des Blancs :

Elles font mal aux tympans ces paroles. Mais elles sont foudroyantes et d’une mauvaise foi exquise. Pour les apprécier il faut être un peu lanceur de chaussures. Une émotion de minables, il faut avouer.

Les Blancs, p. 33

Si Bouteldja est meilleure écrivaine que Désérable, c’est que le jeune homme n’est en recherche que d’émotions respectables, centristes, adoubées par la vieille presse laïque. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments de vieux centristes (je dis ça, je fais mon essayiste à la Bouteldja).

Le chapitre sur les juifs est bien entendu inflammable. Elle sait que le sujet sent le soufre alors elle y va, parce qu’elle ne va pas rester toute sa vie muette devant les intimidations qui s’érigent en obligations de se taire. Elle fait l’hypothèse que « les juifs » sont utilisés par « les blancs » pour accomplir plusieurs tâches en Europe et en Orient. Ils forment une communauté tampon entre les seigneurs (blancs) et les parias (africains), et ils sont le bras armé des maîtres pour imposer l’empire en Orient. Bouteldja est impressionnée par le génie du mal des Blancs qui, non contents d’asservir, réussissent à faire d’une communauté colonisée le bourreau d’une autre, avec les armes mêmes de leur idéal colonialiste :

Ils sont forts n’est-ce pas ? Je le concède volontiers, j’admire nos oppresseurs. (…) Ils ont réussi à vous faire troquer votre religion, votre histoire et vos mémoires contre une idéologie coloniale.

Les Juifs, p. 53

L’admiration pour le génie du mal est un classique de l’art du pamphlet.

Et la place du massacre des juifs ? Cet événement historique, selon l’écrivaine, a été transformé par les Blancs, sous la pression de leur culpabilité, en un temple sacré où ils puisent leur sentiment de dignité, et à l’aune duquel ils jugent celle des autres. Ils ont commis le crime antijuif ultime, par quoi ils retirent de la mémoire qu’ils en cultivent une supériorité morale sur les autres, en conséquence de quoi ils accusent les musulmans d’être antisémites, afin d’armer les juifs désireux de brutaliser les arabes. Tour de passe-passe génial.

Lorsqu’ils s’en prennent à la mémoire du génocide,  ils touchent à quelque chose de bien plus sensible que la mémoire des Juifs. Ils s’en prennent au temple du sacré : la bonne conscience blanche. Le lieu à partir duquel l’Occident confisque l’éthique humaine et en fait son monopole  (…) Le foyer de la dignité blanche. Le bunker de l’humanisme abstrait. L’étalon à partir duquel se mesure le niveau de civisation des subalternes.

Les Juifs, p. 67.

J’adore l’expression « bunker de l’humanisme abstrait », qui naturellement renvoie au Descartes volontairement mal compris du début de l’essai.

Le contresens du début (sur le « je » du Discours de la méthode) n’était pas une lecture défectueuse de la philosophie classique, mais une machine de guerre microscopique, moléculaire, employée pour ébranler la grande statue de marbre blanc qu’est la métaphysique : superstructure que les dominants hissent comme idéal universel, dans le but de rendre leur position hégémonique aussi naturel que l’ordre des saisons.

Trop de singes dans la vie politique de François Bégaudeau

Retour sur Deux singes ou ma vie politique, de François Bégaudeau. La deuxième partie de ma recension est moins positive que la première, c’est pourquoi j’ai préféré la couper en deux.

Le livre est composé selon un plan d’ensemble mais, à part les magnifiques pages sur l’enfance du narrateur, il est écrit par à-coups, de manière inégale. Le lecteur est donc tantôt assoupi tantôt excité en fonction de l’état de forme de l’auteur au moment où il écrivait. Un lecteur sensible à la musicalité du style peut aisément pointer du doigt les débuts et les fins de séances d’écriture.

François Bégaudeau est écrivain par défaut, parce qu’il faut publier des livres pour exister dans les médias, mais son vrai talent est d’orateur. Il confesse lui-même que sa grande affaire n’est pas l’engagement politique, ni l’écriture, mais le discours oral.

Secoué par le bus 21 direction Jean Macé, zigzaguant sur un trottoir, gigotant dans un lit insomniaque, c’est une dissertation ininterrompue, une autoconférence arborescente que des lectures sauvages viennent épaissir, étoffer, compliquer, tarabiscoter.

Deux singes, 119.

La qualité littéraire commence à fléchir quand le personnage principal entre dans l’adolescence. Après la narration des années lycée, Bégaudeau se régale avec les années d’école préparatoire où le héros peut expérimenter de l’intérieur comment une nation fabrique une élite.

En septembre 89 j’entre dans une classe préparatoire sans savoir à quoi elle prépare. (…) Notre prépa nantaise ne prépare à rien. Elle est à elle-même sa propre finalité. Nous vivons le moment maniériste de l’élitisme républicain.

Deux singes, 122.

Belle analyse d’une construction sociale où la culture est avant tout une pratique linguistique de démarcation et de reconnaissance mutuelle :

On habite le pays de la littérature peuplé de noms d’auteurs et d’œuvres qui sont des fétiches, des totems devant lesquels on s’agenouille, sujets d’une monarchie de droit scolaire. Dans les copies et les cafés, on invoque ces noms sans avoir jamais ouvert les œuvres qui les ont consacrés. Ce n’est pas du snobisme. (…) C’est juste que le verbocentrisme accoutume à donner une vie propre aux mots.

Deux singes, 124.

Puis arrive le punk et un chapitre de jeunesse conformiste dans son anticonformisme. Le phrasé de Bégaudeau évolue pour être lui-même punk, et c’est peu nourrissant. Puis les années où le narrateur vit à Paris avec d’innombrables pages sur l’époque, les modes et les contre modes. Le lecteur se contrefout de tous ces développements inévitablement narcissiques. Il y a une centaine de pages au milieu du livre où l’on ressent la même lassitude gênée que celle produite par Le Temps gagné de Raphaël Enthoven :

Déjà mon cahier 96 pages de lycée a pour exergue, on le vérifiera aux Archives nationales, deux vers de Thiéfaine : Nous étions les danseurs d’un monde à l’agonie / En même temps que fantômes conscients d’être mort-nés. En 87. Sept ans après je n’ai pas avancé. La conviction persiste qu’une époque ne se vit pas mais se hante.

Deux singes, p. 183.

Le lecteur non plus n’avance plus guère dans ce tunnel narratif, il a déjà déjà vécu à sa manière ces phénomènes de jeunesse et n’apprend rien. La machine à faire réfléchir est grippée. Nous aussi on a écouté Thiéfaine, et on le connaissait par cœur, mais inclure des éléments d’époque ne suffit pas à faire un livre générationnel.

Je me force à continuer ma lecture. À la page 200, j’ai franchement envie de laisser tomber. L’enquête de Begaudeau sur lui-même ne m’intéresse plus, et quand je tombe sur des phrases de cet acabit :

Ma nouvelle vigueur serait liée à une nouvelle vigueur.

j’avoue que je ne suis plus assez motivé pour examiner s’il s’agit d’une coquille ou d’une maladresse de l’auteur. La narration de ses kilos perdus en 1998 grâce au sport me fait soupirer. Des incises comme « je dis une banalité » au milieu des phrases soulignent que l’auteur lui-même patine.

Petit à petit se confirme l’intuition que j’avais déjà énoncée dans ce blog : Bégaudeau est un excellent orateur mais un écrivain moyen. À l’intérieur de la littérature il est meilleur essayiste que romancier. À l’intérieur de l’essai, il est bon chroniqueur mais piètre mémorialiste. Il devrait peut-être se limiter à des livres de cent pages. Il faut trouver son souffle, sa taille idéale, tout le monde n’est pas miniaturiste, ni romancier-fleuve. Chacun sa distance. Bégaudeau s’essouffle après cent pages, cela vient peut-être de son habitude scolaire d’écrire des dissertations d’agrégatif. Son esprit s’est moulé dans une matière verbale longue de cinq ou six double-pages bien denses. Texte susceptible d’impressionner un enseignant agrégé. Mais au-delà, l’écrivain Bégaudeau manque de repères et les éditeurs n’ont pas les capacités de faire retravailler leurs auteurs. Cela donne des livres trop longs, et pas assez tenus.

De temps en temps, un second souffle apparaît et surgissent vingt pages superbes. De la page 220 à la page 240, un essai très bon sur la blanchité et sur l’universalisme putatif des blancs. Le jeune intello se croyait incolore, mais quand il devient professeur, ses élèves noirs et arabes lui font comprendre qu’il est blanc et pittoresque :

J’étais supposé les tirer à l’universel, ils me tirent à ma relativité. Soudain je me trouve très relatif. Très circonscrit.

Deux singes, 231.

Puis la narration continue avec ses hauts et ses bas, tantôt retombe dans le marasme, tantôt remonte vers des éclaircies très intéressantes. Beau passage très stimulant : le récit de la publication de ses premiers livres et ses premiers déboires médiatiques. Il narre efficacement comment on ne peut pas dire le réel dans les médias car les grilles de lecture sont déjà omniprésentes. À propos des émeutes urbaines, Bégaudeau voit dans le saccage des villes une manière pour des jeunes de se défouler et « une affaire de feu, d’intensité, d’euphorie », mais une puissance qui demeure inaudible sur les plateaux télé car le réel ne se comprend quand dans une alternative simpliste :

On brûle une voiture parce qu’on est un Arabe inintégrable (droite) ou pour exprimer une souffrance sociale (gauche)

Deux singes, 356.

J’ai mis de l’espoir dans l’avant-dernier chapitre intitulé 1977. C’est aussi le titre du premier très bon chapitre, sur l’enfance. Mes espoirs furent déçus, non, le charme était rompu.

Je pense que le plus sage est de me limiter à écouter Bégaudeau dans des formats audio ou vidéos suffisamment longs pour qu’il puisse donner le maximum de ses compétences : l’argumentation orale.

Les plans médias et les prix de nos écrivains

La littérature peut aussi s’étudier sous son angle marketing, industriel et commercial. Voyez les opérations de communication qui nous submergent à l’approche de certains livres à paraître.

Souvenez-vous de l’arrivée de certains livres de Michel Houellebecq. Teasing, polémiques, procès, provocations, articles de journaux. Aujourd’hui le soufflé Houellebecq est tombé et je n’ai même pas eu le désir d’ouvrir anéantir (sans majuscule), le dernier roman en date, tellement je savais d’avance ce que j’allais y trouver. Mais la magie a opéré sur moi jusqu’à Soumission (2015). Dix ans et cinq romans pendant lesquels le sage précaire a marché.

Parallèlement, s’installait le phénomène Sylvain Tesson. Une présence dans les médias mais pas seulement dans les pages littéraires, plutôt dans les formats « magazine » les matinales, les Talk shows, les Journaux télévisés. Cela m’a frappé à la parution de Dans les forêts de Sibérie, en 2012. Tesson était invité là où l’on parlait d’actualité politique, ou de problématiques sociales.

Lire : La littérature voyageuse de Michel Le Bris

La précarité du sage, 2008.

Je me souviens de m’être dit deux choses : 1. Apparemment ce livre fait l’actualité. 2. Visiblement, Tesson a changé de catégorie. Il est monté de plusieurs divisions.

Ce changement est peut-être dû à son agent, Azeb Rufin. Les agents négocient les contrats pour leurs auteurs et se prennent 10 % sur les recettes. Tout le monde est gagnant. Le plus puissant des agents français est François Samuelson, dont Le Monde faisait le portrait il y a quelques années :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/03/francois-samuelson-le-007-de-michel-houellebecq_5404608_3234.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=android&lmd_source=default

Je peux deviner l’année où Tesson a opéré sa mue. 2012, à quarante ans. Il suffit pour cela de regarder plusieurs éléments clés de la carrière mediatique : l’éditeur, les titres de livres, les photos de l’auteur et les émissions où il est invité.

Première partie de carrière : il publie des récits de voyage modestes sous des titres communs, comme On a roulé autour du monde, ou bien Trois mille kilomètres à cloche-pied à travers les steppes. Les photos, rares, présentent un jeune homme sympathique sans aspérité. Éditeurs commerciaux, sans prestige particulier. Peu de télévisions, et uniquement dûes à un piston qui se remarque trop.

Deuxième partie de carrière : signe un contrat chez Gallimard et publie dans la prestigieuse collection blanche. Titres de livres plus littéraires, comme Blanc ou Baïkal mon amour. Ou encore L’année dernière à Marioupol (ok j’arrête). Relooking judicieux, devient top model pour marques de vêtements pour hommes, portraits expressionnistes par des professionnels. Plans médias très bien négociés, sur des plateaux télé où on lui donne l’occasion de faire des tirades de poètes.

Exemple de plateau télé négocié : invité principal du Talk show phare des années 2010 On n’est pas couché samedi soir sur France 2. Pour obtenir cela, il fallait promettre l’exclusivité, etc.

Les résultats ne se font pas attendre : les prix littéraires tombent comme des mouches. Quelques déjeuners aux bons endroits de Paris avec les bonnes personnes, suffisent pour la plupart des prix.

Toutes ces transformations signent la présence d’un agent littéraire assez puissant, mais l’écrivain dont on parle est assez connaisseur de l’industrie (il est tombé dedans comme Obelix dans le chaudron) et a pu se débrouiller avec ses propres ressources pour cette mue publicitaire.

L’Atlas de Sibérie, de Semyon Remezov, 1697

Début du feuilletage

J’ai découvert le fac simile de ce vieil atlas du XVIIe siècle à la Bibliothèque nationale de Munich, dans la salle des cartes.

Ce qui m’émeut le plus, c’est la manière dont les tracés de cours d’eau ressemblent à une écriture. On dirait des encres d’Henri Michaux.

Au-dessus de ce superbe atlas, deux bouquins incroyables qui trônent dans cette même bibliothèque : La Pluralité des Mondes, du sage précaire, et le premier numéro de la revue Imago Mundi, daté de 1933.

À la fin du livre, on suit les courbes de fleuves jusqu’à l’océan final. Le lecteur est soudain pris de rêveries de fin du monde. D’ailleurs, le vent souffle très fort à Munich aujourd’hui.

Fin du feuilletage

Averroès a-t-il souffert d’être philosophe ?

Ibn Rochd était un des grands intellectuels du Moyen-âge européen. Né en Espagne en 1126, sa langue était l’arabe mais je ne sais pas quelle était son ethnie. Il était peut-être descendant de l’aristocratie wisigoth convertie à l’islam trois cents ans plus tôt. L’Espagne était alors arabophone depuis les années 800.

Ibn Rochd est donc connu pour être un grand philosophe, tirant ses théories entre autres de ses lectures d’Aristote. Comme beaucoup de penseurs médiévaux, il tâcha de concilier la religion et la rationalité, les vérités révélées et les vérités démontrées.

On nous dit que son travail philosophique lui valut des persécutions de la part des autres musulmans. La preuve, il fut exilé et termina sa vie au Maroc, en 1198.

Est-ce vrai ? Était-il interdit de faire de la philosophie dans l’empire islamique ? Le film de Youssef Chahine semble aller dans cette direction, ainsi que la notice Wikipedia d’Averroès. Je pense qu’il faut regarder les choses avec nuance.

1. Ibn Rochd a profité de la culture de son époque, de ses traductions et de ses institutions. Il n’a pas étudié en clandestin.

2. Il appartenait à une grande famille de juristes et devint lui-même le grand cadi (juge suprême/préfet) de Séville, puis de la grande Cordoue. C’était un notable puissant, un homme de grand pouvoir, probablement proche des leaders.

3. Sa connaissance de la philosophie était appréciée du pouvoir islamique en place puisque ce sont des princes qui lui ont demandé d’écrire des vulgarisations de la pensée d’Aristote.

4. Il fut nommé médecin du sultan. Sans commentaire.

Mais alors pourquoi fut-il persecuté, calomnié, expulsé ? Pourquoi ses livres furent-ils brûlés ?

Parce qu’il y eut un changement de régime et que les nouveaux leaders firent ce que l’on faisait toujours au Moyen-âge pour se débarrasser d’anciens régimes et de potentats locaux : ils tuèrent, traitèrent d’hérétiques, instruisirent des procès en impiété, exproprièrent, bannirent.

Quand un pouvoir a besoin de savants, il en crée. Quand le même pouvoir est mieux servi par des religieux fanatiques, il écrase les savants. Puis quand il a besoin de séduire tel partenaire, il écrase ses soutiens fanatiques et met de nouveaux favoris en avant.

À mon avis, il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la grâce et la disgrâce d’Averroès.

Fictions of Whiteness, de Maeve McCusker : une performance postcolonialiste

Statue de Joséphine non décapitée

For literary critics interested in such subjects as slavery, colonialism,and the ghosts of the past, the remarkable outpouring of world-class writing that characterized French Caribbean in recent decades offered a fertile, highly self-aware, and intellectually rewarding terrain.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p. 19

Cette citation est un bon exemple du style d’écriture de cette autrice universitaire : solide et élégant, ses phrases sinueuses permettent d’équilibrer un propos en se défendant de toute attaque tout en pointant plusieurs objectifs et sans jamais oublier de se raccorder aux idées précédentes. Maeve McCusker fut ma directrice de thèse, avec Dominique Jeannerod, et à ce titre je lui dois incontestablement une amélioration de mes capacités d’écriture académique.

Son dernier livre, Fictions of Whiteness, est un essai de critique littéraire qui se penche sur l’imaginaire associé aux « blancs », les « békés », qui vivent aux Antilles françaises. Vous qui venez de voir le film Napoléon de Ridley Scott au cinéma, gardez à l’esprit que la femme de Bonaparte, Joséphine de Beauharnais, était une créole blanche, et reste à ce jour la plus célèbre des blancs des Caraïbes. Elle avait paraît-il un petit accent antillais quand elle parlait, « ses r s’évanouissaient dans sa bouche » dit l’historien Henri Guillemin.

À propos de Joséphine, Maeve écrit cinq très belles page dans la substantielle introduction (35 pages en ajoutant la préface) sur le phénomène essentiel qu’est la statue de l’impératrice située en Martinique. C’est une œuvre gigantesque, en marbre blanc pour éviter la couleur sombre du bronze, et qui concentre sur elle un faisceau de problématiques historiques, esthétiques, narratives, coloniales et néocoloniales. Maeve démêle élégamment ces fils embrouillés de questions autour de la statue, sa matière, son sens, ses detériorations, son déboulonnage ou sa mémoire. Je cite à nouveau une longue phrase puissante de Fictions of Whiteness qui montre combien cette Joséphine pétrifiée concentre sur elle des désirs contradictoires, mêlant racisme victorieux et anxiété des dominants :

The tensions between omnipotence and persecution, between dominance and muteness, or at the very least the uneasy relationships among supremacy, vulnerability, victimhood, and anonimity that characterize the post-Abolition, and especially perhaps the post-departmentalization plantocracy, were captured in the wounded memorial, itself a fiction of triumphant whiteness, a « post-colonial performance », and a site of ambivalent and even traumatized power.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p.5

L’idée d’une « performance post-coloniale » pour qualifier une statue est une très belle création, à mon avis très fructueuse.

Maeve McCusker, professeure de français à l’université Queen’s de Belfast, est spécialiste de littérature antillaise et a déjà publié un livre remarquable sur Patrick Chamoiseau. Cette étude sur les blancs de Martinique et de Guadeloupe depuis le XVIIIe siècle est très originale car on a plutôt l’habitude de mettre en avant les auteurs et les personnages qui incarnent la négritude et ses developpements. Comme elle le dit, à l’exception du prix Nobel Saint-John Perse, les seuls auteurs antillais vraiment intéressants sont noirs. Les békés étaient plus doués pour faire du sucre que de la littérature. Raison pour laquelle j’ai pour ma part regretté un chapitre sur l’auteur (créole blanc dont la créolité nous est souvent inconnue) de l’Anabase.

Cela n’enlève rien aux nombreux mérites de Fictions of Whiteness. À travers des romans de Traversay, Levilloux, Glissant, Chamoiseau, Placoly et autres Marie-Reine de Jaham, Maeve McCusker invite le lecteur à réfléchir sur la condition privilégiée des blancs.

Bien sûr aux Antilles (c’est moi qui parle) la couleur de la peau n’a pas le même sens qu’en Europe, du fait déjà que les blancs y sont venus d’Europe, y ont massacré les indigènes et y ont introduit des esclaves d’Afrique. Ils ont donc recréé de A à Z tout un monde nouveau qui n’avait pas beaucoup de chances de satisfaire une âme baignée dans l’idéologie des Lumières. Les blancs y demeurent une petite minorité de la population qui possède l’essentiel de la richesse. Mais justement, nous les Français de métropole, nous avons une lourde tendance à ignorer, occulter, voire dédaigner la vie et les tensions à l’œuvre dans ces départements américains que nous trouvons normal de posséder.

Les études postcoloniales, je les ai beaucoup critiquées, mais elles ont cette vertu de nous inviter à prêter attention à des auteurs, des territoires et des histoires que notre culture majoritaire préfère dissimuler. Maeve McCusker fait partie des rares postcolonialistes à être toujours intéressante et à ne jamais dire de bêtises. D’ailleurs elle n’hésite pas, à ma surprise, à comparer le contexte littéraire de l’Irlande (colonisée par l’Angleterre) et celui d’îles américaines (colonisées par la France) (p. 74.).

Il y aurait sur ce point trop à dire, alors je m’arrête là.

Bégaudeau/Enthoven, deux manières opposées de raconter sa vie

Il est passionnant de lire deux autobiographies en parallèle, Deux singes ou ma vie politique de François Bégaudeau et Le Temps gagné de Raphaël Enthoven.

Les deux hommes sont nés au début des années 1970, étaient de bons élèves. Ils passent à la télé et dans les médias, les deux sont engagés politiquement, et sont d’excellents orateurs. Ils publient tous deux des livres. Ils sont agrégés, l’un de lettres l’autre de philosophie. Le parallèle se fait de lui-même.

Or, le lecteur fait une expérience radicalement différente quand il lit Le Temps gagné et Deux singes.

Dans le livre d’Enthoven, il n’apprend rien et reste assis dans son rôle de spectateur.

Dans le récit de Bégaudeau, le lecteur est debout et il se déplace. Il n’est pas spectateur, il participe à un atelier. Le texte fonctionne comme une proposition narrative qui explique comment la politique s’introduit dans une vie, et comment un indivu l’appréhende. Le lecteur est donc invité à chaque page à faire ce même travail de mémoire et de politique.

Quand on lit Bégaudeau, on n’est pas impressionné. On n’est pas au spectacle, on n’admire ni ne déteste jamais le petit Bégaudeau narrateur, car on est mis en mouvement. La fonction lecteur est dynamisée, et on est invité à se mettre au travail.

Enthoven, au contraire, prend soin de nous mettre à distance et de nous dire regardez-moi. Quand il parle des coups de son beau-père, de la défécation de sa femme, de la maison de Carla Bruni, c’est Raphaël qui danse devant nous, sur cette scène majestueuse que le monde éditorial et médiatique a construite pour nous. Raphaël n’oublie pas de se donner le mauvais rôle parfois pour ne pas apparaître malhonnête.

Bégaudeau, lui, parle de lui comme Sartre le faisait dans Les Mots, parce qu’une vie humaine en vaut une autre. Bégaudeau sait que sa vie n’est pas plus intéressante que la nôtre. Il traque son enfance dans ses éléments concrets pour trouver à quel moment et pourquoi il est devenu « de gauche », alors que son frère et sa sœur se fichent de la politique. Le déterminisme familial facile étant évacué, on peut chercher des déterminismes plus fins, plus complexes, et c’est une quête passionnante à poursuivre.

Enthoven et le terrorisme

Mais chacun savait que nous vivions les premiers temps de la révolte, quand quelque chose se passe et que le tyran, surpris par une insurrection dont il sait la cause, tente en vain de mettre le peuple de son côté en dépeignant les insurgés comme des barbares, ou des terroristes.

Raphaël Enthoven, Le Temps gagné, 2020, p. 101.

Aujourd’hui, Raphaël Enthoven soutient le regime tyrannique qui commet l’irréparable à Gaza et en Cisjordanie, pour la raison précise que ledit régime est « surpris par une insurrection dont il sait la cause », et qu’il dépeint les insurgés « comme des barbares, ou des insurgés. »