La Mecque, ville d’artistes

Hier, j’ai publié un texte sur le livre de Mona Khazindar. Aujourd’hui, je souhaite m’arrêter sur un exemple précis tiré de cet ouvrage : les illustrations de la Mecque et des voyages qui y mènent, notamment à travers les certificats de Hajj.

Avant l’apparition de la photographie, les pèlerins se faisaient souvent accompagner par des illustrateurs chargés de raconter leur voyage. Ces certificats de Hajj, loin de se limiter à une simple attestation administrative, sont de véritables œuvres d’art. Ils regorgent de dessins minutieux représentant des paysages, des rituels religieux, et bien sûr, la Kaaba. Ces documents deviennent alors un témoignage visuel et spirituel du pèlerinage, mêlant foi et expression artistique.

Ces manuscrits, souvent méconnus, offrent une extraordinaire variété d’illustrations. Ils dévoilent une vision de la Mecque vibrante, pleine de détails concrets qui donnent vie aux lieux saints.

Ce que je trouve fascinant dans ces œuvres, c’est qu’elles contredisent sagement les stéréotypes : l’islam, tel qu’il apparaît dans ces certificats et illustrations, est une religion qui multiplie les images pour transmettre la beauté et la profondeur de ses rituels. Ces documents graphiques sont autant de fenêtres sur une tradition où l’art et la foi s’enrichissent mutuellement, offrant une perspective renouvelée sur les lieux saints.

Mona Khazindar explore dans son livre cette dimension méconnue de la Mecque, que l’on pourrait presque qualifier de « ville d’artistes ». La Kaaba, au-delà de son rôle central dans la foi islamique, devient un objet de représentation visuelle, inspirant des créations graphiques qui témoignent de l’importance de l’art dans l’histoire religieuse.

Elle ne se limite pas non plus à un type d’œuvre d’art ou à un art strictement respectueux et dévot. Dans son ouvrage, elle explore des approches artistiques variées, n’hésitant pas à inclure le 9e art, la bande dessinée, pour enrichir sa réflexion. Par exemple cet album de Lionel Marty, sur un scénario de Christian Clot, dialogue avec d’autres œuvres à travers une double page fascinante. En guise de légende à la BD, Khazindar ajoute une citation de Richard Burton qui dit en substance qu’il ne faut surtout pas dessiner en présence des bédouins qui pourraient vous agresser ou vous tuer s’ils vous voyaient, car ils vous prendraient pour un djinn.

Cette citation reflète parfaitement une série de stéréotypes liés à l’islam et à la supposée interdiction de l’image. Elle évoque les défis et les perceptions qu’ont rencontrés les explorateurs et artistes occidentaux en tentant de représenter la Mecque.

Sur cette double page, plusieurs images se répondent :

• Une gouache d’Anne Blunt, célèbre exploratrice du XIXe siècle, qui immortalise une scène d’un voyage en Arabie.

• Une carte postale ancienne, montrant la source de Zamzam entourée de pèlerins cherchant à s’abreuver.

• Un portrait de Richard Burton, dans lequel il se représente lui-même accoutré en pèlerin lors de son fameux voyage à La Mecque dans les années 1850.

Cette approche démontre l’art du dialogue que maîtrise Mona Khazindar dans son livre-musée. Elle ne se contente pas de juxtaposer des œuvres ; elle les fait entrer en écho pour raconter une histoire riche et complexe, où la Mecque apparaît à la fois comme lieu de mémoire, d’imagination et de création.

Ce chapitre ne s’arrête pas à la Mecque. On y voit les montagnes où le prophète se retirait pour méditer des jours et des semaines durant. La plus célèbre d’entre elles s’appelle le mont Arafat. On s’y rend obligatoirement car c’est une des étapes du pèlerinage. C’est ici que le prophète a reçu pour la première fois la visite de l’archange Gabriel qui lui a inspiré le Coran.

Enfin on ne terminera pas ce chapitre sans une vue de Médine, la « ville illuminée », où le prophète repose. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter la raison qui a poussé Mona Khazindar à choisir cette photo de Kazuyoshi Nomachi, qui me paraît être un lever de soleil sur la Masjid Al Nabawi (la mosquée du prophète).

« Visions from Abroad » de Mona Khazindar : un musée infini sur l’Arabie

Voici un ouvrage incroyable qui marie une intimité absolue avec la péninsule arabique et avec la culture européenne.

S’il y avait un seul livre à posséder pour explorer les représentations de l’Arabie, ce serait Visions from Abroad: Historical and Contemporary Representation of Arabia de Mona Khazindar. Cet ouvrage est, sans exagération, le meilleur que j’aie eu entre les mains sur ce sujet. Bien plus qu’une simple monographie, il s’agit d’un trésor documentaire et artistique, une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à l’art, au voyage, à l’histoire, et à la manière dont l’Arabie a été perçue à travers les siècles.

L’Autrice : une autorité modeste et passionnée

Mona Khazindar, figure majeure des arts et musées arabes, si l’on se fie aux interviews publiées dans la presse, est aussi connue pour son travail à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qu’elle a dirigé avant de rejoindre son Arabie Saoudite natale. Avec ce livre, elle démontre une approche rare et précieuse : elle se met au service de l’art et des artistes, sans chercher à imposer un discours politique ou à briller personnellement. Son écriture, modeste et élégante, soutient un travail de curatrice accompli, où chaque image et chaque document sont choisis avec une érudition et une précision remarquables.

Ce qui frappe le plus est justement la qualité des illustrations, et c’est ce qui fait de ce livre un manuel pour tout apprentis commissaire. Quand vous mettez en place une exposition, votre talent consiste à rechercher les œuvres adéquates puis à sélectionner celles qui feront l’identité de l’exposition. Commissaire, curateur comme on dit aujourd’hui, est un travail méconnu du grand public mais qui demande un œil et une intelligence limés à la fréquentation assidue des œuvres et des discours sur l’art. En lisant Visions from Abroad, on n’est pas surpris d’apprendre que Mona Khazindar a dirigé le département « art contemporain et photographie » de l’Institut du Monde Arabe, pendant des années. Le livre fonctionne comme une biennale d’art contemporain. Je retrouve là mes émotions de jeune homme quand j’animais les biennales de Lyon dans les années 1990.

Une structure éclairante et originale

Le livre est divisé en chapitres thématiques qui abordent des aspects variés de l’Arabie. Entre autres chapitres on trouve :

• The Gates of Arabia : Les portes d’entrée comme la ville de Djeddah, points de passage historique.

• The Center of the World : Une exploration de La Mecque, centre spirituel et géographique pour des millions de musulmans.

• Ship in the Dunes : Une réflexion sur les chameaux, surnommés les “vaisseaux des dunes” dans la langue arabe.

• Fortune in Fossils : Un chapitre fascinant sur le pétrole et son impact esthétique, culturel et économique.

Ces thèmes, parfois attendus, sont revisités avec une richesse visuelle et narrative qui évite tout cliché orientaliste. Khazindar transcende les oppositions simplistes (dominants/dominés, occidentaux/orientaux) qui saturent les études postcoloniales pour offrir une vision nuancée, où les représentations de l’Arabie sont autant le fait d’occidentaux que d’artistes arabes eux-mêmes.

Un Musée Imaginaire

Ce livre est un musée à lui seul. Cartes anciennes, photographies ethnographiques, œuvres d’art, cartes postales, archives documentaires, mais aussi photos de mode et créations contemporaines s’y mêlent dans un équilibre impressionnant. Chaque chapitre est une galerie d’exposition qui relance l’attention et l’intérêt. Cette richesse visuelle s’accompagne d’un texte précis qui éclaire sans jamais alourdir.

Une alternative aux héritages de l’orientalisme

Khazindar offre une alternative bienvenue au discours critique souvent stérile des études post-orientalistes. Elle ne se contente pas de dénoncer les erreurs ou biais des représentations passées ; elle documente, analyse et valorise une pluralité de perspectives sur l’Arabie. Le résultat est une véritable “bible” pour tous ceux qui travaillent sur les expositions, les musées ou les représentations culturelles du monde arabo-musulman.

Un Chef-d’œuvre pour chercheurs et amateurs d’art

Je n’ai qu’un regret : ne pas avoir découvert Visions from Abroad quand je faisais ma thèse sur la littérature de voyage. En particulier quand je travaillais sur les alternatives aux discours dominants sur la critique des voyageurs. Pour les chercheurs, les commissaires d’exposition, les amateurs d’art ou simplement les passionnés de l’Arabie, c’est une lecture incontournable. Avec ce livre, Mona Khazindar ne crée pas seulement un ouvrage de référence : elle ouvre une porte sur un monde visuel infini, à la fois historique et contemporain, qui continue d’enrichir notre compréhension de l’Arabie.

Réflexions sur l’attentat religieux survenu au sultanat d’Oman

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été profondément attristé par la nouvelle de l’attentat qui a eu lieu près de la mosquée chiite du quartier Wadi Al-Khabir à Mascate. Ayant vécu dans ce pays, j’ai toujours été impressionné par la paix religieuse qui y régnait malgré une diversité musulmane notable.

Oman est un pays marqué par une majorité ibadite, une minorité sunnite significative, et une minorité chiite, restreinte mais néanmoins influente, surtout le long des côtes. J’ai exploré ces dynamiques dans mon livre Birkat al Mouz, où je décris notamment ma découverte du chiisme à travers cette mosquée récemment frappée par la tragédie.

Cependant, il est crucial de comprendre que cette paix religieuse n’a jamais été garantie, n’a même jamais été un donné de l’expérience omanaise. Mon expérience personnelle en est un témoignage. Lorsque j’ai voulu promouvoir les études ibadites à l’université de Nizwa, des pressions ont été exercées pour que j’abandonne ce projet. Les entretiens que je souhaitais mener sur l’ibadisme se sont heurtés à des refus, et j’ai appris que la police menait de nombreuses enquêtes et mettait en prison des individus pour prévenir des attaques.

La paix et l’hospitalité du peuple omanais sont indéniables. Pourtant, comme je l’explique dans mon livre de 2021, cette paix ne doit pas être vue de manière trop irénique. Les divisions profondes existent, et c’est peut-être la nature autoritaire du régime qui empêchait toute contestation religieuse.

Cette tragédie nous rappelle que la paix est fragile, même et surtout dans les régions où l’on fait profession d’être paisibles. C’est pourquoi le dernier chapitre de mon récit s’intitule « La Guerre ». On y lit cette scène où le narrateur va justement dans cette mosquée chiite avant le lever du soleil, et se rend compte après la prière qu’un vaisseau sur-armé mouille dans la corniche de Mascate et pointe son nez précisément sur la porte d’entrée du quartier chiite,

C’est un message que j’essaie d’envoyer aux voyageurs, aux touristes et aux chercheurs : continuez de visiter ce beau pays qu’est l’Oman, mais ne vous laissez pas influencer par les propagandes officielles ni par les discours marketing des professionnels du tourisme.

L’aventure franco-chinoise continue. 25 ans d’amitié et de collaboration

MLO, Liverpool University Press, juin 2024

Ah, l’aventure des Franco-Chinois, quelle épopée.

En 2012, accompagné de mon amie inébranlable Rosalind Silvester, j’ai eu la joie de piloter un ouvrage intitulé Trais Chinois/Lignes francophones. Publié aux Presses universitaires de Montréal, ce livre était un véritable pont entre deux cultures, une ode à la francophonie sinisante, en quelque sorte. Et voilà qu’une décennie plus tard, Rosalind, toujours aussi passionnée et infatigable, me propose de remettre ça.

Nous voilà donc en 2019, Rosalind orchestre avec maestria un nouveau colloque international, écho de celui de 2009. Certains contributeurs font leur retour, prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire et artistique . L’excitation est palpable, les idées fusent, et nous nous lançons avec ardeur dans la création de ce deuxième volume. Initialement prévu pour une parution en 2022, le sort en a voulu autrement, et c’est finalement aujourd’hui, en ce mois de juin 2024, que notre ouvrage voit le jour.

Rosalind, qui a porté ce projet à bout de bras, mérite pleinement d’être la seule directrice mentionnée sur la couverture. J’ai insisté pour que son nom brille en solo, tant son implication a été sans faille. Néanmoins, j’ai le plaisir de co-signer l’introduction avec elle et de contribuer avec un article sur l’artiste franco-chinoise Chen Xuefeng, une histoire d’amitié et de passion artistique qui remonte à 2012.

Mon article sur l’artiste Chen Xuefeng, publié aujourd’hui

Ah, Chen Xuefeng.

Je me souviens encore de cette rencontre à la galerie Françoise Besson à Lyon, à l’occasion de l’exposition d’une artiste chinoise en France, dont les œuvres résonnaient harmonieusement avec notre premier livre. C’était l’été 2013, et cette rencontre a marqué le début d’une nouvelle recherche. Conférences, échanges culturels, médiations artistiques, tout était en place pour une collaboration fructueuse.

Françoise Besson, cette talentueuse galeriste, m’a même commandé un texte pour le catalogue de l’exposition, ce qui a donné naissance à mon premier écrit critique sur Chen Xuefeng en 2014 : « L’amoureuse. Le monde symbolique de Chen Xuefeng ». Depuis, je n’ai cessé de suivre son parcours artistique, de la Chine à la Bourgogne, où elle a travaillé en résidence parmi les vignes.

En 2019, lors du deuxième colloque organisé par Rosalind, Chen Xuefeng et moi avons animé une séance de conférence dialoguée. Plutôt que de lire un discours, nous avons échangé nos idées, mêlant nos voix pour offrir une interprétation vivante de ses œuvres.

Finalement, en 2021 ou 2022, j’ai proposé un texte sur la matérialité de son art pour le numéro spécial orchestré par Rosalind. Aujourd’hui, en ce jour du solstice d’été, nous célébrons la parution de ce nouveau volume, fruit de tant d’amitiés et de collaborations entre intellectuels et artistes de tous horizons. De la Chine à la France, en passant par l’Angleterre, la Suède, la Roumanie, les Etats-Unis et le Canada, cette publication est un témoignage vibrant de la vie chinoise de langue française.

Je donne donc dès à présent rendez-vous à Rosalind pour un troisième volume de Traits chinois/Lignes francophones autour de 2034, puis en 2044 et enfin en 2054, date à laquelle il sera raisonnable de mettre un terme à cette histoire.

Voyages cyclistes, sous la direction de Raphaël Piguet

Ma moitié a enfin acheté une bicyclette, alléluia. Notre appartement est à dix minutes de son campus, je trouvais un peu dommage de la conduire chaque jour en voiture au travail, quand il y avait la possibilité d’éviter le trafic. Le trajet à vélo est tellement agréable, pourquoi se priver d’une jouissance à portée de mollet ? Dimanche, j’ai pris sa bécane et suis allé en repérage tout seul et le bonheur que j’ai eu de voler au-dessus de la route était intact, inchangé depuis l’âge immémorial où mon frère Antoine m’avait appris à en faire.

À mon retour Hajer a enfourché son vélo pour faire le chemin à son tour et je l’accompagnais en courant à travers le parc qui jouxte la voie ferrée où nous habitons. Je faisais du sport car pendant le ramadan il est important de ne pas perdre du muscle, le jeûne pourrait nous inciter à éviter l’exercice.

J’ai couru jusqu’à une borne de vélos de location, j’en ai loué un et j’ai roulé avec Hajer. La joie complexe que me donne ce moyen de transport m’a rappelé l’existence d’un très beau livre collectif sur les voyages cyclopédiques, dont je rassemblais quelques idées en roulant.

Je me disais : mais il faut absolument que je parle de ce livre sur mon blog, que ne l’ai-je déjà fait ?

Encore des textes de recherche en littérature de voyage qui valent la peine d’être lus : le numéro 4 de la collection Voyages contemporains, consacré aux récits d’aventures à bicyclettes. Sous la direction de Raphaël Piguet, ce collectif est un excellent moyen de prendre conscience de la spécificité du voyage à vélo, du génie propre de la vélocipédie, quand cette dernière s’incarne dans un récit.

Mais le domaine proprement viatico-littéraire des récits de voyage à vélo demeure pratiquement inexploré. (…) On subodore par conséquent que l’engin, indigne du voyage, l’est tout autant de la littérature. On en revient à la question lancinante du complexe d’infériorité de la bécane.

Raphaël Piguet, Voyages cyclistes, introduction, p. 15.

D’un complexe d’infériorité, on ne se sort jamais tout à fait. Il n’est pas faux que le cyclotourisme sera toujours marqué par une impossible reconnaissance face aux deux extrêmes indépassables : la marche à pied et la motorisation. On ne peut pas aller plus lentement qu’à pied, ni plus vite qu’en avion (ou en fusée). Entre les deux, le vélo ne peut qu’être lesté d’un statut hybride.

Raphaël Piguet réfute cette infériorité et discute intelligemment de ce que Claude Reichler appelle l’ « avantage ontologique » de la marche à pied. Pour lui le  vélo est encore plus avantagé ontologiquement « en ce sens qu’il présente un taux optimum de distance parcourue par rapport à l’énergie dépensée » (p. 18).

L’opposition du vélo avec la marche court sur l’ensemble du livre. Liouba Bischoff se moque gentiment de tous les marcheurs qui romantisent leurs randonnées en élevant la lenteur au rang de supériorité morale. Dans son article intitulé « La vitesse réhabilitée par Emmanuel Ruben et Jean-Acier Danès », Bischoff valorise la vitesse qu’apporte le vélo en proposant de sortir des alternatives binaires de type vrai/faux voyage, authentique/inauthentique, etc.

Le caractère machinique de la bicyclette est ce qui me paraît le plus intéressant dans cette affaire. Elle se situe à égale distance de la marche qui permet d’aller partout (mais lentement), et de la moto qui permet d’aller vite (mais sur des lignes prédéterminées). Un détracteur pourrait dire que le vélo combine les deux lacunes : aller plus lentement que les autres véhicules, et en plus sans liberté car cantonné (commes les autres véhicules) sur des routes goudronnées.

Or, selon moi, la beauté du voyage à vélo vient justement de sa modestie, de son caractère hybride et suranné. Il ne peut se mesurer à aucun champion de la liberté de mouvement, ni à aucun frimeur de la route interminable. C’est son entre-deux qui m’émeut, ainsi que son côté homme-machine. Le cycliste n’est ni flâneur ni rugissant, il met son corps en adéquation d’une machinerie peu complexe et géniale, réparable à l’infini. Il se rend esclave d’une machine qui le rend heureux, tellement heureux qu’il n’a même pas besoin de regarder le paysage. Le voyageur cycliste ne fait que peu de pauses, à la différence du marcheur, et ne se prélasse pas non plus dans la contemplation des pays qui defilent, comme le fait le passager du train. C’est lui qui me plaît le plus, ce voyageur sans organe qui fait corps avec sa machine et qui n’a plus besoin de contempler. Dans une perspective deleuzienne, je dirais que le vélo évacue l’extériorité du voyage, et grâce à cela, grâce à la machine qui dicte sa loi à l’organisme, le vélo se débarrasse de ses vieilles illusions que sont la contemplation bourgeoise, le point de vue dominateur et la saisie impériale du paysage.

Contre la posture romantique du marcheur qui se met à l’écoute des rythmes de la création, nos deux écrivains cyclistes ne se posent pas en récepteurs passifs d’un discours qui seraient inscrits dans les choses

Liouba Bischoff, « La vitesse réhabilitée », p. 226.

Je ne suis pas objectif dans mon appréciation car je suis le président du fan club de Liouba Bischoff. Tout ce qu’écrit cette trentenaire, prof à l’ENS de Lyon, m’enchante.

Il ne faut pas oublier les autres contributions de ce volume, toutes très intéressantes : Philipe Antoine, Gilles Louÿs et les autres. J’en ferai un autre billet de blog pour ne pas être trop long aujourd’hui.

Vive ma génération : ceux de 72 font leur chemin

En ce jour anniversaire de ma naissance, je voudrais rendre hommage à tous les gens de ma génération : ceux qui sont nés entre 1968 et 1981. Plus particulièrement à la fourchette des natifs de 1971-1974 qui me sont très proches.
J’ai longtemps cru que c’était une génération pourrie, ratée, médiocre, écrasée par les boomers soixante-huitards qui avaient pris toute la place et qui gardaient une telle vitalité qu’on ne pouvait pas s’exprimer. Même politiquement les boomers nous empêchaient d’avancer : ils avaient été révolutionnaires, gauche caviar, sarkozistes puis d’extrême droite. Ils étaient partout, nous n’avions aucun espace.

De la beaufitude des trentenaires : ma génération est-elle nulle ?

La Précarité du sage, 2009


Puis je lis des gens de mon âge, des gens qui me ressemblent et je les aime. Murielle Macé et ses beaux essais, Antonin Potoski et ses récits de voyage inimitables, François Bégaudeau et sa rhétorique étourdissante, Éric Chauvier et ses livres qui mêlent science sociale et récit personnel.
La liste est beaucoup plus longue. Il y a aussi les contre-exemples, ceux qui font honte à notre génération mais dont on n’a que trop parlé car les boomers prennent bien soin de les mettre en avant dans les médias pour que nous ne prenions pas leur place.
Bref, bon anniversaire et bonne vie à tous les gens qui sont nés de parents soixante-huitards, qui ont grandi dans une France en crise, et qui se retrouvent quinquagénaires fringants, talentueux et sans pouvoir.

La Petite ville d’Éric Chauvier et le style du sage précaire

Petit chef d’œuvre de narration sociale et sentimentale, La Petite ville, publié en 2017 aux éditions Amsterdam, raconte à la fois le destin de Saint-Yrieix la Perche (Haute Vienne), et celui de Nathalie, qu’on a tous connue jolie fille dans les années 1980.

Pour ce faire, il emploie une typographie normale pour l’histoire de la ville et des italiques pour ses échanges avec Nathalie. J’ai lu ce livre d’une traite à la bibliothèque de Munich en songeant que ce dispositif typographique était ingénieux mais que j’avais vu cela ailleurs.

Éric Chauvet est né un an avant le Sage précaire, et a produit une très belle œuvre littéraire. Des livres brefs et fins toujours en contact serré avec les sciences sociales.

Nathalie évoque soudain Barbara. Tu te souviens de Barbara, elle était amoureuse de toi. De moi ?Chauvier alors de parler d’une histoire d’amour dont il n’est pas fier :

Barbara était très belle mais très perdue (C’est juste qu’elle a pas eu de chance). C’est la façon qu’elle avait de divaguer qui m’a fait entrevoir ce rapport de classe entre nous. Il y avait quelque chose d’une déréliction qu’elle portait dans sa façon d’être.

La petite ville, p. 94.

La séquence Barbara permet à Chauvier de parler de la profession du père de Barbara, et comme ce dernier était mineur, cela lui permet de parler de l’activité aurifère qui était vivante dans la Haute Vienne du siècle dernier.

Pour ma part je peux seulement dire qu’elle était inventive et que son inventivité me dérangeait.

Idem.

Je me souviens où j’avais vu cette double narration avec italiques : dans une des premières publications du sage précaire datée de l’an 2000 ou 2001, dans la revue Lieu-dit.

Revue Lieu-dit, n. 12

J’ai retrouvé par hasard ces anciens numéros de la revue lyonnaise. C’est d’une qualité qui m’impressionne encore plus aujourd’hui qu’à l’époque. L’équipe de rédaction, que je ne voulais pas connaître personnellement pour qu’il n’y ait pas de copinage entre nous, abattait un travail de tous les diables pour faire paraître de si beaux numéros tous les trois mois.

Ils publiaient parfois mes textes qui, je l’avais oublié, se passent tous en Irlande. Je vivais à Dublin à cette époque.

Dans ce texte, dont je mets en ligne des photos de page, je parle de la National Library d’Irlande, lieu où je me rendais aussi souvent qu’aujourd’hui son équivalent bavarois. Or si je décidais d’écrire un texte avec une double narration, c’est probablement que je l’ai vu dans des livres lus dans cette bibliothèque de Dublin.

Je ne relis pas mes anciennes productions. Je revis les émotions de l’époque. J’étais serveur en restaurant. Écrire ces textes me sauvait et remplissait ma vie. Leur publication me comblait de fierté et de joie.

J’étais alors amoureux d’une serveuse anglaise qui travaillait dans le même restaurant que moi, mais je n’ai pas été à la hauteur de l’événement.

Plus facile que l’amour, l’histoire littéraire permettait de laisser libre cours à la créativité du sage précaire.

L’affection qu’on nourrit pour les livres et la voix d’Eric Chauvier va donc sans dire. Il y a entre le sage précaire et lui une espèce de fraternité qui ne fait pas de doute. Finalement, je l’aime bien ma génération. Les gens nés dans les années 1970 ont un charme assez distinct qui laisse la phrase en suspens…

Ma traduction du Coran

Comment puis-je prétendre être moi-même traducteur du Livre saint ? Mon niveau d’arabe n’est pas suffisant pour une tâche si noble.

Je vais vous dire comment je procède. Vous comprendrez que je n’ai pas fait le travail tout seul, bien au contraire. Le possessif « ma traduction » signifie que j’en suis le seul responsable. S’il y a une erreur, elle est de mon seul fait, mes collaborateurs n’y sont pour rien. Ils m’ont par contre beaucoup aidé.

Je lis une traduction, puis une autre et une autre. Sur certaines phrases, elles ne s’accordent pas sur tel ou tel mot, ce qui produit parfois de gros écarts de sens. Je dois donc me faire ma propre idée et partir à la recherche du sens véritable et choisir en conscience les mots français qui constitueront l’équivalent le plus approprié.

Par exemple quand un mot est traduit tantôt par « mécréants », tantôt par « polythéistes », tantôt par « associateurs », l’écart de sens est énorme. « Mécréant » peut équivaloir à une insulte du genre « payen » ou « pas très catholique ». « Polythéistes » désigne des gens qui n’appartiennent pas aux religions monothéistes (animistes, grecs antiques, perses zoroastriens, etc.). Enfin « associateurs » renvoie en général aux chrétiens puisque ces derniers sont accusés d’associer à Dieu un fils de Dieu qu’ils prient et vénèrent. La traduction est donc déterminante.

Il est bon de savoir qu’en arabe le mot en question est Mushrikin, et que ce mot est basé sur l’idée d’additionner. Ainsi, il ne désigne pas les chrétiens ni les juifs comme certains le prétendent, mais des gens qui ont plusieurs dieux. Mais dans le contexte de la sourate en question, on comprend qu’il s’agit simplement des adversaires du moment, et que ce mot renvoie plutôt à une insulte pour galvaniser les troupes, afin de défendre la paix de la tribu. Cela correspondrait plutôt à des jurons grognards des armées françaises de type  » salauds de payens », « damnés d’antechrist », ou « satanés hérétiques » sans réelle considération sur la religion des adversaires combattus.

Je lis donc le texte en arabe mais avec beaucoup d’humilité. Quand des mots ou des phrases ne me sont pas clairs, je vais à la pêche aux informations et interroge les mots arabes eux-mêmes.

Il y a d’excellents dictionnaires savants qui génèrent des données étymologiques necessaires.

Souvent enfin je demande à mon épouse de bien vouloir éclairer ma lanterne et c’est le moment le plus doux de ma recherche. Hajer n’est pas seulement arabe, elle est une lettrée polyglotte et professeure de langues, enseignant l’arabe, le français et l’allemand. Sa connaissance des langues est à mes yeux infinie. Elle me dit le mot arabe, la clé du mot et le type de vocabulaire qui lui est associé. Souvent elle est inspirée, alors je la laisse parler et me baigne dans son érudition. Elle me donne ainsi des indications précieuses de toutes sortes qui pourraient par leur richesse créer de la confusion mais qui se révèlent toujours très éclairantes.

Je lui pose des questions, je lui propose mes hypothèses de compréhension qu’elle valide ou pas. Je chemine avec la femme que j’aime dans les méandres de la langue arabe, de la langue française, et du texte coranique.

C’est ainsi baigné d’un savoir multiple sur les mots arabes que je choisis les termes français qui me paraissent les plus appropriés. Je suis seul dans cette phase finale car les mots français que je choisis sont le fruit de ma réflexion sur la langue.

C’est ainsi que je fonde ma traduction sur une certaine vision et perception du message coranique.

Voilà pourquoi j’ai l’outrecuidance de dire « ma traduction ».

Les signes divins accompagnent la parution du dernier Jean Rolin

Il m’avait dit, lors de notre déjeuner à Paris en février dernier, que son livre à paraître se déroulerait en Guyane et qu’il parlerait de papillons.

Il m’avait dit que le titre était important car il avait vendu peu d’exemplaires du précédent opus, à cause d’un titre trop peu accrocheur à ses yeux.

Je lui ai demandé alors quelle titre serait plus vendeur pour le prochain : Les Papillons du bagne, dit-il. Il paraît que les ventes augmentent quand le titre et la couverture font apparaître un animal.

Je suis allé pré-commander Les Papillons du bagne à la librairie française de Munich. La libraire me préviendrait par mail quand le paquet serait arrivé.

Quelques jours plus tard, les signes s’accumulèrent : sur Netflix, je vois le film Papillon, basé sur le livre d’Henri Charrière. C’est un remake du film des années 1970, avec Steve McQueen, je n’aime pas trop les dix premières minutes. Mais c’est un signe.

Pascal Praud, dans son émission quotidienne, évoque plusieurs fois le président du Salvador qui lutte contre le trafic de drogue. L’animateur admire le travail sécuritaire effectué par le leader américain : il en appelle à la construction de prisons situées hors de France, d’où les voyous français ne sortiraient plus. Retour du bagne plébiscité par CNews. Je n’aime rien de cette séquence mais c’est un signe annonciateur du livre de Rolin.

Lundi dernier, j’attends mon épouse en dehors du magasin Karim’s Market, à Tauflkircher, et j’ouvre l’armoire à livres disposée là par les autorités pour que les gens se débarrassent de leurs livres en les offrant aux inconnus. Une couverture attire mon regard : Papillon d’Henri Charrière (1969), traduit en allemand.

Hier, j’écoute sur Médiapart une interview de Flavie Flament sur le rôle qu’elle a joué dans la libération de la parole des femmes agressées. L’émission passe un extrait d’une émission de 1992 où l’on voit Gabriel Matzneff deviser avec le photographe David Hamilton, l’homme qui a violé Flavie Flament quand elle était adolescente. Les deux pédocromiminels comparent la séduction des jeunes fille et la chasse aux papillons.

Plus tard, je reçois un mail de la librairie : Les Papillons du bagne est arrivé, vous pouvez venir le récupérer.

Relire Le Pèlerinage à la Maison sacrée d’Allah, de Dinet et Sliman

L’édition originale du récit de pèlerinage de Dinet et Sliman à la Bibliothèque Nationale de Bavière, mars 2024.

Table des matières

  • 1) De Bou Saada à Djedda
  • 2) El Madina El Menouora
  • 3) Mekka el Mekerrema
  • 4) Le mont Arafat
  • 5) La vallée de Mina
  • 6) Retour à Mekka
  • 7) De Djedda à Beyrouth
  • Conclusion
  • Appendices
  • A) Observations sur plusieurs récits de pèlerinage à Mekka
  • B) Le Wahabisme et la famille de Saoud

Arrivés en Arabie, les deux voyageurs insistent lourdement sur le danger qu’encourt Étienne Dinet si des fanatiques découvraient qu’il est européen.

Il faudra que, dans la foule, Dinet s’efforce de passer inaperçu, et que son collaborateur El Hadj Sliman ne le quitte pas une minute.

Le Pèlerinage, p. 21.

La narration, on le voit, se fait d’une manière décentrée. Comme ils sont deux auteurs, ils nomment l’un ou l’autre des narrateurs, et quand ils font les choses ensemble, ils disent « nous ». Il n’y a jamais de  « je », ce qui est convenable pour un récit religieux.

Le pèlerinage proprement dit commence à Médine, où le prophète est enterré.

La mosquée du Prophète, toute proche de notre habitation, nous attire à chaque heure de la journée et nous y passons d’inoubliables instants de prière, de contemplation et de causerie avec des pèlerins de toutes races et de tous pays.

P. 51.

La narration fait alterner harmonieusement les descriptions urbaines, les éléments de religion, les sensations et les réflexions d’ordre socio-politique.

Après quelques jours à Médine, les amis prennent leur voiture avec leur chauffeur javanais et retournent à Jedda pour se rendre à La Mecque. La traversée est comique et pathétique à la fois. Les secousses de la route font penser aux aventures de Tintin, sauf qu’ils voient des pèlerins mourir de faim et de soif sur la route.

À la Mecque, en revanche, pas d’humour qui tienne. Ils traduisent en français les invocations, et précisent que les gens qui se pressent sur la pierre noire ne sont pas des polythéistes. Le récit des circumbulations autour de la Kaaba est vivant. Y est souligné le grand mélanges des genres, des races et des classes, avec beaucoup de notes concrètes sur les couleurs et les matériaux. On retrouve parfois le peintre sous le pèlerin :

L’air est d’une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeis, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquées d’Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales,  comme celles de l’orientalisme pictural, mais des teintes d’une subtilité dont l’irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d’opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans…

Pèlerinage, p. 98.

Ils estiment le nombre de pèlerins à 100 000. C’est tellement peu par rapports à nos jours. En 1929 ils notent la modernité de la ville de la Mecque, les prouesses de la logistique hollandaise et l’approvisionnement de l’eau, mais sont fâchés de ne pas voir de présence française dans la ville sainte :

Nous avons pourtant vu des marques d’autres nations ; des cotonnades japonaises, des conserves de fruits américaines, etc., mais chose triste à dire, en dehors de quelques pneus Michelin, nous n’avons rencontré aucune marque française.  Or, la France est une des plus grandes puissances musulmanes du monde.

Pèlerinage, p. 106.

La France puissance musulmane ! Voilà une belle expression que l’on devrait ressortir aux identitaires d’aujourd’hui. Quand notre néo-fascisme parle de grand remplacement, rétorquons-lui avec cette phrase écrite avant l’immigration de masse. Nous sommes, de par notre seule volonté colonisatrice, une puissance musulmane, et nous devrions intégrer cette donnée dans notre identité plutôt que de vouloir l’occulter et l’éradiquer.

Les devoirs religieux étant accomplis, notre couple d’amis se rend à l’invitation du roi Saoud, qui vient à la Mecque offrir le couvert à quelques centaines de convives. Le roi montre une grande humilité dans ses manières et la décoration de son palais. Il se lève pour faire la prière du coucher de soleil  (maghreb) avec tous les invités, puis mange et prononce un discours sur l’unité des musulmans.

Pour devenir un Hajj, un vénérable, qui a accompli le pilier que représente le pèlerinage, il faut encore aller prier au mont Arafat, ce qui donne l’occasion aux deux auteurs de raconter la légende du prophète et de sa chamelle. Et enfin ils se rendent à Mina pour acheter de la viande d’animaux sacrifiés et fêter l’aïd el Kebir en souvenir du sacrifice d’Abraham.

De là nous nous dirigeons vers l’endroit que les Islamophobes appellent « le charnier de Mina » et décrivent comme une effroyable montagne de charognes sanglantes en putréfaction, envoyant les germes de toutes les épidémies aux quatre coins du monde. Et nous nous préparons à un horrifique spectacle.

En réalité, nous trouvons un vaste enclos servant à la fois de marché et d’abattoir destinés à fournir la viande de boucherie nécessaire pour deux cent mille pèlerins en un jour de fête.

Pèlerinage, p. 141.

J’ai été très étonné de lire le terme « islamophobe », qui revient d’ailleurs plusieurs fois dans les pages suivantes, dans un ouvrage écrit en 1929. On pouvait penser que le mot datait de quelques années, il a au moins un siècle.

Le voyage du retour dure un mois et est très éprouvant. Du fait que le bateau est rempli de musulmans, les vexations et les mises en quarantaine excessives des autorités britanniques se multiplient. Les auteurs prouvent minutieusement qu’on ne traite pas les autres voyageurs aussi mal.

Ce dernier point réapparaît dans la conclusion méthodique de l’ouvrage :

Trois choses nous ont particulièrement frappés pendant notre voyage, à cause de leur importance pour l’avenir ; ce sont : la vitalité prodigieuse de la langue arabe, la puissance formidable de la foi musulmane et la persistence d’une hostilité plus ou moins déguisé de l’Europe pour l’Islam.

Pèlerinage, p. 167.

Ils affirment pourtant que la France est le pays d’Europe le plus aimé en terre d’islam, grâce à sa déclaration des droits de l’homme et à « l’égalité des races et des religions » (175), et qu’il ne lui serait pas difficile de conclure de nombreuses alliances avec les pays musulmans si elle le voulait.

Mais ils terminent leur récit par une synthèse des différentes « islamophobies » qui gangrènent la pensée française et empêchent de voir l’intérêt qu’il y aurait à respecter et aimer les musulmans. Ils dénoncent tour à tour les attaques « pseudo-scientifiques » des orientalistes qui  depuis Renan, ne cessent de chercher des arguments dépréciatifs, et les agressions « cléricales » qui tentent de convertir au chritianisme tant d’âmes égarées. C’est pourquoi nos voyageurs terminent en rappelant les paroles de tolérance qu’ils puisent dans le coran, en espérant voir les tensions se tarir.

La toute fin doit se lire dans la dernière note de bas de page, où Dinet certifie que personne n’a fait pression sur lui pour qu’il se convertisse. Comme je ressens la même chose que lui, je termine ce billet en laissant la parole à un témoignage personnel et émouvant :

Les Musulmans n’importunent jamais les « Gens du Livre », c’est-à-dire les Juifs et les Chrétiens, avec leur prosélytisme.

L’orientaliste Dinet peut affirmer que jamais un Musulman ne fit la moindre tentative pour le convertir. S’il est venu à l’Islam, c’est de lui-même, après trente années d’études, de méditations et de contemplation. À leur tour les Musulmans n’ont-ils pas le droit de demander que les missionnaires les laissent tranquilles, eux et leurs familles, et surtout leurs enfants ?

Pèlerinage, p. 184.

https://youtu.be/Iwicc79uWpU?is=RX9mG5WJs174c7IH