Expo Shanghai 2010 : le pavillon français

Pavillon français

Voilà le pavillon français, choisi par Sarkozy, pour l’expo Shanghai 2010.

Il n’est pas mal mais je le trouve tellement consensuel qu’il est déjà un peu ennuyeux. On dit qu’il y a un jardin au milieu, mais c’est faux, il y a des trucs végétaux qui rappellent les jardins à la française. Bon. Il y a surtout cette enveloppe grillagée qui est censée symboliser un voile qui se soulève, mais qui sera très datée en 2010 car on lui trouvera des ressemblances avec le stade olympiques de Pékin.

Au Musée de l’Urbanisme de Shanghai, on peut voir ces jours-ci les quatre finalistes parmi la cinquantaine de projets en compétition. J’y suis allé avec des étudiants, le jour de l’inauguration, et je dois dire que des quatre, celui-ci n’est pas le plus original, loin de là, mais il est le plus… oui, le plus consensuel.

Il s’intitule le « pavillon sensuel », quelque chose comme ça. Sous prétexte qu’il y a des plantes, on parle d’odorat et de visuel. Puis, mécaniquement, car il s’agit de vendre un projet, on généralise le concept en lançant le titre de « Pavillon sensuel », sans que l’on sache en quoi le toucher, le goût et l’ouïe seront convoqués. 

Il est élégant, miroitant, joli, carré, ondoyant de façade, mais il risque d’être fatigant pour les yeux avant même que d’être construit.

Il y avait, dans le choix du pavillon français, une possibilité pour Sarkozy de donner une image de rupture et d’audace, dans le Pavillon élémentaire par exemple. Il a préféré l’ennui et la discrétion.  

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L’épuisement du cycliste à Shanghaï

Ce fut plus fort que moi, pour la première fois j’ai abandonné. La ville m’avait bien eu, j’étais à bout de force et je ne voyais plus d’issue.

Je faisais du vélo depuis longtemps déjà, en pleine nuit, mais je ne m’en rendais pas compte. Le vélo, pour moi, c’est assez proche de la grâce, mon corps n’a plus de poids, il survole le bitume, il avale les kilomètres en pensant à autre chose. Quand je sors d’un bar et que j’annonce : « J’ai encore une heure de vélo pour rentrer chez moi », mes compagnons de bouteilles font les yeux ronds. Une heure de vélo, dit comme cela, ça paraît chiant comme la mort, mais une fois sur la bécane, on pense à mille choses et l’heure passe aussi vite qu’un épisode de Dallas.

L’autre soir, je sortis de chez mes amis avec une appréhension. Je n’étais pas certain de la route pour revenir chez moi. Je n’avais pas de carte de Shanghai. C’est le problème, disons-le. J’ai péché, j’ai payé pour l’orgueil de croire que je connaissais bien Shanghai, maintenant. C’est une illusion, je suis beaucoup plus ignorant que je l’imagine.

Je pris la route, vers une heure du matin, relativement optimiste, car quand je prends la route, je me sens toujours dans mon élément. J’ai une confiance exagérée dans les réflexes de mon corps, les millions de perceptions mémorisées par mon corps grâce auxquelles je retrouve mon chemin sans l’avoir même cherché.

C’était sans compter Shanghai. Elle a des ressources, cette vieille catin. A deux heures du matin, j’étais toujours dans une espèce de banlieue qui ne ressemblait à rien de connu. Je bifurquais, je me dirigeais selon la lumière, selon l’impression que me donnaient les axes routiers, selon les points cardinaux, car il me fallait aller nord ouest.

A deux heures et demie, les routes devinrent mauvaises, et je sentais que je m’éloignais, inexplicablement, et du centre ville, et de toute banlieue. Soudain, un nom de rue m’apparut. Oui je connais cette rue, je l’ai déjà empruntée un jour. En réalité je connaissais son nom, mais je n’avais jamais vu ce Mac Do, ni ce croisement.

Un grand découragement me prit. Ma fatigue n’était pas étrangère à cela. Je rangeai mon vélo, l’attachai à une rambarde, achetai de l’eau et du chocolat dans une superette et pris un taxi. Le plus humiliant est que le taxi ne mit pas beaucoup de temps pour arriver chez moi, peut-être vingt minutes. J’étais donc tout près, j’avais réussi à me soustraire à la banlieue innommable, mais j’ai baissé les bras à trois heures du matin.

Deux jours plus tard, je n’ai toujours pas eu le goût, le temps ou le courage d’aller rechercher mon vélo.   

Comment gagner sa vie sans être professionnel

Dans une rue de Taipei, pour fêter l’anniversaire d’un dieu local, une troupe de comédiens et de chanteurs ont diverti les communautés du quartier Xinyi pendant trois ou quatre jours. L’après midi, et le soir jusqu’à minuit, des histoires fleuve se succédaient, qui racontaient des anecdotes de la vie du dieu en question, dont le culte est célébré tous les jours dans un temple de fortune, de l’autre côté de la rue.

Ce qui m’a le plus étonné, c’était l’attention et la présence de tous ces gens, toutes générations confondues, qui préféraient suivre cette performance de théâtre syncrétique, empruntant au théâtre traditionnel et à la variété taiwanaise, plutôt que de regarder des feuilletons à la télévision ou de jouer à des jeux sur internet.

J’ai demandé à un quidam si la troupe était professionnelle, ou si c’était des gens du quartier qui faisaient du théâtre, en amateurs fervents. Il a ri : « Non, ils ne sont pas professionnels. Enfin, c’est leur job, oui, mais ils ne sont pas professionnels. »

J’ai voulu prendre en photo les jolies actrices qui se maquillaient, ou se démaquillaient, ou se reposaient, ou fumaient des clopes dans les coulisses, mais elles ne voulaient pas. Coquetterie ou réel rejet de la prise d’image, ce n’était pas à moi de juger, je les ai laissées tranquille.

L’ambiance festive de la rue me rappelait des souvenirs de théâtre amateur que je pratiquais dans un village du Dauphiné quand j’étais adolescent. Toujours, je dormais dans les décors, le soir, car il fallait un gardien. Parfois, une comédienne restait avec moi. Ce n’était généralement pas celle dont j’étais amoureux, mais les nuits étaient quand même transfigurées par le lieu, la facticité, la fragilité et l’excitation propres aux décors de théâtre.

Le lendemain de cette représentation, la rue retrouva sa tranquillité. Le dieu avait passé une bonne fête d’anniversaire, les comédiens pouvaient aller entretenir d’autres quartiers, d’autres fidèles.

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Bloqué à Taïwan

Je commence cette journée dans la plus grande incertitude quant a ce qu’elle va me reserver en termes d’attentes, d’immobilités et de deplacements.

Je suis a Taipei et je dois être ce soir à Shanghai. Or, il n’y a pas de vol direct entre Taiwan et la République populaire de Chine. Il faut prendre une correspondance à Hong Kong, à Macao, au Japon ou en Corée. En général il y a du retard, mais ces jours-ci, il y a surtout un typhon qui fait pas mal de dégâts dans la region.

Le typhon est venu s’ecraser sur les côtes taiwanaises (un typhon peut-il « s’ecraser » ?) et les avions des jours derniers ont été annulés. Aujourd’hui devrait donc être relativement busy, comme jour de transports publics et internationaux.

Le typhon a continue sa route jusqu’à la Chine et, si j’en crois la télévision taiwanaise, il sévit en ce moment dans la région de Shanghai. Les inondations dans toutes la région ont fait plusieurs morts et ont détruit de nombreuses infrastructures. J’imagine que je pourrais tres bien rester bloqué dans des aéroports. Aujourd’hui, demain, combien de temps ?

Dois-je preciser que je me rejouis de cela ? Non des ravages causés par les intempéries, mais d’entrer dans un temps indéfini d’attente. C’est l’excuse idéal pour rater l’ecole, pour manger des trucs en chocolat que je vais m’empresser d’acheter, et pour lire ce que j’ai dans ma sacoche : Baudelaire dans l’edition de la Pléiade et un roman de Don de Lillo.

Je sais l’art d’evoquer les minutes heureuses

Myanmar

Dans l’appartement où je loge, à Taipei, la télévision propose une centaine de chaînes, des chinoises en plusieurs dialectes, des japonaises et des anglophones. CNN, ce matin, montre des images de la répression en Birmanie (Myanmar).
C’est un pays où je comptais aller, mais voilà, si la démocratie en vient à s’imposer, ou si, comme en Chine, le pays ouvre ses bras plus grand aux étrangers, l’appel d’air sera tel que les touristes seront trop nombreux pour moi.
Je devrais avoir honte d’être inspiré de cette maniere face à des événements de ce type.

La Taiwanaise

En direct de Taiwan, ou l’ordinateur ne connait pas les accents francais.

Rencontre un type d’une soixantaine d’annees qui reproche a son frere de sortir avec une Taiwanaise de vingt ans sa cadette. « Mon frere, dit-il, c’est un flambeur, qu’est-ce que tu veux. Il a beaucoup joue, beaucoup parie, et il a toujours perdu. »

Moi, je trouve qu’il a plutot reussi, au contraire, il s’en est paye de larges tranches, il a voyage, il a fait des affaires, il a gagne beaucoup d’argent puis tout perdu. Puis il a su se relever tranquille, en louvoyant avec les banques. Il a connu des femmes, il ne s’est jamais marie, n’a pas d’enfant. Je ne sais pas s’il le regrette, mais il sait toujours apprecier la beaute des choses transitoires. Sur le seuil du troisieme age, il n’a pas de propriete, mais il habite avec une (jeune) Chinoise qui, pour reprendre ses mots, « s’occupe de moi comme jamais aucune femme n’a su le faire. » Il reve tout haut, il se demande s’il ne va pas quitter la France pour de bon et venir finir ses jours ici.

Son frere trouve cela revoltant. Sur le ton de la confidence, il me dit, sans m’expliquer vraiment pourquoi, que c’est mal.

« Ca me plait bien, moi.

– Oui, mais toi tu es jeune. Lui il a 60 ans!

– Non mais ca me plait bien que ce soit possible a 60 ans. »

Familles françaises

Pendant ces mois d’été, j’ai côtoyé, fréquenté, ennuyé et apitoyé beaucoup de familles. J’en tire une conclusion inattendue.

D’abord, je note que la famille n’est pas nécessairement l’enfer. Je peux témoigner que bien des gens font mieux que supporter cette organisation cellulaire que je croyais profondément contre-nature et autoritaire. Beaucoup ont une réelle capacité à dépasser leurs frustrations, leur colère, leur ennui, pour construire un quotidien, ma foi, relativement heureux.

J’ai même observé des moments de grâce que le célibataire ne peut pas connaître. Surtout avec les enfants. Des moments de tendresse filiale, de suspension des passions humaines. La grâce, c’est le mot, car elle ne s’impose qu’à ceux qui ne la cherchent pas. Et Dieu sait que la présence d’enfants vous oblige tôt ou tard à tracer une croix sur tout projet d’atteindre à court ou moyen terme la plénitude mentale.

Oui, parce qu’il convient de rappeler que les familles sont des constructions scandaleuses, à la base, pleines de bruit et de fureur, de silences destructeurs et de non-dits accusateurs. Qui a dit que la famille était un refuge, un lieu de bonheur ?

Autrefois, les familles se distribuaient en deux catégories : celles qui pouvaient se payer des domestiques (précepteurs, gouvernantes, nourrices), et celles qui faisaient travailler les enfants. Dans les deux cas, on s’exonérait de la pénible charge de l’éducation de ces êtres magnifiques et admirables, mais bruyants, stupides, incapables de soutenir une conversation intéressante, capricieux, peureux, courant des risques aussi aberrants qu’angoissants pour les adultes, fatigants et ingrats. (Quand il voit ce que les enfants regardent à la télé, ce qu’ils écoutent comme musique, le sage précaire est contraint d’admettre qu’ils ont, en plus, des goûts de chiottes.)

Si un jour je suis père, ce que j’ai failli être plusieurs fois dans ma vie, je ne suis pas certain de posséder les ressources mentales et énergétiques pour tolérer leurs vices et leurs manières. Ce qui me fait penser que mes propres parents ont été des saints, des espèces d’êtres supérieurs, pour avoir su nous accepter mes frères, ma soeur et moi, comme nous étions. Ils étaient peut-être des sages précaires, à leur façon.

Eh bien malgré tout cela, je suis dans l’obligation d’avouer que, par moments, les familles françaises connaissent un état de félicité totale, un peu flottant, où la fatigue est communiquée et se transforme en légèreté des corps, où tout le monde fait la trêve. Comme c’est beau et émouvant, cette trêve collective. Individuellement, ils ne se rendent pas compte qu’ils vivent un tel moment. C’est vous qui, extérieur à tout cela, vous sentez de trop, et presque gêné d’assister à cette béatitude intime. Vous aimeriez vous éloigner, mais vous craignez que vos mouvements compromettent l’harmonie de l’instant. Alors vous vous faites petit et muet jusqu’aux prochains hurlements.

La langue bien pendue des Parisiennes

Les gens de la nuit usent d’un langage assez dru, il faut dire. Dans le café où j’ai passé la nuit, une femme conseillait à son amie d’aller « se payer un gros zizi ». Une autre, à une autre table, criait qu’elle n’aimait que les femmes. Une autre se proposait de sucer son commensal. Moi, à moitié somnolent, je n’étais pas certain d’entendre vraiment ce que j’entendais, alors je tendais l’oreille, et je m’aperçus combien drue était la langue bien pendue des gens de la nuit.

J’essayais de lire l’essai d’un universitaire anglais qui fait autorité dans le champs de la littérature du voyage. A la fin de la lecture du premier essai, je ne savais toujours pas si la littérature du voyage était un genre à part entière ou pas (ce que l’article se proposait d’élucider, en introduction.)

A côté de moi, une bande de Cantonnaises passa la nuit à discuter et à dormir sur la table, comme des étudiants fatigués des universités chinoises. La tête dans leurs bras repliés. De temps en temps, un videur les réveillait avant de retourner vers les filles à la langue drue qui, voyant que leur soirée était sur le point de finir en eau de boudin, le provoquaient en promettant une pipe des familles.

A quatre heures du matin, je commandais un café viennois, histoire de bien commencer la journée. Les Cantonnaises déléguèrent la meilleure linguiste d’entre elles pour me demander « à quelle heure prendre le train » en anglais. Elles voulaient parler du métro, pour aller à Gambetta.

A cinq heures, le service change, il faut régler. Les filles drues à la langue agile s’en vont sans se laisser accompagner par le grand videur, qui n’a pas l’air surpris. Pas le moins du monde. 

Back in Dublin : Tom, les breakfast et les Polonais

Tom n’a presque pas changé. A part son appartement, qui est maintenant grand et bourgeois, il vit la même existence frugale et mesurée d’il y a dix ans. Sans emploi, il dépense si peu qu’en gagnant sa vie de manière chaotique, il peut payer son loyer et faire son pain. Ce matin, j’ai eu le privilège de le voir préparer son pain. Il le fait deux fois par semaine, sérieusement, presque religieusement. J’assiste à ce rituel en me faisant discret, comme lorsque je surprends un office bouddhiste dans un temple chinois.

Pour moi, Dublin c’est bien sûr la Guinness, mais aussi l’Irish breakfast, les fish and chips et toute sorte de choses très mauvaises pour la santé. J’ai marché dans la ville sans trouver de petit-déjeuner digne de ce nom. Obligé de me réfugier dans un café international, je fus réduit à un régime sain et exotique, moi qui voulais me gaver de baked beans, de saucisses, de lard, de beurre, de boudin, que sais-je ? De pommes de terre frites.

Dublin, sans avoir changé en apparence, depuis les cinq dernières années, a tout de même évolué. Les immigrés prennent plus de place et se montrent plus volontiers dans la rue. Les Polonais, sans conteste, donnent à la ville quelque chose de neuf. Certaines rues regorgent de magasins Polski, de coiffeurs, de boutiques est-européennes, bref les Polonais s’affichent comme communauté et m’ont donné l’impression d’être heureux à Dublin.

Tom les voit d’un bon oeil. Mais en même temps, Tom voit beaucoup de gens d’un bon oeil.

Épisode balinais à Macao : la main d’une femme possédée

Chaussée de bottes, vêtue d’un pantalon moulant, d’une pièce de tissu sur le haut du corps, une pièce de tissu qui était pensée, par un designer local, comme dévoilant plus de poitrine que les défenseurs du Coran ont l’habitude de le tolérer, Karina m’emmène au Casino, le Sand’s. Sur le chemin, elle me demande si je suis en possession de mon passeport. La question de mon passeport, je me la suis posée, déjà. J’ai préféré le laisser à l’hôtel, pensant qu’il était plus en sécurité là-bas. Après tout, je n’ai aucune idée de l’endroit où m’amène ma nouvelle amie. Elle me reproche de ne pas l’avoir avec moi, alors qu’on ne le demande pas à l’entrée du Sand’s.

Au premier étage, une immense salle de jeux. Des Africains saluent Karina, ce sont de vieilles connaissances. J’entamerais bien une conversation avec eux, car ils ont l’air sympathique et, si ça se trouve, ils viennent du Togo et nous pourrions parler football, Zidane, Adebayor, que sais-je ? Mais la présence de Karina, son attitude séduisante, m’attire vers elle.

Elle commande une boisson à base de vodka et de jus de fruit, et une bière pour moi. Son accent balinais, quand elle parle anglais, et l’accent chinois de la serveuse ne leur permettent pas de se comprendre. Le mot orange ne passe pas ; le mot vodka non plus. La serveuse lui apportera plusieurs verres, que Karina descendra consciencieusement, mais qui ne seront jamais tout à fait celui qu’elle désire. Elle s’assied à une machine à sous et me dit : « Donne-moi cent dollars. » Ce n’est pas un ordre, pas une faveur, pas une prière. C’est une affirmation, l’évidence d’un programme qu’elle connaît par cœur et qu’elle suit point par point. À ce point, c’était à l’étranger de dépenser son premier billet de cent, les autres viendraient plus tard.

« Jamais de la vie je ne te donnerai cent dollars, ma chérie. 

– Mais je veux jouer ! On est là pour jouer !

– Tu as raison, moi aussi je veux jouer. Karina, donne-moi cent dollars. »

Nous rigolons un peu, puis je vais changer cinquante dollars en jetons pour machines à sous. Dans tous les cas, j’avais prévu de dépenser de l’argent pour jouer, et sans Karina, je n’y serais pas venu, alors perdu pour perdu, autant jouer cet argent tout de suite. Ce jeu m’ennuie très vite, je donne tous mes jetons à Karina qui entre en ébullition. Elle établit une relation fusionnelle, de communication magique avec la machine. Elle gagne souvent, elle atteint la somme de trois cents dollars. « Jésus Christ, pensé-je, cette fille a un don, c’est certain. Si personne ne l’arrête, elle va dévaliser la banque. » Elle touche l’écran, elle invoque les images qu’elle veut voir réapparaître, et ils réapparaissent. Je la quitte pour me promener dans la grande salle.

Un groupe de rock britannique chante des chansons des Beatles, des King, de U2, de la bande originale de Reservoir Dogs. Ils dansent, ils font un gros effort pour mettre de l’ambiance. Ils encouragent le public à taper des mains et à chanter. Le public, de son côté, composé de Chinois de différents âges, ne comprend pas les injonctions des artistes, et les regardent sans bouger, sans juger, les bras croisés et une cigarette allumée. Parfois, un homme pointe un doigt vers la fille qui danse sur la scène. Leur attitude contemplative me suggère que leur esprit est tout entier absorbé par des calculs complexes concernant la fortune qu’il leur reste, les paris qu’ils pourraient faire et les mesures possibles des risques à prendre et des profits qu’ils pourraient réaliser. Le groupe anglo-saxon, lui, doit passer des soirées bien mornes, à Macao, et fait preuve d’un grand sens du sacrifice professionnel, pour continuer à sourire, à prétendre s’amuser sur scène, alors qu’ils sont regardés comme des singes dans un zoo.

Quand je reviens voir Karina, elle est toujours électrisée par sa machine à sous. Elle me tire à elle, me pose la main sur sa poitrine, sur ses cuisses. Elle explose de joie quand elle gagne et m’enlace et m’embrasse. Je profite de la situation sans fièvre : je sais que je ne suis qu’un exutoire passager de son trop plein d’excitation. Mais enfin, je ne laisse pas passer l’occasion, non plus, de soupeser ce corps expérimenté. Ce n’est pas tous les jours qu’on a une Indonésienne sous la main. Elle me fait toucher l’écran, moi aussi, je m’exécute tandis qu’elle me caresse le dos et les bras car ses mains ne peuvent rester inutilisées. Pendant qu’elle joue, je lui prends la main libre et examine de près ses lignes de chance, de vie, ses lignes multiples qui font de sa paume un paysage désertique. Je regarde ses doigts, ses ongles. Je passe de ses mains à ses hanches, que je tripote l’air de rien. Les bourrelets de cette fille sont la volupté même. Shen Fu, dans le classique Fu Sheng Liu Ji (Six récits d’une vie flottante) écrit que « la beauté de la caresse vient de ce qu’elle est donnée naturellement, dans un moment de semi inconscience. »  Ce que je fais est bien naturel, et elle est bel et bien dans un état de semi inconscience ; nos caresses sont donc légitimes. Karina est absente, elle ne réagit qu’aux images qui défilent sur l’écran, ce qui rend notre petit jeu un peu lassant. Cependant, son visage, possédé par le démon du jeu, est l’objet de contractions et de déformations soudaines qui la rendent hideuse. Un sourire diabolique barre son joli minois, par instants, et me donne la chair de poule.

À une heure du matin, j’en ai plus qu’assez vu. Il faudra encore convaincre Karina de me rendre mon écharpe qu’elle porte depuis notre arrivée au casino, et briser une à une toutes ses tentatives de me faire rester.