« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

Philosophe des villes, si l’on peut dire, Bruce Bégout a fait un très beau livre de voyage, dans les banlieues américaines. Il décrit les passages dans les motels, chante la vie morne des universitaires qui vont de colloques en colloques. Il imagine les positions érotiques qu’impliquent les bruits tortueux au-dessus de sa chambre.

Bégout est un phénoménologue de la vie fragile de ses contemporains, les petits bourgeois. La sociologie qu’il en fait trouve des formules qui me satisfont provisoirement :

« Les banlieues des grandes villes constituent à présent des galeries marchandes à ciel ouvert pour la classe moyenne, qui s’étend du sur-prolétariat vivant à crédit à la bourgeoisie décomplexée de sa situation précaire. »

Je me sens moi-même très bien défini, quant à ma réalité sociale, par cette expression de « sur-prolétariat » et celle de « décomplexé de sa situation précaire ».

Avec humour et sans l’ironie facile qu’on trouve sous la plume des jeunes mecs qui écrivent pour le plaisir, il cherche à exprimer de l’empathie pour les banlieusards américains. Il admire leurs efforts aveugles, et sourds, pour adapter leur vie si peu singulière à un réseau saturé de transports, de valeurs, de pertes et de gains flous.  

« J’envie cette humanité. Sans l’air d’y toucher, elle a dégonflé le vieux mythe de la communauté symbiotique dans laquelle seuls quelques intellectuels solitaires qui méprisent leur mode de vie voient encore un idéal. Elle n’a pas cherché à troquer l’incertitude de la vie contre les assurances faciles de la famille, de la solidarité et de la confrérie. »

C’est peu dire que Bégout fait du voyage une arme philosophique et rien d’autre. Je veux dire rien qui ressemble à une description ethnographique où chaque individu serait pris dans une tradition, des codes indépassables, des ancêtres qui reviennent, des parentés super compliquées. La précarité, c’est aussi ça, c’est la joie de n’appartenir à rien, au risque de la déprime, de la solitude et de l’absence.

« Sans doute pour la première fois dans l’histoire humaine, un groupe social a osé démonter tous les étais qui maintiennent la société debout et vivre dans la précarité sans fin et l’isolement le plus total. »

Bégout est vraiment à contre courant des travel writers, tous plus ou moins ethnologues. A moins que le nouveau courant de l’ethnographie soit là : retour à la philosophie et à l’espoir absurde d’une forme de liberté.

Tiens, pour conclure ce billet, je dirais qu’il annonce la constitution d’un pôle dans l’écriture du voyage : pôle anti-sociologique, pôle de la vitalité banale.  

Musées britanniques

Petite tentative de description provisoire des modes de médiation culturelle dans l’Angleterre éternelle.

Musées d’art

Généralement, ils ne sont pas grands. Ils possèdent de bonnes œuvres, pas nécessairement ce qui se fait de mieux pour chaque période, sauf évidemment les courants proprement anglais (préraphaélites, peintures victoriennes), mais presque toujours de bonne qualité.

Les musées britanniques sont très pédagogiques, je crois que c’est une règle absolue dans le pays. Que les œuvres soient rangées par périodes, par pays ou par thèmes, le but est d’expliquer les choses au promeneur du dimanche.

La Tate de Liverpool, sur les ravissants docks, ne déroge pas à la règle. Chaque salle a été pensée par des professeurs d’histoire de l’art reconvertis en médiateurs culturels (je dis cela sans avoir vérifié, n’est-ce pas, c’est une impression suscitée par ce qui suit.) La visite est organisée en plusieurs sous ensembles : From nature présente des sculptures à la limite de l’abstraction, mais où l’on perçoit encore les formes naturelles des corps et des têtes. Plus loin, From Window to Grid montre des peintures et des sculptures qui ont toutes en commun de montrer des formes grillagées, quadrillées, etc. Encore plus loin, on entre dans l’espace White Monochroms où le spectateur ne voit que… des monochromes blancs. C’est à la limite du didactisme et, pour tout dire, un peu fatigant pour l’esprit. On se croit revenu à l’école, et il semble que le public visé soit celui des anciens bons élèves pour qui l’art est un marqueur social autant qu’une recherche esthétique.

Il ne semble pas y avoir de musées d’art bizarres, insolites, ou contemporains au point que les œuvres exposées soient présentées de manières désordonnée, ou organique, ou conflictuelle. Pas d’empiètements, pas de dialogues, à proprement parler entre les œuvres. La muséologie anglaise a d’autres chats à fouetter.

Musées pour enfants

Les Anglais se décarcassent pour les enfants, voilà qui est une certitude. Ils rattrapent la relative modestie de leurs collections par une grande inventivité éducative. Chaque musée d’art possède son département où les bambins ne font pas que dessiner mais jouent, manipulent des bidules, vivent dans un environnement colorés.

Dans les salles officielles mêmes, des cimaises sont parfois installées avec d’affreux dessins d’enfants que les conservateurs ont cru bon d’exposer pour des raisons que je ne m’explique pas. Au motif qu’on veut faire venir les enfants au musée, ce qui est aussi louable qu’inutile et vain à mon avis, on en vient à imposer les enfants, leur mauvais goût, leur inexactitude patente, leur ignorance crasse, leur inaptitude au dessin, dans les promenades d’esthètes solitaires. On expose leurs croûtes à côté de chefs d’œuvre du temps jadis, comme s’ils procédaient de la même énergie, des mêmes préoccupations, ou des préoccupations si pures que, que quoi, que rien, cette phrase a assez duré.

Paradoxe typiquement britannique

Cela donne des musées sectorisés à l’extrême. Celui de Liverpool (Walker Museum) en est une illustration ; presque une caricature. Les salles sont relativement sombres, les murs sont couverts par un papier peint digne d’un appartement de grand-mère, on pourrait presque entendre le plancher grincer. Les peintures sont protégées par des VITRES, croyez-le ou non, ce qui rend la visite aussi confortable que faire l’amour avec, disons, des gants de vaisselle (la comparaison était impossible, et pourtant elle est assez juste…) Pour l’amateur, l’expérience permet de mieux comprendre pourquoi Francis Bacon a toujours tenu à mettre des vitres sur ces œuvres. On y a appliqué un discours intéressant, mais on a rarement souligné que c’était de cette manière que le petit Francis avait certainement eu accès à l’histoire de l’art.

D’autres salles sont plus modernes, comme si les rénovations ne pouvaient être faites que par petits bouts. Et puis surtout, le secteur pour enfants est entièrement caoutchouteux, coloré, vif, propre comme un sou neuf. Le visiteur ne se sent pas dans le même musée du tout, entre cet espace enfantin et la salle XVIIe siècle, ou même la salle des sculptures, juste en face de la salle pour enfants.

Si je dis que c’est un paradoxe typiquement britannique, c’est en vertu de nos préjugés, dont je ne sais pas s’ils rencontrent la réalité : l’idée que la Grande Bretagne est organisé sur un système de communautés qui ne communiquent pas. Le multiculturalisme social aurait accouché d’une sectorisation muséale (si cela ceut dire quelque chose.)

La gentillesse des Britanniques

Je reste impressionné par la gentillesse des gens. C’est un plaisir de demander son chemin, ils vous répondent avec le sourire, confiant et chaleureux.

Je pourrais croire qu’ils rient de mon accent, mais mon anglais n’a rien qui prête à rire, pour eux je suis un étranger parmi d’autres.

Non, ils me paraissent ressentir une certaine jouissance dans la possibilité d’être avenant, ils jouissent d’être gentils, c’est cela.

Il paraît que pour les Britanniques, être nice est la valeur suprême, au-dessus de l’intelligence, de la culture, de la réussite, de la classe sociale, de l’honnêteté ou de la vertu. Cette qualité est difficile à définir car, comme il faut l’être, les Britanniques qualifient tout le monde de nice. Ce serait tellement not nice de dire de qui que ce soit qu’il n’est pas nice. Il faut donc exprimer des reproches avec d’autres mots, d’autres façons, d’où l’impression d’hypocrisie que les Britanniques donnent dans le reste de l’Europe. Ce n’est pas qu’ils sont hypocrites, c’est qu’ils cherchent à être nice.

C’est un peu comme ces gens très intelligents qui, pour montrer qu’ils sont plus intelligents que leurs voisins, disent de telle bimbo ou de telle brute épaisse qu’elle est très intelligente. L’interlocuteur interloqué se dit alors : « Il faut en avoir dans le citron pour percevoir chez ces individus une quelconque intelligence. »

Cette pratique de la gentillesse rend les conversations singulièrement vides, d’un point de vue continental, mais en même temps, elle fluidifie les rapports humains. Elle permet au temps de passer sans encombre, ce qui est très profitable quand le temps est gris et qu’il est sur le point de s’écrouler sur vous et la ville, sous forme de pluie et de crachin. 

Embassie Hostel

 

Mariana vient de Lettonie et travaille à cette auberge de jeunesse depuis deux mois. Cela fait deux mois qu’elle a quitté son pays natal pour tenter sa chance en Angleterre.

Quand je vais me coucher le soir, elle est dans la pièce commune, et elle y est toujours quand je me lève le matin. Dans la nuit, j’ai entendu sa voix parler au téléphone, dans le couloir, aussi fort qu’en pleine journée.

Elle travaille pour l’auberge 21 heures par semaines. Elle n’a aucun salaire mais elle est logée gratuitement. Quand j’ouvre grand mes yeux, elle m’assure qu’elle s’en sort bien  car elle a un autre job, chez un bijoutier, où elle travaille une quarantaine d’heures par semaine. En tout, elle touche un millier de livres, sans loyer à payer, ce dont elle se réjouit.

« Ce n’est pas dur, comme boulot, regarde, je suis juste là, je bois un café, je parle avec toi. Pas dur du tout. »

L’ Embassie hostel, à l’est de Liverpool est le moins cher des logements dans cette ville. On y dort pour 15 livres par nuit (autour de 20 euros), sans avoir à donner son passeport, donc sans avoir à donner son vrai nom. Moi, j’ai profité de cette possibilité pour utiliser différentes identités. Pour l’un je suis Liam, pour l’autre William, pour un autre Guillaume.

Les dortoirs sont grands, on y entasse des dizaines de lits, et il n’est pas évident que les draps soient changés, ni les housses de couette irréprochables. On ne va pas se plaindre, on a déjà la chance de dormir dans un lieu sans passeport et sans identité fixe.

Une salle de TV, à l’étage, permet de se reposer dans de grands fauteuils, des canapés spacieux. Un bureau au revêtement de cuir vert foncé, comme dans les grandes bibliothèques britanniques, accueille mon ordinateur portable, qui bénéficie aussi des ondes, pour moi incompréhensibles mais providentielles, du système WI FI.

Un vieux Noir entre pour manger. J’apprendrai plus tard qu’il est jamaïcain. A mi-chemin entre le clochard, le vieux fou et le vieux sage, il m’ignore et ne parle qu’avec des initiés ou des samaritains qui lui veulent du bien. Un homme vient lui parler espagnol. Je ne sais pas d’où il vient. Au bout d’un moment, le Jamaïcain parle d’une voix éraillée, sans arrêt, comme s’il racontait une histoire interminable, avec une force de conviction incroyable. De quelle langue s’agit-il ? Je tends l’oreille, c’est de l’anglais. On se croirait dans une chanson de Tom Waits. Par moment, il parle espagnol. Je jette un œil sur les convives, le Noir et l’Espagnol tendent les bras, les paumes au ciel. Ils procèdent à une cérémonie étrange. Sans avoir peur, je me fais tout petit. Une fois terminé le service, ils se remercient ou se congratulent et parlent avec plus de légèreté. L’ambiance dans la pièce se desserre.

Le vieux s’avèrera un magnifique bavard. Je le reverrai souvent dans la TV Room, à déblatérer de longs sermons, des imprécations que personne n’écoute. Un Haïtien essaie de lui tenir compagnie, une Bible à la main. Ensemble, ils parlent français et anglais. Mais quand le vieux Jamaïcain se lance dans un monologue, je vois bien que le jeune Haïtien est à bout, il n’en peut plus, il aspire à plus de légèreté, plus de joie de vivre, à un monde moins noir. Ce jeune Haïtien est en transit à Liverpool, en attente de retourner aux Etats-Unis où l’attendent femmes et enfants. Il est souriant et affiche une nette préférence pour un usage de la bible moins dramatique, plus humaniste. Il est fatigué et peut-être heurté par les sombres périodes apocalyptiques de son aîné. Puis sa résistance faiblit sous le charme de la voix rauque et théâtrale du vieux Jamaïcain, sa tête devient lourde et il s’endort sur sa bible, ce qui encourage le Jamaïcain à encore plus de râles, plus de répétitions, plus d’admonestations et d’anathèmes lancés à la face du malin.

Tôt le matin, le vieux Jamaïcain pousse des cris abominables. Mariana m’explique que c’est une forme de méditation. C’est la raison pour laquelle on l’a mis dans une chambre à part, et non dans un dortoir. Personne ne sait ce qu’il fait là; ni ce qu’il a l’intention de faire du reste de sa vie.

Mariana, pour sa part, aimerait assez entrer à l’université, mais laquelle et avec quel argent ? Elle aura 19 ans le mois prochain, elle ne se plaint pas. Ses préoccupations les plus urgentes, c’est l’ordinateur portable qu’elle veut acheter, ce qui lui permettra de ne plus utiliser le mien pour chatter avec ses copines du bout du monde.

  

De l’art des ruines urbaines

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Chose qu’on ne voit jamais en France, beaucoup de belles maisons des siècles passées sont aujourd’hui, en plein centre ville, au bord de la ruine. Elles ont été construites au XVIIe ou au XIXe siècle, par des riches, pour des riches, et se retrouvent infectées de squatters, d’immigrés ou de sages précaires.  

C’est un des paradoxes considérables de la Grande Bretagne : un des pays les plus riches de la région la plus riche du monde laisse en jachère des architectures flamboyantes de son propre passé, ne parvient  pas à les habiter, les réhabiliter, les rénover. Peut-être même qu’il ne cherche pas à le faire. Se promener dans une ville anglaise, c’est donc flâner entre délabrement et luxe, inévitablement.

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Quand on sait que les Anglais romantiques ont été précurseurs dans l’admiration et la préservation des paysages antiques, on peut se demander s’ils ne désirent pas secrètement joncher leurs propres cités de ruines pittoresques, inventer une version britannique de Rome et de Pompéi.

Liverpool aime laisser la végétation pousser ses bâtiments publics, ses anciennes demeures transformées en aires de jeux. Le promeneur ne peut décider si c’est là le signe d’une volonté ou d’une négligence.

La ville a en tout cas décidé d’intervenir sur les quartiers et les maisons en grande déréliction. En tant que « Capitale européenne cde la culture », elle se devait d’agir, elle ne pouvait pas compter uniquement sur la bonne volonté des promeneurs pour imaginer de secrètes relations entre les taudis d’aujourd’hui et les ruines d’autrefois. Ne pouvant cacher tous les bâtiments décatis, la municipalité a opté pour une solution précaire mais dotée d’un vernis culturel. Des artistes, ou des architectes, ou des écrivains, ou des agents de communication, sont intervenus pour jouer avec les lieux, les revêtir partiellement de signes, d’images, d’affiches qui fassent sens. A la place des fenêtres, des images cartonnées avec la tête des Beatles. Des messages qui rappellent que Liverpool est la capitale de la culture. Des panneaux avec des mots simples : « Futurist », « Perfection », « Sophisticated » accrochés sur des façades fragiles.

Lorsque Liverpool ne sera plus capitale de la culture, il faudra bien faire quelque chose, malgré tout, de toutes ces ruines. J’aurai alors des suggestions à faire, mais m’écoutera-t-on ?

Cathédrales de Manchester : miracle et marketing

 Eglise Saint Anne de Manchester Photo Neil Roland

Avant de me rendre à la cathédrale, j’étais tombé par hasard sur une autre église de prestige : Saint Anne, au cœur de Manchester. Comme il n’y avait rien à voir dans les rues, j’entrai. Un gros homme me demanda si je venais pour le service, je dis oui.

Un seul prêtre sur scène, entouré en tout et pour tout d’une dizaine de fidèles. Le prêtre fut très étonné et heureux de me voir. J’étais seul dans la salle des bancs pour le public. (Je ne connais déjà pas le vocabulaire pour les églises françaises, alors pour les Anglicans… On m’autorisera à utiliser celui des « arts de la performance ».) L’officiant (je devrais dire l’acteur ou l’artiste, mais je ne voudrais pas être sacrilège non plus) me regardait, ce que je comprenais très bien, sans prétention : il croyait voir là une possible recrue.

A la fin du service, il vint vers moi et me serra la main avec gentillesse : « Good to see you », dit-il. Ne sachant pas s’il s’agissait là d’une parole rituelle, je n’osais pas répondre : « Good to see you too ! » Un dimanche matin, dans une ville chrétienne, dans la paroisse la plus centrale de la ville, un tel désert participatif a quelque chose d’inquiétant, il ne faut pas se voiler la face.

C’est depuis cette perspective qu’il faut analyser les tentatives de modernisation de la cathédrale de Manchester. Mettons-nous à leur place, ils se sont certainement dit : « Tentons le tout pour le tout, ordonnons des prêtres femmes, parlons des homosexuels, élisons des Noirs à notre tête, il y a bien des journaux et des chaînes de télé qui parleront de nous. »

Ils ne se limitent pas à ces audaces sociétales et politiques, ils remettent au goût du jour la musique sacrée, l’orgue et les chœurs. Ce matin-là, c’était la chorale de Nottingham qui était invitée à se produire, et je dois dire que leur entrée sur scène fut prodigieuse. Les voix d’hommes retentirent, depuis le fond d’une allée, puis, au fur et à mesure que la procession avançait, les voix de femmes se firent entendre et l’ensemble s’envola et prit tout l’espace de la cathédrale : je fus conquis.

Je comprends mieux maintenant pourquoi, au moment de donner un signe de paix à son voisin, le public de la cathédrale bougeait et se déplaçait beaucoup. Les gens quittaient leur banc et se promenaient pour serrer des mains, ce qui est un gênant pour l’étranger de passage. Moi je n’osais pas bouger, je ne savais pas ce qui se tramait. Certains traversaient la nef, surtout les plus vieilles, pour qui marcher était une torture, cela leur permettait de remettre un peu de souffrance et de tragique dans cette ambiance trop bon enfant. Cette pratique avait pour but de dynamiser la pratique religieuse, et m’apparaissait très proche de ce qui se pratique dans les classes de langues étrangères : on apprend aux gens comment dire « bonjour, je m’appelle machin chouette, je suis français, et toi, comment tu t’appelles ? », et on les envoie se déplacer et serrer la main des autres apprenants, comme s’ils étaient les convives d’un même festin.

Nul doute que ces deux inventions, dans la pédagogie comme dans la religion, viennent des mêmes cervelles.

Or il se passa qu’une des femmes officiantes, vint vers moi et me serra la main en me regardant au fond des yeux. Peace be with you, dit-elle, avec un beau sourire calme, aux dents bien blanches et à la bonne odeur de propre. Un regard très serein et puissant, plus convainquant à mes yeux que tous les sermons sur le respect des différences.

Je regardais ma prêtresse repartir vers le chœur, de sa démarche tranquille, et soudain s’éleva le chant de la chorale. Superbe chant, et expérience enivrante que cette femme venue à moi sans autre désir que je reparte en paix. Je crus une demi seconde à je ne sais quel miracle.   

Cathédrale de Manchester Photo Stephen Bryant

Des catholiques révolutionnaires

C’est une femme qui officie, à la cathédrale de Manchester. Pas une seule femme, mais la patronne des lieux, celle qui prononce les paroles rituelles les plus importantes, celle qui passe les plats, qui lance les chants de la chorale, qui lance le sermon, c’est une femme à la chevelure fauve. La chevelure a son importance car une autre femme, à ses côtés, avait des cheveux attachés et moins volumineux, alors que parmi les enfants de choeur, il y avait une femme de trente ans dont les cheveux étaient raides. Les trois femmes sur la scène ne se distinguaient pas seulement dans leurs actes et leurs habits : les cheveux de la principale l’imposaient comme la supérieure, et on n’eût pas accepté une telle coiffure chez une sous-fifre. Moi, en tout cas, je ne l’aurais pas supporté.

Parce qu’il a fallu en avaler, des couleuvres, dimanche matin. Déjà une femme, bon, passons. Mais le sermon, il fallait l’entendre pour le croire. Le jeune prêtre qui parlait, je ne sais pas où il a été formé, bonté divine. Il fit la liste de toutes les persécutions dont les chrétiens s’étaient rendus coupables, comme si les fidèles n’en avaient jamais entendu parler : « Nous avons persécuté les hérétiques, nous avons persécuté les femmes, que nous appelions sorcières, nous avons persécuté etc., etc.; nous avons enfin persécuté les gay people. »

Je ne savais pas que l’église employait ce mot, plutôt que « les homosexuels ». Gay people, qu’est-ce que nos curés de campagne vont devoir utiliser quand l’autorité les forcera à en parler aussi : « communauté homos » ? « Le peuple des gais » ? « Les gens de sexe similaire » ? Je sens que cela travaille déjà dur, dans les couloirs des diocèses.

Il continuait son sermon en laissant penser qu’il restait une communauté que nous continuions de persécuter, malgré le degré de civilisation qui était le nôtre. « Et cette communauté que nous persécutons encore, ce sont les gay people. » Encore ? J’ai dû rater un truc dans son argumentation. Alors, voilà, mon prêtre se lance dans une défense lyrique des différences, une promotion de la tolérance. « Je ne veux pas faire partie d’une Eglise où tout le monde est d’accord avec moi. How dumb would that be ? » On sentait l’humour cool des jeunes casuistes de gauche, ce qui fit sourire la grande prêtresse d’un sourire félin. En remuant crânement sa crinière, elle semblait contente de son poulain. Ils communiaient tous dans l’idéologiquement correct, mais ils se savaient tous dans le collimateur des officiels, et le jeune type continuait son réquisitoire : « Je ne crois pas dans une Eglise donneuse de leçon, je ne crois pas dans une Eglise où tout le monde pense pareillement », et au moment où je crus qu’il allait annoncer à tout ce beau monde médusé que Dieu d’existait pas, ce dont pour ma part j’ai toujours été convaincu, le voilà qui prononce les paroles salvatrices : « I believe in one holy church, apostolic and catholic. » Ah bon, j’étais rassuré. Je commençais à me demander où j’étais, moi, et s’il n’allait pas prononcer l’imprononçable, genre que les parpaillots devaient avoir le droit de gambader dans la rue librement.

L’audience avait contracté l’habitude, au moment de prier, de se pencher en avant, le dos courbé, les mains croisées. Mais cette position était idéale pour recevoir des propositions de prières qui découlent d’une vision tragique de la vie. La messe sert un peu à cela, me semble-t-il, nous rappeler que nous sommes mortels, que les catastrophes, tout autour, sont le lot normal de la vie humaine, que la maladie et la mort nous entourent, et étreignent ceux que nous aimons. Et d’offrir des moments de silence pour méditer un peu. Ici, à Manchester, les gens se tordent les mains, se cachent la face et se courbent en quatre pour entendre des choses comme : « Prions pour le respect et la dignité des gay people, prions pour l’ouverture, pour ne pas cesser d’être ouverts, prions pour respecter les différences, pour la paix en Géorgie, pour que les Chinois reçoivent de nombreux bénéfices des événements actuels, et que les Etats trouvent une nouvelle façon de se respecter les uns les autres. » Je vous jure que ce que j’écris là, je l’ai entendu.

Messe cool, messe pour bobos, sauf qu’il n’y a pas de bobos dans l’assistance. Les bobos dorment, à cette heure-ci, ou alors ils boivent des boissons bio aux cafés tout en bois. Ou alors, ils font du VTT avec leurs enfants, en leur apprenant le nom et l’histoire d’un groupe de rock. Ici, dans la cathédrale, c’est plein de vieux qui, s’ils écoutaient, seraient, au mieux, confus qu’on leur parle d’homosexualité de bon matin.

Une ville branchouille : Manchester

Quand on pense Manchester, on pense football, bière et rock and roll. On pense fish and chips huileux, très salés et plein de vinaigre. On pense ouvriers, maisons basses, on pense nord, nord, nord. On pense accent à couper au couteau, on pense textile, on pense XIXe siècle, industrialisation, prolétariat, pollution, brouillard poisseux, on pense rock, rockeurs solitaires et football, football et football. On imagine alors ma surprise de voir le centre ville rempli de jolis maisons, d’église charmantes, de beaux spécimens d’arrogance érectile upper class.

« Lorsque Manchester se réconciliera avec son histoire politiquement incorrecte, me disais-je avec componction, elle deviendra un grand lieu européen de tourisme. » Je ne manque jamais de grandiloquence, quand je me parle.

Les Mancuniens en ont eu marre, visiblement, de cette image noire qui leur colle à la peau. Il fallait faire quelque chose pour en changer (d’image, pas de peau). J’ai marché des heures sans pouvoir manger un fish and chips et j’ai bien failli louper les matchs de football, tant les pubs ont fait place à des cafés à la con, où l’on parade en causant biennale d’art contemporain, Turner prize ou je ne sais quel sujet de conversation inapproprié les jours de foot.

D’abord, c’est une ville riche. Extrêmement riche, avec des bâtiments extravagants, néo-gothiques, des colonnades, des rotondes à tous les coins de rues. Les capitalistes ont fait d’immenses mémoriaux à leur propre gloire et ça a de l’allure, il ne faut pas se le cacher. Si les Anglais étaient français, ils en seraient ouvertement fiers, plutôt que de la jouer modeste et d’attendre les compliments, qui ne viennent jamais car tout le monde s’en fout. Mais ce n’est pas cela que les Mancuniens ont voulu promouvoir.

Ils tournent le dos volontairement à leur passé bourgeois et à leur patrimoine architectural, comme s’ils avaient mauvaise conscience vis-à-vis du monde ouvrier : dans les publicités et dans les autocélébrations de la ville, on ne voit qu’un seul bâtiment victorien, et encore, un peu flou, ou surexposé, pour le rendre cool. Tous les autres lieux mis en avant sont des tours modernes, des anciens entrepôts rénovés, des ponts, des usines.

Le but était de devenir branchouille.

Les efforts ont été considérables pour rendre la ville branchée, c’est un fait. On l’a rendue, pour cela, gay friendly. Des homosexuels partout, un quartier leur est réservé (Gay Village, non loin de China Town !) Des expositions leur sont consacrées à la Bibliothèque centrale. On parle d’eux et on défend leurs droits à l’église (j’y reviendrai). Même dans le pub assez rustique où j’ai regardé Manchester United / Newcastle (1-1), ainsi que dans d’autres pubs plus classe, dans les musées, ils s’affichent. Plus qu’ailleurs, plus qu’à Paris en tout cas, les homos sont à l’honneur et la municipalité accroche les drapeaux arc-en-ciel de la gay pride, afin de se montrer du bon côté de la modernité.

On a évacué dans le même geste les ouvriers et les patrons. On les a remplacés par de sympathiques citadins internationaux, aux accents neutres, aux dégaines débonnaires, tolérants, terriblement fashion. 

The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?  

Angleterre

On ne visite jamais l’Angleterre. Quand on va sur les îles britanniques, on préfère l’Irlande et l’Ecosse, on fait un week end à Londres, mais la province anglaise, personne n’y pense, c’est terriblement injuste.

Le sage précaire va remédier à cette injustice, et pas plus tard que ce mois d’août. Un petit voyage à travers ses campagnes et ses villes « secondaires », avant de prendre le ferry pour Belfast. Voir si Manchester et Liverpool ont gardé des vestiges de leur passé industriel, voir les lacs romantiques, voir les petites villes sans auberge de jeunesse, enfin tout.