Sur les docks de Dublin

irlande-august-08-003.1229776620.JPG

 Les docks ressemblaient un peu à cela, dans les années 1980, même si cette photo fut prise il y a quelques jours. Des bateau rouges, des écluses, des fleurs.

 irlande-august-08-009.1229776756.JPG

Des bateaux qui partaient vers la mer, et d’autres qui arrivaient depuis la mer. Les docks étaient longtemps délaissés par la ville, qui avaient d’autres priorités. Des quartiers défavorisés y poussaient, des quartiers favorisés y glissaient tranquillement dans la désaffiliation. Des gitans irlandais (Travelers) y prenaient et y prennent toujours place, dans des caravanes ou dans d’autres logements plus dangereux. 

 irlande-august-08-004.1229776635.JPG

Ils y vendent des choses d’occasion, des portes de pub, des cadres de fenêtres, du matériel ecclésiastique retapé. On me disait souvent, dans les années 90 et les années 2000 : « Ne traîne pas trop là-bas. »

Mais comment ne pas y voir un lieu hautement poétique ? Les fleurs, les mauvaises herbes, les écluses, la mer, les promenades ? Le soleil d’automne, le soleil d’hiver, le soleil de printemps, les pluies estvales. Les entrepôts qui virent le groupe U2 répéter et enregistrer leurs albums.

Comme toutes les villes du monde, Dublin reprend ses docks en main pour les rendre plus habitable par la population que toutes les villes du monde adorent : les jeunes cadres dynamiques.

irlande-august-08-005.1229776659.JPG

irlande-august-08-012.1229776783.JPG

Mon ami Tom pense que ce quartier est sans vie et qu’il n’en aura jamais, car, dit-il, l’architecture y est la même partout et que jamais les enfants n’y développeront un sentiment d’appartenance.

« Mais Tom, dis-je, n’est-ce pas la même chose avec l’architecture georgienne à Dublin ? Les Anglais ont construit les jolies rues que l’on connaît, les jolis parcs, de la même manière partout, sur les îles britanniques. Cela n’empêche pas Dublin d’être aujourd’hui très reconnaissable. »

irlande-august-08-015.1229776809.JPGirlande-august-08-007.1229776680.JPG

Vous ne lirez pas sous mon clavier des mots nostalgiques contre la rénovation des docks. Non que je déteste les terrains vagues, tant s’en faut, je les adore. Mais une ville doit vivre et, surtout, doit revenir à proximité de la mer. Trop longtemps, les Dublinois ont fait comme s’ils habitaient une ville continentale. Les décorations étaient davantage tournées vers la terre et la paysannerie, alors que Dublin est une ville d’eau : la mer et la Liffey.

Les stries de Trinity College

J’ai entendu dans la voix même de Pascal qu’il était content de me revoir. Il a dû entendre la même chose dans ma voix, le contentement de revoir un bon copain. Aller à Dublin, c’est retrouver de bons copains.

dublin-automn-2008-004.1229719621.JPG

 On s’est donné rendez-vous à Trinity College, où Pascal ne travaille pas, puisqu’il enseigne l’histoire et la géographie au lycée français d’Irlande. Son accent toulousain vous rassure, vous le prenez pour un bon rugbyman inoffensif. Puis lorsqu’il parle anglais, son accent de Manchester vous surprend. Il est bilingue car il est issu d’un couple mixte, un père anglais et une mère française. Comme, par ailleurs il étudie l’ethnologie, il a sur les deux cultures dont il procède, un regard pénétrant, toujours stimulant, toujours chaleureux. Dans sa faconde poétique, la moindre action d’un buveur de pub prend place dans une épopée sociale, une geste communautaire et prend un sens collectif. Un pauvre festival de musique celtique devient, dans sa bouche, un fascinant rassemblement avec des maîtres et des disciples, des codes qui se croisent. Pascal, par ses seules observations, nous ramène dans je ne sais quel Moyen-Âge.  

Mais par enchantement, l’effet produit n’est pas un déterminisme écrasant qui nous enfermerait tous dans les règles de nos communautés. C’est au contraire une chaleur liée à l’appartenance. Quand il parle d’une communauté, que ce soit les gens de Manchester, leur conflit avec les gens de Liverpool, ou que ce soit les gens de Dublin, on a envie de vivre avec eux. On les envie de vivre avec ce sens et ces valeurs collées à leurs basques.

dublin-automn-2008-002.1229719675.JPG

Quand j’enseignais la philosophie, dans son lycée, il m’impressionnait par ce qu’il était capable de dire sur les élèves. Sans les interroger plus qu’un autre, il avait une telle empathie avec eux qu’il savait ce qu’ils enduraient, quels étaient leurs angoisses et les risques qu’ils encouraient. Les élèves l’adoraient car, disaient-ils, ils apprenaient plus qu’avec les autres professeurs, sans avoir l’impression de travailler.

Il a été un des artisans de la transformation du lycée français en un « lycée européen ». Fusion avec le lycée allemand qui, lui, accueillait déjà une majorité d’élèves irlandais. Alors mon bon Pascal enseigne en deux langues, il prépare deux diplômes à la fois, il fait de l’histoire irlandaise avec les uns, de l’histoire française avec les autres, de l’histoire mondiale avec tous.

dublin-automn-2008-001.1229719796.JPG

Quand il voyait mon amoureuse, il me disait : « Elle est belle comme le jour, ta copine! » C’était bien observé.

Je rentrais à la maison et je disais à la sus-mentionnée amoureuse : « Tu es belle comme le jour. » Elle se doutait que cela ne venait pas de moi, et me demandait alors des nouvelles de Pascal.

Il est venu en Irlande par quête d’identité, quête qu’il qualifie aujourd’hui d’adolescente. Il dit que les gens qui portent son patronyme viennent d’Irlande, à l’origine.

Il joue du violon dans des groupes de musique traditionnelle. Il a aussi fait des recherches ethnologiques sur la transmission de la musique traditionnelle en Irlande.

Puis, quand ses enfants sont venus au monde, il s’est dit : « Qu’est-ce que je vais leur transmettre ? Est-ce que je vais continuer à me faire passer pour un musicien de Sligo ? Alors je me suis remis à la guitare classique. »

Un jour, la finale de la coupe d’Europe se tenait à Dublin. C’était Toulouse contre Perpignan. J’allai au stade avec Pascal et d’autres amis. Tous s’y connaissaient mieux que moi en rugby. J’ai le sentiment que c’est Toulouse qui a gagné, car le dernier souvenir qui me reste de la soirée fut d’uriner contre un arbre en pleine rue, et je n’aurais certainement pas autant bu si les adversaires de Toulouse avaient gagné.

dublin-automn-2008-005.1229719892.JPG

Nous avons traversé l’entrée de Trinity College dont le sol est pavé comme sur les photos ci-dessus. Des morceaux de bois, longs, paraît-il, de 60 cm, et qui tiennent depuis le XVIIIe siècle.

Il y a beaucoup de choses qui remontent au XVIIIe siècle, à Dublin, car les Anglais voulaient alors faire de Dublin quelque chose comme une belle colonie. Pascal n’aime pas trop qu’on dise du mal des Anglais à tort et à travers.

Mais c’est lui qui m’a dit que les paysages de l’Irlande, peints au XVIIIe siècle, étaient des actes d’impérialisme. En effet, l’homme du pays ne peint pas les paysages de son pays. Il est dedans, il a un rapport haptique avec lui, comme le nomade, paradoxalement (là c’est moi qui parle.) L’envahisseur protestant arrive avec un rapport optique au pays. Il crèe des paysages, c’est-à-dire qu’il territorialise le pays, il le quadrille, il le circonscrit, il trace des lignes de forces, des cadres, il prend des mesures, il prend possession.

Nous avons terminé notre journée, après plusieurs pintes, dans un fish and chips de Parnell Square.

Je pensais qu’il n’aurait eu que le temps d’une pinte, en tout et pour tout, à m’accorder. Aujourd’hui, les gens sont si occupés par tant d’affaires. Mais non, il m’a donné tout son après-midi et sa soirée, sans calcul, sans arrière pensée. Comme un rugbyman toulousain.

Une midinette à la National Gallery

Comme j’avais deux ou trois heures à perdre, je suis allé à la National Gallery of Ireland.

Il y a deux entrées, de part et d’autre du bâtiment. L’entrée historique, qui fait face au sud de la ville, est un bâtiment du XIXe siècle, un peu gris, peu engageant. Mais de l’autre côté, face au nord, se trouve l’entrée récemment construite, dans les années 2000. Très élégante, la façade est un peu rétrograde. « Moderniste », si vous préférez, au sens où le modernisme se repère facilement comme l’esthétique d’avant-garde de la Belle époque et des années vingt. Les Dublinois ont donc opté, au début du XXIe siècle, pour un agrandissement de leur musée qui rappelle le début du siècle précédent. La façade, en tout cas, est très « moderniste », disposant d’ouvertures variées et de grands pans cubiques, comme une toile de Mondrian. L’intérieur est aussi très élégant.

C’est rétrograde mais c’est ravissant, et je ne me lasse pas de m’y promener. Le bonheur le plus grand, dans l’architecture dite moderniste, ou fonctionnaliste, du genre Le Corbusier ou Franck Lloyd Wright, est pour moi assez proche de celui des jardins chinois : le cadrage. Tout un jeu d’ouvertures et de fermetures de perspectives, de champs de visions, qui dynamise terriblement la promenade. Les points de vue créent le mouvement du regard et entraînent le mouvement des pieds, ce qui est idéal pour un musée d’art. 

Quand on a les yeux fatigués, l’esprit embrumé, il est bon de donner à ses facultés optiques des vitamines qui les excitent et relèvent leur quotidien. Ci-lié un billet chinois qui parlait de cette gymnastique perceptive et esthétique, suivi de très beaux commentaires.

Avec le temps, la National Gallery est donc devenu un très joli musée.

Dans les salles consacrées aux peintures irlandaises, j’ai ressenti une émotion inattendue. J’ai revu, sans y avoir pensé au préalable, les paysages représentant le fleuve Liffey, que j’avais tant regardé autrefois.

À l’époque où j’écrivais un récit de voyage sur ce fleuve, je composais un chapitre sur ses représentations dans l’art. Cela permettait, incidemment, de dresser une sorte d’histoire de la peinture irlandaise : qui sait que les peintres du XVIIIe faisaient deux types de paysages, les « topographiques » et les « idéaux » ? Dans les premiers, ils s’attachaient à la précision géographique des territoires, ils prenaient possession de la terre d’Irlande. Dans les seconds, ils prenaient modèle sur les Français – Claude le Lorrain en particulier – et les Italiens pour élaborer des paysages fabuleux et irréels.

La minutie conquise dans la peinture topographique apportait de la précision dans les paysages idéaux. Les techniques utilisées pour les paysages idéaux apportaient de la grâce et de l’inspiration dans les relevés topographiques. C’est pourquoi le voyageur peu scrupuleux pourrait passer dans les salles de la National Gallery en pensant qu’il n’y a que des paysages, sans distinction essentielle.

La vue d’Ashford m’a singulièrement ému. Pas seulement le tableau, mais l’ensemble des souvenirs liés à la Liffey. Les longues promenades à vélo le long du fleuve, les heures passées à écrire, les visites, les œuvres d’art examinées des centaines de fois, le soleil le samedi matin sur les quais suspendus.

 Toutes ces choses qui furent si consolantes.

Déjà, à l’époque, la vision des fleurs sauvages, vers Strawberry Beds, en dehors de la ville, me faisait frissonner.

Maintenant, je tremble devant le tableau d’un petit maître des Lumière. Je suis vraiment une chiffe molle, une midinette des barrières, voilà ce que je suis.

Comment faire confiance à quelqu’un qui ne peut faire face aux assauts de la beauté ?

La géographie de Fionnbarra

Le père de Fionnbarra parlait Gaélique. C’était sa langue natale. Il a appris l’anglais plus tard, avec les autres garçons de l’école. Il venait de la région de West Cork et il a fini sa vie dans l’est de l’Irlande, une ville entre Dublin et Belfast.  

Fionnbarra, qui se fait appeler Barra, a donc toujours eu une pratique de l’Irlande qui le situait dans le nord de Dublin, et pour ainsi dire dans ce qui étire Dublin vers le nord.

Il y a des années, nous nous promenions en voiture sur les routes de campagne qui étaient les anciennes voies rapides pour Belfast. Nous partagions alors une maison, dans un quartier ouvrier de Dublin. Il me disait, ça te dirait de changer d’air ? Je t’emmène faire un tour de voiture. Et il empruntait ces routes qui mènent à l’aéroport, et nous mangions des sandwiches extraordinaires sur les bas-côtés, les yeux rivés sur les champs. Quelque chose l’attire sur les routes du nord de la capitale, c’est ainsi.

Le père de Barra a travaillé de longues années à la douane. Lui dont la langue natale était le gaélique, s’occupait des passages entre Irlande du nord et République d’Irlande. C’est peut-être pourquoi Barra n’a jamais eu de paroles tranchées sur la question de l’Irlande du nord. Il en parlait souvent, mais les mots « Gerry Adams », « IRA », « Sinn Fein », « Northern Ireland » étaient prononcés à voix basse. Il détestait les Américains, d’ascendance irlandaise, qui, venant à Dublin, criaient dans les pubs leur engagement républicain. « Ils feraient mieux de fermer leur grande gueule ; on ne sait pas sur qui on peut tomber. »

Depuis toujours, il exprime ses sentiments existentiels par des déplacements géographiques. D’une chambre à l’autre, quand la maison en contient plusieurs, d’une maison à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’une ville à l’autre. Aujourd’hui, il voudrait peut-être changer de pays.

Il a toujours appartenu au nord de la ville. Les beaux quartiers du sud, pour lui, c’était un peu de la frime. Or, depuis que son père est mort, il habite dans une rue du sud de la ville.

J’y suis allé dormir l’autre jour. Le lendemain matin, il prenait son petit déjeuner debout en écoutant la radio et il me dit : « Ca fait dix ans qu’on se connaît, c’est ça ? »

« Déjà dix ans ? »

« C’était pas en 98 ou 99 qu’on habitait dans la maison de Phibsborough ? »

« Mais oui, c’est ça. Ca fait dix ans qu’on se connaît. »

Il me demanda mon âge. Il se demanda ce qu’on sera devenu dans dix ans. Dans une grimace, il me dit que j’aurai quarante-six ans dans dix ans, puis il partit au travail.

« Fais comme chez toi me dit-il. Assure-toi juste de bien fermer la porte derrière toi. »

Gens de Dublin, du sud au nord

Ce qui m’a le plus frappé à Dublin, ce n’est pas le changement des choses, c’est le changement des gens. La population dublinoise a varié assez profondément.

Samedi matin, j’ai marché depuis le Concert Hall jusqu’à l’université Trinity College, puis dans l’après midi de Trinity jusqu’à la rue O’Connell, où j’ai bu des pintes de Guinness avec un vieux copain, dans un pub charmant, le Brannigan’s, que je recommande. Enfin, dans la soirée, avec ce même vieux copain, jusqu’à Parnell Square, tout en haut d’O’Connell street, où nous nous sommes restaurés de frites et de poisson, avant de nous séparer.

Dans le sud, ce qui a vraiment changé, c’est la beauté des Dublinoises. On en rencontre de nombreuses qui sont incontestablement élégantes. Il y a dix ans, leur élégance était un peu forcée, un peu arrogante, les femmes de « Dublin 4 » jouaient aux Parisiennes, aux Anglaises, je ne sais pas trop. Aujourd’hui, elles sont naturelles, leur peau est intéressante, leur démarche sans prétention, et elles dégagent une tranquillité bonhomme en même temps qu’une vraie classe, sure d’elle-même, une classe de classe sociale privilégiée. De beaux yeux, aussi, beaucoup de beaux yeux.

Quand on traverse la Liffey, le fleuve qui coupe la ville en deux, on entre dans un Dublin plus ouvrier, et plus cosmopolite. Les femmes élégantes ne sont plus irlandaises, mais polonaises. On les reconnaît, on les distingue aisément des Irlandaises, qu’on ne nous raconte pas d’histoire. Contrairement à ce que la vulgate des voyageurs fait circuler, ce n’est pas parce que les Polonais sont costauds, blonds aux yeux bleus, portés sur l’alcool et catholiques qu’ils se fondent dans le paysage. Les femmes slaves n’ont pas le même port de tête, et pas du tout la même démarche que les femmes irlandaises, mais pas du tout (je me demande même comment on peut être aveugle au point de ne pas percevoir des évidences esthétiques aussi claires.) Les femmes slaves sont vraiment grandes, et plus belles que la moyenne des êtres humains de race blanche. En Occident, je crois qu’il n’y a rien de plus parfait, de plus minutieusement poli que les femmes d’Europe de l’est. Après, c’est une affaire de goût, on peut préférer, et d’ailleurs on préfère souvent, les femmes françaises et italiennes. Mais cela tient au talent propre à ces dernières, au supplément d’âme qu’elles introduisent dans leur vie quotidienne, non à leur perfection plastique.

J’ai conscience de l’aspect scandaleux, incorrect et ridicule dont ces paroles sont empreintes. Je précise donc, pour les lecteurs pressés, qu’il s’agit là, au point de vue du style, d’un pastiche des écrits de voyageurs orientalistes.

Reste que, ethnologiquement parlant, et sans jugement de valeur, la ville de Dublin est, au sud, très « irlandais aisé », au nord « irlandais moins aisé », slave, africain et chinois.

Car c’est la grande surprise de Parnell Square : les Chinois ont débarqué en force ! Ils sont partout. Des Chinois, des Chinois, des Chinois.

Il y a dix ans, c’étaient surtout des Africains qui avaient leurs commerces autour de Parnell Square, surtout en bas de North Great George street. Aujourd’hui, les Noirs sont en grande minorité, ils ont peut-être émigré un pleu plus au nord, vers Dorset street, ou même North Circular Road. Cela pourra faire l’objet d’un autre séjour à Dublin : à la recherche des Afro-carribéens perdus. Toujours est-il que pour l’heure, Parnell Square a changé de population. Des Chinois, des Slaves, des pubs irlandais, tout cela fait bon ménage et produit une des rues les plus sympathiquement dangereuses de toute l’Irlande.

Venez à Parnell Square, vous y flânerez, vous y mourrez peut-être, et vous ne quitterez plus l’Irlande, voilà ce que devrait proposer l’Office du tourisme.

Et pour la première fois, depuis que je traîne sur les îles britanniques, des restaurants chinois en grand nombre qui semblent bien proposer de la vraie cuisine chinoise. 

Beauté des Anglaises et passion amoureuse

J’aime dire que je n’ai pas de type. Qu’aucune femme n’est plus mon type qu’une autre.

C’est un peu vrai, même si j’ai plus d’inclination pour les peaux mates, les peaux… Oui, les peaux mates. La fille peut êtres très blanche ou très jaune ou très noire, peu m’importe.

La peau des femmes britanniques est rarement très mate. Donc vivre dans ces régions du monde est pour moi d’un grand repos pour les nerfs. Je peux être un gentleman avec ces dames, leur tenir la porte ou leur adresser la parole sans être troublé outre mesure, ce qui est moins le cas en Italie, en Chine ou en France. Surtout le sud de la France.

Et pourtant c’est une femme anglaise qui a provoqué en moi une violente passion, il y a sept ou huit ans. Une femme dont la peau n’avait rien de mat. Elle n’était pas très belle, selon mes pauvres critères (le mat, on dira ce que l’on veut, c’est un critère de jugement esthétique un peu limité.) Elle était à l’opposé de ce qui m’attire habituellement, mais je fus obsédé par elle matin, midi et soir, pendant un an. Incapable de rien faire d’autre que de penser à elle, d’imaginer des stratagèmes pour la voir, être près d’elle, évoluer dans le champs irradié de ses territoires. Je crois être devenu un peu fou. Tout ce que je lisais, écrivais, écoutais, était relié à elle, d’une manière ou d’une autre.

J’ai compris, après coup, que c’était la passion. Une maladie particulière, qui vous aliène complètement et vous rend misérable comme ces anciens combattants, qu’on ne comprend plus et dont on tolère les petites manies parce qu’aussi bien elles sont inoffensives. Une maladie qui vous fait rouler à contre-sens, sur des routes dangereuses.

L’amour normal vous guérit parfois de cette glue poisseuse qu’on n’appelle plus la passion, car le mot passion a perdu de son sens. L’amour pour une fille à la peau mate, par exemple.

Et voilà qu’en écoutant Purcell dans mon ipod, l’image d’une jeune femme typiquement britannique hante mon esprit. Son visage vient se superposer à tout ce que je juge anglais, musique, langue, accent, tournure d’esprit, couleurs et assortiment de couleurs, chevelure, mode, manière d’être. Elle devient la déesse de l’Angleterre, sans être anglaise elle-même (mais les Anglais sont un peu partout et se sont reproduits aux quatre coins de l’Albion)

Ce ne sera pas la passion à nouveau, car avec l’âge et la sagesse, on apprend à repérer les signes annonciateurs du chaos sentimental. Il s’agit peut-être de ce que la langue anglaise nomme infatuation. Je n’ai jamais saisi ce que cela voulait dire, alors comme je ne comprends pas non plus le sentiment que cette fille provoque en moi, je me dis que ce signifiant et ce signifié ont une chance d’être faits l’un pour l’autre.

J’en profite pour lancer l’idée que la passion amoureuse est probablement à l’origine du sentiment religieux. Si j’avais été un homme primitif, j’aurais construit un totem en l’honneur de mon Anglaise. La passion vous fait croire à la puissance surhumaine de la personne que vous aimez. Vous l’imaginez capable de tout. Même sa tristesse, sa déprime, ses soucis merdiques sont prestigieux à vos yeux. Aussi sordide que sa vie puisse être, vous transfigurez toute médiocrité en gloire, en majesté, en beauté éclatante.

Cela vous fait devenir fou, ou artiste, ou criminel, ou saint.

Les juristes, en créant la notion de « crime passionnel », ont compris cette réalité que les philosophes subliment, que les psychologues méprisent, que les sociologues ignorent.

Cette fois, ce ne sera pas la passion, donc, mais c’est le retour de cet étrange phénomène : une attirance inexplicable pour une femme, relativement indifférente à moi, mais bienveillante et sympathique. Une femme sans étincelle, plutôt froide, mais dont l’image prend des proportions ridiculement grandes dans mes rêveries.

Le patriotisme des Français

A l’approche des fêtes de Noël, des livres de voyage emplissent les étalages des libraires pour offrir. Les éditions Lonely Planet en propose un, assez épais, qui consiste en un traitement minimal de tous les pays du monde.

On peut critiquer cela.

On peut aussi penser que ce n’est pas mal.

Que cela donne une espèce de photographie nivelante de la cartographie planétaire de ce moment de l’histoire du monde. Dans dix ans des pays auront disparu, seront devenus des régions de pays prédateurs, d’autres seront apparus…

Pourquoi pas ?

Sur la France, deux pages. Deux pages qui sont censées être positives, stimulantes.

Très peu d’informations, donc, mais ultra ciblées pour résumer l’essentiel.

Voici l’essentiel de notre profil ethnologique, mes chers compatriotes, aux yeux des voyageurs australiens, c’est-à-dire du monde anglo-saxon :

D’un patriotisme exacerbé, nous pensons vivre dans le meilleur des pays du monde. Et comme nous avons inventé la joie de vivre*, nous n’avons peut-être pas tout à fait tort.  Je m’arrête là.

Je vous laisse réfléchir pendant que je vais pleurer, la tête dans les mains, dans un coin reculé d’un pub obscur. 

*En français dans le texte [n.d.a.]

« Hunger » : des corps, de la merde, de l’art et des Irlandais

irlande-august-08-053.1225653066.JPG

Ceci est une fresque que l’on peut voir dans les quartiers catholiques de Belfast.

Le passant, le voyageur candide, pourrait croire qu’il s’agit de figures christiques, ou des moines, ou des saints, ou des personnages de la Bible. Cheveux longs, barbes, vêtus de capes, pieds nus, dignité de la pose, ils ont tout l’attirail pour figurer dans la Légende dorée.

En réalité, ils représentent les grévistes de la faim qui, enfermés dans les prisons britanniques à la fin des années 70, réclamaient un statut politique spécial. Ils ont d’abord refusé de porter les uniformes de prisonniers, puis ils ont fait une grève de la toilette, puis ils ont décidé de couvrir de leurs excrément les murs de leur cellule. C’est pourquoi on les voit non rasés, enveloppés dans des couvertures, et dans un décors de de couleur terre sienne. Leur situation ne s’améliorant pas, ils se lancèrent dans une grève de la faim qui menèrent dix grévistes à la mort.

A l’occasion de la sortie de Hunger, le film de S. Mc Queen, Courrier international propose une chronologie des événements. Les « troubles », comme on disait là-haut.

Cela s’est passé en 1981, l’année même où, en France, la gauche arrivait au pouvoir, où la peine de mort fut abolie, où Jack Lang se lançait dans des années de célébrations culturelles sans fin. On oublie, en France, que juste à côté, en Irlande et au Royaume uni, les violences étaient encore terribles entre républicains (indépendantistes et catholiques) et unionistes (pro-britanniques et protestants). Que cette violence n’a vraiment cessé qu’il y a peu.

Ce qui frappe dans cet événement des prisonniers de la prison « H Block », c’est l’interaction entre l’art et la politique. Bobby Sands écrivait des poèmes en prison, qui étaient publiés par des journaux irlandais. Les protestations étaient esthétiques et agissaient sur les sens, l’odeur, la vision, et sur l’imagination du public. L’activisme de ces gens ressemble à des performances de Joseph Beuys, à des actions horribles des « actionnistes viennois ».

Et les fresques dans les rues rappellent cette coexistence puissante entre art et revendication politique. N’oublions pas les liens serrés qu’il y a toujours eu entre l’art européen et la martyrologie chrétienne. Les corps souffrants, les passions, les gisants, ont toujours inspiré les chrétiens d’Europe de l’ouest. De ce point de vue, il est clair que, malgré les critiques qui peuvent leur être faites, les catholiques ont au moins remporté une bataille, celle de l’image, comme on dit aujourd’hui.

hungerposter.1225660251.jpg

Ce n’est donc pas un hasard si c’est un artiste qui a réalisé Hunger.

Steeve Mac Queen, lauréat du prix Turner, a choisi de traiter le sujet de Bobby Sands pour son premier long métrage, et c’est un film essentiellement artistique. Politiquement, on ne saurait dire si le film est anti-britannique ou non. On voit bien qu’aucune décision n’était facile à prendre à l’époque. Mais l’essentiel du film n’est pas là.

On voit des corps, la blancheur des corps, des corps nus qui cherchent à se protéger des brutalités d’autres corps, noirs ceux-là, le noir de l’uniforme étatique. On voit le corps des hommes de l’Etat et le corps blanc des hommes sans Etat. On voit deux façons de faire de la politique : celle de l’Etat (ici l’Etat britannique, mais ce pourrait être l’Etat français) et celle des hommes à qui il ne reste plus rien que leur corps nu, sans arme et sans pouvoir.

Transfiguration des corps sans arme, sans pudeur et sans force.

On voit combien les forces de la police sont impuissantes face à ces enragés irlandais. Combien les matons ont peur de se faire assassiner par les paramilitaires indépendantistes, qui continuaient d’agir dehors. Combien les coups ne portent plus vraiment, lorsque les corps n’appartiennent plus au même régime, au même mode de perception.

Je parle d’un film, n’est-ce pas, non pas de la réalité des événements.

Un film très esthétisant, donc, avec des contrastes tranchants, la blancheur des peaux dans l’obscurité des cellules. La merde sur les murs y est filmée comme de la matière colorée, car on a beau retourner le problème dans tous les sens : le caca c’est sale, mais étalé sur un mur blanc, c’est joli. Cela fait partie du scandale que constituent ces événements.

Et je ne parle de la longue séquence du dialogue entre Bobby Sands et l’homme d’église. D’abord leur accent et leur débit m’empêchaient de bien comprendre, et puis la scène est trop longue et mon billet doit s’arrêter. Qu’on me laisse seulement dire que cette scène restera dans les annales du cinéma comme un des plus longs plans-séquences dialogués qui soit. Voilà une autre performance physique des acteurs, dont on ne parle jamais, car, évidemment, ce qu’a enduré l’acteur principal pour incarner un homme qui meurt de faim dépasse l’entendement et prend toute l’attention des médias.

Un film sur les corps suppliciés, sur la religion dans un monde matériel. La religion des corps, que personne ne peut encadrer, ni contraindre.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

or-noir-des-steppes_couverture-2.1227362664.JPG

La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

or-noir-des-steppes-2.1227362300.JPG

C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

or-noir-des-steppes_filles-2.1227362823.JPG

L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

or-noir-des-steppes_le-gap.1227363104.JPG

La carte de Nicolas Bouvier

Pour son long voyage, de juin 1953 à octobre 1956, Nicolas Bouvier avait une carte gigantesque. Une carte qui couvre le territoire de Genève à Yokohma, en passant par le Khyber Pass et l’île de Ceylan, ça ne se plie pas aisément dans les bouchons et les files d’attente aux feux rouges.

C’était un grand amoureux des cartes. Depuis l’enfance, il les admirait, les parcourait du regard. Je ne peux pas en dire autant, moi, je n’aime les cartes que depuis peu. C’est la philosophie qui m’a amené vers les cartes, j’en ai un peu honte. J’aurais préféré être un enfant cartographe, rêveur et lisant des romans d’aventure. Las, je n’étais que métaphysicien, comme tous les gamins d’artisans.

 Les surfaces de papier, je les coloriais, les maculais, comme s’il fallait toujours en achever le contenu.

Les écrivains voyageurs, quand ils publient leur récit, ne pensent pas assez eux non plus, aux cartes. Jean Rolin n’en a intégré qu’une seule, sauf erreur, dans ses livres – dans Ligne de front.  

Il est curieux que Bouvier n’ait pas imaginé d’en créer, dans son oeuvre, à sa manière. Il aimait le visuel et l’auditif autant que le littéraire, et il aimait les cartes. Qu’est-ce qui le retenait de se lancer dans des palimpsestes de lignes territoriales ? De faire vibrer les directions, les orientations, les itinéraires et les signalisations ?