Familles françaises

Pendant ces mois d’été, j’ai côtoyé, fréquenté, ennuyé et apitoyé beaucoup de familles. J’en tire une conclusion inattendue.

D’abord, je note que la famille n’est pas nécessairement l’enfer. Je peux témoigner que bien des gens font mieux que supporter cette organisation cellulaire que je croyais profondément contre-nature et autoritaire. Beaucoup ont une réelle capacité à dépasser leurs frustrations, leur colère, leur ennui, pour construire un quotidien, ma foi, relativement heureux.

J’ai même observé des moments de grâce que le célibataire ne peut pas connaître. Surtout avec les enfants. Des moments de tendresse filiale, de suspension des passions humaines. La grâce, c’est le mot, car elle ne s’impose qu’à ceux qui ne la cherchent pas. Et Dieu sait que la présence d’enfants vous oblige tôt ou tard à tracer une croix sur tout projet d’atteindre à court ou moyen terme la plénitude mentale.

Oui, parce qu’il convient de rappeler que les familles sont des constructions scandaleuses, à la base, pleines de bruit et de fureur, de silences destructeurs et de non-dits accusateurs. Qui a dit que la famille était un refuge, un lieu de bonheur ?

Autrefois, les familles se distribuaient en deux catégories : celles qui pouvaient se payer des domestiques (précepteurs, gouvernantes, nourrices), et celles qui faisaient travailler les enfants. Dans les deux cas, on s’exonérait de la pénible charge de l’éducation de ces êtres magnifiques et admirables, mais bruyants, stupides, incapables de soutenir une conversation intéressante, capricieux, peureux, courant des risques aussi aberrants qu’angoissants pour les adultes, fatigants et ingrats. (Quand il voit ce que les enfants regardent à la télé, ce qu’ils écoutent comme musique, le sage précaire est contraint d’admettre qu’ils ont, en plus, des goûts de chiottes.)

Si un jour je suis père, ce que j’ai failli être plusieurs fois dans ma vie, je ne suis pas certain de posséder les ressources mentales et énergétiques pour tolérer leurs vices et leurs manières. Ce qui me fait penser que mes propres parents ont été des saints, des espèces d’êtres supérieurs, pour avoir su nous accepter mes frères, ma soeur et moi, comme nous étions. Ils étaient peut-être des sages précaires, à leur façon.

Eh bien malgré tout cela, je suis dans l’obligation d’avouer que, par moments, les familles françaises connaissent un état de félicité totale, un peu flottant, où la fatigue est communiquée et se transforme en légèreté des corps, où tout le monde fait la trêve. Comme c’est beau et émouvant, cette trêve collective. Individuellement, ils ne se rendent pas compte qu’ils vivent un tel moment. C’est vous qui, extérieur à tout cela, vous sentez de trop, et presque gêné d’assister à cette béatitude intime. Vous aimeriez vous éloigner, mais vous craignez que vos mouvements compromettent l’harmonie de l’instant. Alors vous vous faites petit et muet jusqu’aux prochains hurlements.

La langue bien pendue des Parisiennes

Les gens de la nuit usent d’un langage assez dru, il faut dire. Dans le café où j’ai passé la nuit, une femme conseillait à son amie d’aller « se payer un gros zizi ». Une autre, à une autre table, criait qu’elle n’aimait que les femmes. Une autre se proposait de sucer son commensal. Moi, à moitié somnolent, je n’étais pas certain d’entendre vraiment ce que j’entendais, alors je tendais l’oreille, et je m’aperçus combien drue était la langue bien pendue des gens de la nuit.

J’essayais de lire l’essai d’un universitaire anglais qui fait autorité dans le champs de la littérature du voyage. A la fin de la lecture du premier essai, je ne savais toujours pas si la littérature du voyage était un genre à part entière ou pas (ce que l’article se proposait d’élucider, en introduction.)

A côté de moi, une bande de Cantonnaises passa la nuit à discuter et à dormir sur la table, comme des étudiants fatigués des universités chinoises. La tête dans leurs bras repliés. De temps en temps, un videur les réveillait avant de retourner vers les filles à la langue drue qui, voyant que leur soirée était sur le point de finir en eau de boudin, le provoquaient en promettant une pipe des familles.

A quatre heures du matin, je commandais un café viennois, histoire de bien commencer la journée. Les Cantonnaises déléguèrent la meilleure linguiste d’entre elles pour me demander « à quelle heure prendre le train » en anglais. Elles voulaient parler du métro, pour aller à Gambetta.

A cinq heures, le service change, il faut régler. Les filles drues à la langue agile s’en vont sans se laisser accompagner par le grand videur, qui n’a pas l’air surpris. Pas le moins du monde. 

Back in Dublin : Tom, les breakfast et les Polonais

Tom n’a presque pas changé. A part son appartement, qui est maintenant grand et bourgeois, il vit la même existence frugale et mesurée d’il y a dix ans. Sans emploi, il dépense si peu qu’en gagnant sa vie de manière chaotique, il peut payer son loyer et faire son pain. Ce matin, j’ai eu le privilège de le voir préparer son pain. Il le fait deux fois par semaine, sérieusement, presque religieusement. J’assiste à ce rituel en me faisant discret, comme lorsque je surprends un office bouddhiste dans un temple chinois.

Pour moi, Dublin c’est bien sûr la Guinness, mais aussi l’Irish breakfast, les fish and chips et toute sorte de choses très mauvaises pour la santé. J’ai marché dans la ville sans trouver de petit-déjeuner digne de ce nom. Obligé de me réfugier dans un café international, je fus réduit à un régime sain et exotique, moi qui voulais me gaver de baked beans, de saucisses, de lard, de beurre, de boudin, que sais-je ? De pommes de terre frites.

Dublin, sans avoir changé en apparence, depuis les cinq dernières années, a tout de même évolué. Les immigrés prennent plus de place et se montrent plus volontiers dans la rue. Les Polonais, sans conteste, donnent à la ville quelque chose de neuf. Certaines rues regorgent de magasins Polski, de coiffeurs, de boutiques est-européennes, bref les Polonais s’affichent comme communauté et m’ont donné l’impression d’être heureux à Dublin.

Tom les voit d’un bon oeil. Mais en même temps, Tom voit beaucoup de gens d’un bon oeil.

Épisode balinais à Macao : la main d’une femme possédée

Chaussée de bottes, vêtue d’un pantalon moulant, d’une pièce de tissu sur le haut du corps, une pièce de tissu qui était pensée, par un designer local, comme dévoilant plus de poitrine que les défenseurs du Coran ont l’habitude de le tolérer, Karina m’emmène au Casino, le Sand’s. Sur le chemin, elle me demande si je suis en possession de mon passeport. La question de mon passeport, je me la suis posée, déjà. J’ai préféré le laisser à l’hôtel, pensant qu’il était plus en sécurité là-bas. Après tout, je n’ai aucune idée de l’endroit où m’amène ma nouvelle amie. Elle me reproche de ne pas l’avoir avec moi, alors qu’on ne le demande pas à l’entrée du Sand’s.

Au premier étage, une immense salle de jeux. Des Africains saluent Karina, ce sont de vieilles connaissances. J’entamerais bien une conversation avec eux, car ils ont l’air sympathique et, si ça se trouve, ils viennent du Togo et nous pourrions parler football, Zidane, Adebayor, que sais-je ? Mais la présence de Karina, son attitude séduisante, m’attire vers elle.

Elle commande une boisson à base de vodka et de jus de fruit, et une bière pour moi. Son accent balinais, quand elle parle anglais, et l’accent chinois de la serveuse ne leur permettent pas de se comprendre. Le mot orange ne passe pas ; le mot vodka non plus. La serveuse lui apportera plusieurs verres, que Karina descendra consciencieusement, mais qui ne seront jamais tout à fait celui qu’elle désire. Elle s’assied à une machine à sous et me dit : « Donne-moi cent dollars. » Ce n’est pas un ordre, pas une faveur, pas une prière. C’est une affirmation, l’évidence d’un programme qu’elle connaît par cœur et qu’elle suit point par point. À ce point, c’était à l’étranger de dépenser son premier billet de cent, les autres viendraient plus tard.

« Jamais de la vie je ne te donnerai cent dollars, ma chérie. 

– Mais je veux jouer ! On est là pour jouer !

– Tu as raison, moi aussi je veux jouer. Karina, donne-moi cent dollars. »

Nous rigolons un peu, puis je vais changer cinquante dollars en jetons pour machines à sous. Dans tous les cas, j’avais prévu de dépenser de l’argent pour jouer, et sans Karina, je n’y serais pas venu, alors perdu pour perdu, autant jouer cet argent tout de suite. Ce jeu m’ennuie très vite, je donne tous mes jetons à Karina qui entre en ébullition. Elle établit une relation fusionnelle, de communication magique avec la machine. Elle gagne souvent, elle atteint la somme de trois cents dollars. « Jésus Christ, pensé-je, cette fille a un don, c’est certain. Si personne ne l’arrête, elle va dévaliser la banque. » Elle touche l’écran, elle invoque les images qu’elle veut voir réapparaître, et ils réapparaissent. Je la quitte pour me promener dans la grande salle.

Un groupe de rock britannique chante des chansons des Beatles, des King, de U2, de la bande originale de Reservoir Dogs. Ils dansent, ils font un gros effort pour mettre de l’ambiance. Ils encouragent le public à taper des mains et à chanter. Le public, de son côté, composé de Chinois de différents âges, ne comprend pas les injonctions des artistes, et les regardent sans bouger, sans juger, les bras croisés et une cigarette allumée. Parfois, un homme pointe un doigt vers la fille qui danse sur la scène. Leur attitude contemplative me suggère que leur esprit est tout entier absorbé par des calculs complexes concernant la fortune qu’il leur reste, les paris qu’ils pourraient faire et les mesures possibles des risques à prendre et des profits qu’ils pourraient réaliser. Le groupe anglo-saxon, lui, doit passer des soirées bien mornes, à Macao, et fait preuve d’un grand sens du sacrifice professionnel, pour continuer à sourire, à prétendre s’amuser sur scène, alors qu’ils sont regardés comme des singes dans un zoo.

Quand je reviens voir Karina, elle est toujours électrisée par sa machine à sous. Elle me tire à elle, me pose la main sur sa poitrine, sur ses cuisses. Elle explose de joie quand elle gagne et m’enlace et m’embrasse. Je profite de la situation sans fièvre : je sais que je ne suis qu’un exutoire passager de son trop plein d’excitation. Mais enfin, je ne laisse pas passer l’occasion, non plus, de soupeser ce corps expérimenté. Ce n’est pas tous les jours qu’on a une Indonésienne sous la main. Elle me fait toucher l’écran, moi aussi, je m’exécute tandis qu’elle me caresse le dos et les bras car ses mains ne peuvent rester inutilisées. Pendant qu’elle joue, je lui prends la main libre et examine de près ses lignes de chance, de vie, ses lignes multiples qui font de sa paume un paysage désertique. Je regarde ses doigts, ses ongles. Je passe de ses mains à ses hanches, que je tripote l’air de rien. Les bourrelets de cette fille sont la volupté même. Shen Fu, dans le classique Fu Sheng Liu Ji (Six récits d’une vie flottante) écrit que « la beauté de la caresse vient de ce qu’elle est donnée naturellement, dans un moment de semi inconscience. »  Ce que je fais est bien naturel, et elle est bel et bien dans un état de semi inconscience ; nos caresses sont donc légitimes. Karina est absente, elle ne réagit qu’aux images qui défilent sur l’écran, ce qui rend notre petit jeu un peu lassant. Cependant, son visage, possédé par le démon du jeu, est l’objet de contractions et de déformations soudaines qui la rendent hideuse. Un sourire diabolique barre son joli minois, par instants, et me donne la chair de poule.

À une heure du matin, j’en ai plus qu’assez vu. Il faudra encore convaincre Karina de me rendre mon écharpe qu’elle porte depuis notre arrivée au casino, et briser une à une toutes ses tentatives de me faire rester.

Épisode balinais de Macao : le pied nu d’une femme pieuse

Karina dit que Dieu donne tout et qu’il peut tout reprendre. Que Dieu donne la vie, le bonheur, la chance ; mais, précisément, comment comprendre qu’Il m’ait donné toutes ces choses enviables, moi qui suis satisfait d’une réalité exempte de surnaturel ? Je suis à Macao, j’ai passé une merveilleuse journée… « Mais c’est grâce à Dieu ! Tout ça, c’est Dieu qui te l’a donné, c’est pourquoi tu dois essayer de croire. » Je lui avoue mon scepticisme devant le manque de logique d’un Dieu qui donne tant à un mécréant sans rien en échange ; s’Il était cohérent, il aurait dû me faire rencontrer une femme désagréable et moche, au lieu de quoi je tombe sur une délicieuse Balinaise qui me parle de vie éternelle. « Je suis comblé, Karina, au comble du bonheur ! »

Elle évoque son amour du chant religieux. Elle va dans les mosquées, dans les églises catholiques, dans les églises protestantes, dans les églises nestoriennes, et elle chante. Une fois les chants terminés, elle s’en va car « les longs discours l’endorment. » Dieu est déjà dans son cœur, elle n’a pas besoin en sus d’avoir « la tête cassée. »

Parler de Dieu la rapproche de moi et, par le mystère d’une force théologale, me rapproche d’elle en retour. Grand cœur d’artichaut, je fonds devant ses yeux sérieux et son sourire coquin.

Pour chercher une explication scientifique au phénomène de l’amour, un chercheur américain, Arthur Aron pour ne  pas le nommer, a enfermé des hommes et des femmes qui ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam dans des cellules, deux par deux. Dans chaque pièce, l’homme et la femme devaient échanger quelques détails sur leur vie personnelle et se regarder dans les yeux pendant deux minutes. L’expérience terminée, ils reconnaissaient ressentir un début d’attirance physique et un commencement d’attachement sentimental à l’endroit de leur partenaire.

Que dire, alors, de ma Balinaise et de moi, qui nous regardons depuis quinze minutes, qui oublions le monde séculaire autour de nous pour voyager dans des zones éthérées, depuis le fond de nos yeux ? Je lui avoue que s’il m’était donné de la voir tous les jours, et que si tous les jours elle me parlait avec le même enthousiasme, peut-être me mettrais-je à croire en Dieu, et en tout ce qu’elle voudrait. Un chercheur américain pourrait aisément déceler, à mon état bio-chimique et aux signes mesurables de mon comportement communicatif, qu’en effet, un mélange d’attirance physique, de tendresse et de sentimentalité prennent racine en moi. En définitive, peut-être que les chercheurs anglo-saxons, contrairement à ce que l’on croit, ne disent pas complètement n’importe quoi. 

La tong qui se balançait sur un orteil depuis plusieurs minutes, tombe à terre. Karina ne la ramasse pas, elle garde les jambes croisées. Son corps est potelé mais son pied est fin et ses orteils parfaitement dessinés. Un tatouage au-dessus de sa cheville excite constamment mon regard. Elle dit qu’il représente le soleil. Nous parlons de l’art du massage des pieds et de ses effets sur le sommeil. Comme elle ne s’en est jamais fait faire, je lui en explique la procédure, en joignant, à mon tour, le geste à la parole. Son pied dans la main, j’appuie à l’endroit où, habituellement, je ressens une douleur. Elle dit que ça ne lui fait pas mal. J’appuie à d’autres endroits, elle n’a mal nulle part, alors je masse tout le pied en donnant force explication. Elle a l’habitude de ne pas porter de chaussure, la peau de sa plante de pied est sèche comme du papier. Le massage chinois se termine par le tibia et, précisément, un point juste en dessous du genou. Cet éclairage médical m’autorise à caresser le tibia le plus doux de tous les tibias que j’ai eu l’occasion de toucher dans ma vie. Ma main ne se souvient pas d’avoir caressé un os, mais une chatte, un corps souple et glissant et soyeux. Le mollet ne m’était pas accessible et nous étions dans un lieu public.

Après le massage, elle me propose de partir boire, sans attendre les Africaines. Banco, dis-je, partons sans attendre. Elle va se changer et revient habillée comme une prostituée.

Épisode balinais à Macao : une question de méthodologie

Il fait nuit. De retour à l’hôtel, une fille, à l’accueil, attire mon regard. Petite, jambes nues, échevelée, elle parle en Dieu sait quelle langue avec un vieux Chinois assis. J’apprendrai bientôt qu’elle est de Bali. Elle me demande si je suis grec. La conversation commence, elle sera très serrée.

Ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose, pour aborder les gens, que de leur demander s’ils sont grecs. Elle me fait asseoir à côté d’elle, sur un banc, et m’invite à me joindre à elle, et ses « amis » congolais et camerounais, pour boire gratuitement dans un casino. Des Camerounais et des Congolais, n’est-ce pas parfait pour parler football ? L’équipe de France doit rencontrer le Togo en phase finale de la coupe du monde, cet été, en Allemagne. Tout est réuni pour passer une excellente soirée, baignée par le charme de cette Balinaise. Elle me dira, sur le chemin du casino, que ses amis africains sont en fait des amies, « très sexy, avec de gros culs, chose que nous n’avons pas, nous, pauvres asiatiques. »

Elle était persuadée que j’étais grec. Mon visage, mon front, ma barbe naissante le lui indiquaient, je n’avais rien de français. Mais elle ne connaissait rien à l’Europe, elle n’y avait jamais mis les pieds ! « J’ai vu un livre de méthodologie grecque, il y a des images, et les hommes ont le même visage que toi. » Elle pointe mon front, mon nez et la forme de mes yeux. Tu as vu ça dans un livre de méthodologie ?

Ses amies africaines étaient à l’église, à un service de nuit, visiblement. « On les attend et on va se saouler la gueule, d’accord ? 

– D’accord, mais je n’aime pas me coucher très tard.

– Pourquoi ? C’est les vacances, pas besoin de dormir tôt. »

– Vacances ou pas, j’aime le matin. »

Je compare le soleil à ses yeux, ça la convainc aussitôt. En réalité, elle ne croit pas que je résisterai à l’attrait d’une nuit de fête. Elle-même y résiste si peu qu’elle ne fait rien d’autre. Elle dort la journée.

Elle me parle de son avenir et de ses rêves d’avenir : aller au Royaume Uni, puis aux Etats-Unis, et là-bas, se marier et avoir quatre enfants. Elle est prête à épouser un homme musulman ou chrétien, peu importe la religion du moment qu’il croit en Dieu. Et s’il ne croit pas en Dieu ? « Ce n’est pas possible. » Elle me perce vite à jour. « You not believe ? » La conversation devient théologique en diable. Cette Indonésienne, aux faux airs de Philippine cherche d’abord à me convaincre de l’existence de Dieu, de son omnipotence, mais aussi de sa nature secrète et mystérieuse ; ensuite à me convertir à la foi musulmane qui est la meilleure de toutes et la seule qui nous assure d’être, après la mort, « comme un bébé qui naît », alors qu’un infidèle qui meurt est condamné à être sempiternellement « piqué, mordu et mangé par des serpents, toutes les heures, à chaque minute, des serpents sur toutes les parties de ton corps. » Joignant le geste à la parole, la belle prosélyte me pince gentiment le bras, la cuisse, la main et l’aine. Je ne donne pas cher du modèle occidental si Al Qaida recrute de telles émissaires pour nous mettre sur le chemin du Prophète.

Elle me conjure d’essayer de croire en Dieu, que la foi me rendra plus heureux. Or, moi, s’il y a un domaine où je suis imbattable, c’est le bonheur. Je ne suis pas le meilleur des hommes, mais je suis un des plus heureux. Elle me croit instantanément. Elle me dit que ça se voit sur mon visage, compliment qui me touche beaucoup plus que d’être comparé à un demi-dieu de la méthodologie grecque.

Ma-cao, Macao, Maca-o

Il faudrait réaliser une étude psycho-biologique des voyageurs posant le pied sur un nouveau territoire, pour comprendre ce qui fait que, contre toute attente et pour aucune raison, ils s’y sentent soudainement bien.

Je n’avais nulle part où dormir, à Macao, nul projet défini, la ville aurait pu me rejeter sans peine comme une poussière hétérogène, un corps étranger. Or, dès la sortie du ferry, mes pas me conduisirent vers le bon bus, instinctivement, vers la bonne personne qui me dit combien me coûterait le trajet vers le centre. Je fis les choses sans y penser, par réflexe, je descendis quand j’en sentis le moment opportun, je marchais dans les ruelles pleines de charme autour de la Rua da Felicidade, je ne pensais à rien et je me sentais à ma place. Il est des villes avec lesquelles on se plaît sans pouvoir expliquer pourquoi, de la même manière que des gens, dès le premier contact, dégagent de l’amitié à votre égard, ou des femmes qui vous sont proches sans avoir ouvert la bouche. Dans la Rua da Felicidade, je tombais sur une devanture d’hôtel qui m’intéressa en partie pour l’absence du mot « hôtel » sur la façade. Des rudiments de chinois et une vague intuition des langues latines m’ont fait deviner que cela pouvait être mon prochain logement.

Je m’étais fixé une limite financière, concernant la chambre. Au-dessus de cinquante euros la nuit, je rentrais à Hong Kong ou je dormais dehors. Ici, c’était huit euros, pour un bel espace sans fenêtre, aux murs plaqués de bois vert sombre, un lit double, un banc en bois, une commode inutilisable pour des hommes d’un mètre quatre-vingt, un lavabo assez propre et un pot de chambre ! Un pot de chambre, aux bords évasés, comme dans les films. Les murs ne montaient pas jusqu’au plafond, afin que les voyageurs se sachent appartenir à une communauté, dans la chaleur de la nuit. Les douches et les toilettes étaient communes, comme il est convenable qu’elles le soient.

Là encore, si j’étais psychologue évolutionniste, j’entreprendrais une étude bio-chimique sur l’état émotionnel des voyageurs qui entrent dans leur nouvelle chambre d’hôtel. Quelles hormones produisent-ils qui provoquent en eux ce haut-le-cœur de joie ?

Je posai mes affaires, je voulais tout étreindre, cet espace était le mien pour quelques heures, pour une nuit entière, pour deux nuits, une éternité, je l’avais payé, j’étais sauvé et libre de faire l’imbécile.

Une joie enfantine irradiait mes membres d’une sorte de dopamine qui, si j’en crois les théoriciens anglo-saxons du néo-darwinisme, doit être connecté à un vieux sentiment, très vieux, remontant à une lointaine époque de l’évolution de l’espèce. Si je menais une expérience sur ce thème, je partirais de l’hypothèse que le voyageur ressent une joie proche de celle de l’homo erectus lorsqu’il a trouvé une grotte, au soir d’une journée de chasse dans la forêt, un sentiment de délivrance et d’excitation dû au fait d’avoir sécurisé une couche où il va traîner une femelle. Ah ! Mais cela ne signifie pas que chaque chambre d’hôtel fait resurgir le fantasme d’une rencontre sexuelle ! Non, la dopamine, si c’est de cela qu’il s’agit, peut être aussi provoquée par la perspective d’un bon repas et d’une soirée de lecture, tout seul, dans la plénitude infinie de son hôtel borgne.

Je suis retourné dans les rues de Macao, le Largo do Senado, les façades portugaises, l’église baroque de São Domingo aux balcons latéraux, aux fenêtres garnies de persiennes d’où l’on croit voir apparaître des amants du dix-huitième siècle, la peau luisante de sueur. Une église telle qu’on n’en voit pas même en France ni en Italie. Peut-être qu’elle n’est pas portugaise non plus, mais simplement adaptée au climat tropical, haute, lumineuse, plus proche du bambou et de l’éventail que de la pierre et de l’encensoir.

Il faisait encore assez bon pour flâner dans les rues en pente, Rua do Monte, Rua São Domingo, Rua da Palha. Les filles étaient sensuelles. Difficile de faire le partage entre leur latinité et leur appartenance au type chinois. Leur jeans moulants, leurs bottes pointues à talon leur donnent une démarche fauve, lente et provocante. Elles regardent le voyageur avec des airs de défi innocent. Je marchais, je montais une côte, entre étourdissement et enchantement, jusqu’à la vision imposante, dramatique, d’une grande façade baroque qui se détachait violemment sur le ciel. La lumière rasante de fin d’après midi lui donnait encore plus de grandeur et plus de chaleur. C’était les ruines de l’église São Paolo. Une façade, seule, à partir de quoi il faut imaginer une église grandiose. Sa présence sur fond de ciel, la lumière du jour qui la transperce, rendaient le spectacle puissant et poignant.

Je m’assis, dessinais l’ensemble de la façade, puis des détails de pierre sculptée émouvants, ou amusants : une Vierge Marie surmontant un dragon à six ou sept têtes, un bateau portugais, un cadavre. Des Chinois regardaient par-dessus mon épaule et ne faisaient pas de commentaire.

La nuit tombait, ma douleur au pied avait presque disparue. Mon corps, toujours guidé par les vieux atavismes de mes ancêtres Cromagnon, obéit à un réflexe de camouflage et de recroquevillement. Je rentrai à l’hôtel San va Hospedaria par le chemin des écoliers.