La frime et la grâce

« Je suis heureuse » : l’ultime conseil en séduction du couple Pingeot Mitterrand

Le cœur de cette histoire d’amour devenue célèbre entre François Mitterrand et Anne Pingeot n’est pas le moment où la femme cède, ni celui de la rupture, ni celui de la reconquête ou de l’enfant, mais c’est le moment où Anne écrit quelques mots sur une enveloppe pour exprimer le bonheur que lui apporte sa relation avec cet homme.

Cela me bouleverse car ce n’est pas une qualité partagée universellement que de savoir trouver les mots pour le bonheur. Les gens sont souvent plus inspirés par la tristesse et la mélancolie. Le chagrin d’amour a produit plus de poèmes que la joie de vivre.

La jeune femme vit ces petits voyages dans la cambrousse franchouillarde avec un monsieur qui pourrait être son père. Ils visitent des églises et des musées, ce n’est pas très croustillant. Mais dans ces virées discrètes, une intensité naît entre les deux, faite de mots, d’images et de rêveries. Cela seul suffit à remplir deux existences et à apporter ce qui est si important : le sentiment de vivre, la sensation forte d’être en connexion intime avec quelqu’un qui nous emporte. Avant d’appeler cela amour, il faut savoir reconnaître la joie, cette sensation de déborder de bonheur.

Étudiante en art, de retour d’une de ces virées, Anne se sent tellement bien qu’elle écrit ces mots :

Je suis profondément heureuse.

Moment merveilleux de ma vie qui

émerge enfin de l’inconscience.

Me souvenir de ce bonheur

qui est grand

solide

bon

Jeunes gens qui vous sentez seuls, n’écoutez pas ces affreux masculinistes qui vous abreuvent de conseils délétères sur la séduction et les relations homme/femme. Ce que vous devez essayer de faire, ce n’est pas de séduire, de conquérir ni d’impressionner. Votre plus grand souhait est d’être en tout point généreux avec la femme qui vous plaît. N’ayez pas peur d’être pris pour un gentil, au contraire, soyez fort gentil, soyez généreux de votre argent si vous en avez, de votre temps, de votre talent, de votre capacité d’écoute. Donnez beaucoup. Donnez ce que vous avez de mieux, pour celle qui mérite tant. Votre seul but devrait de la rendre heureuse. Après, si vous réussissez, peut-être vous aimera-t-elle.

Car ce que Mitterrand a fait de mieux dans cette histoire, c’est de rendre heureux une femme quelque temps.

François Mitterrand et son amour pour Anne Pingeot

François Mitterrand sous l’empire d’Anne Pingeot

Je m’intéresse depuis longtemps à la belle histoire d’amour entre François Mitterrand, l’ancien président, et Anne Pingeot, cette jeune bourgeoise rayonnante qu’il a rencontrée quand elle avait 20 ans, alors que lui avait déjà sa vie politique et sa vie familiale derrière lui. Évidemment, dès que les éditions Gallimard ont publié leur correspondance amoureuse – ces milliers de lettres écrites et envoyées à Anne Pingeot -, ainsi que le journal de bord de Mitterrand, je n’ai pas pu résister. J’habitais à l’étranger à l’époque, mais je l’ai fait acheter immédiatement. Ces lettres et ce journal, avec leurs découpages, leurs photos scotchées, cette narration intime destinée à Anne, m’ont captivé. Aujourd’hui, je les relis encore.

Je me demande parfois pourquoi un homme comme moi, qui se revendique précaire et sans qualité. peut s’intéresser à une figure comme François Mitterrand. Car, soyons clairs, personne ne peut être plus éloigné du sage précaire qu’un Mitterrand.

Quand on plonge dans cette histoire, il est évident que tout homme mûr s’identifie, d’une certaine manière, à lui. La crise de la quarantaine, le sentiment d’avoir peut-être laissé passer l’essentiel, puis l’éblouissement amoureux pour une femme plus jeune. Et surtout, cette volonté immense de la séduire. Mais ce n’est pas une séduction de don Juan, ni une séduction de joueur. Ce n’est même pas exactement une séduction. C’est une question de vie ou de mort. Mitterrand semble vouloir donner toute sa vie à cette femme, lui faire comprendre qu’elle est la clé de sa vitalité. Et ça, bien sûr, on le reconnaît, on s’identifie, on l’a peut-être vécu.

Mais ce qui me fascine le plus dans cette histoire, et que je n’avais pas vu immédiatement lorsque j’ai lu ces livres pour la première fois, c’est la concomitance entre cette passion amoureuse et le renouveau politique de Mitterrand. Quand il rencontre Anne et qu’il commence à lui écrire, il est au creux de la vague. Sa carrière semble derrière lui. Pourtant, au moment où elle finit par céder à ses avances, quand il nage dans le bonheur de cet amour, il devient en 1965 le candidat unique de la gauche aux élections présidentielles.

C’est là qu’il invente une stratégie politique à partir de rien, alors qu’il n’était plus rien. Cette stratégie le propulse comme figure centrale de la gauche, puis de la France entière. Il est clair que cet amour a joué un rôle fondamental. L’amour qu’il reçoit et celui qu’il donne lui apportent un surcroît de beauté, de confiance, de goût du risque, une sensation de toute-puissance. Cela a sans doute contribué à ce qu’il réussisse à rallier des centristes comme Mendès-France et des pestiférés comme le Parti communiste, une alliance inimaginable avant 1965.

Mais c’est là que le sage précaire se trouve exclu de cette dynamique. Car, tout amoureux qu’il soit, le sage précaire n’a jamais été et ne sera jamais un mâle dominant qui agrège les volontés. Personne ne se met au service du sage précaire de manière presque métaphysique. Au risque d’être cuistre, je prétends que les hommes qui ont mis leur énergie, leurs réseaux et leur fortune au service de Mitterrand dans les années 1960 l’ont fait de manière transcendantale : cette soumission était pour eux une condition de possibilité de leur propre action sur le monde.

Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué

La Précarité du sage, 2010.

Or, tous ces mâles dominants qui se sont senti pousser des ailes au contact de Mitterrand et qui le servaient en songeant à leur propre intérêt à venir, ils n’auraient jamais agi de la sorte sans cette histoire d’amour du politicard avec la jeune bourgeoise gracieuse. Avoir conquis une femme si inaccessible, mais l’avoir conquise durablement, corps et âme, l’avoir rendue heureuse, a dû donner un charme irrésistible au quadragénaire sans troupes.

Journal de bord de Mitterrand

En relisant ces lettres, je ne peux m’empêcher de chercher des échos. Peut-être que nous, sages précaires, nous voyons dans cet amour une autre leçon : celle d’un don total, sans espoir de grandeur ni de reconnaissance. Un amour pour vivre, simplement, et pour essayer d’être heureux avec celle qui est entrée dans notre existence pour en être le centre.

Des Saoudiens moins « élitaires » que d’autres

Les Saoudiens souffrent d’une réputation qui ne reflète pas toujours la réalité de leur personnalité. Dans les pays du Golfe persique, notamment en Oman, les stéréotypes abondent. Les Omanais, perçus comme paisibles et agréables, tendent à opposer cette image à celle des Saoudiens, souvent qualifiés d’arrogants ou de prétentieux. Cette perception repose sur plusieurs préjugés : la possession des lieux saints de l’islam, la richesse pétrolière ou encore un certain chauvinisme supposé.

Pourtant, une observation directe et prolongée des Saoudiens vient contredire cette caricature. Au contact, ils révèlent des traits similaires à ceux des Omanais : douceur dans le langage, politesse remarquable et respect profond dans les interactions humaines. Mais ce qui distingue l’Arabie Saoudite d’Oman, c’est la diversité sociale et culturelle, bien plus marquée dans le premier.

Cela a conduit Hajer, mon épouse, à dire que les Saoudiens « sont un peuple moins élitaire que les Omanais. »

Contrairement à Oman, où l’uniformité sociale et l’élégance vestimentaire prédominent, l’Arabie Saoudite expose un éventail plus large de classes sociales et de styles de vie. Les très riches restent souvent invisibles, laissant l’espace public dominé par des classes moyennes et populaires. Cette diversité s’exprime aussi dans les habits : des tenues traditionnelles soignées côtoient des apparences plus négligées, témoignant d’une société moins homogène que celle d’Oman.

Une réflexion partagée par Hajer est venue corroborer ce contraste. Observant un homme non loin de nous, elle m’a dit : « Celui-là est Saoudien, ça s’entend à sa façon de parler, mais il se comporte comme un Égyptien tout au plus. » À bon entendeur salut.

Riyadh, capitale renaissante aux quelques facettes

Notre voyage en Arabie Saoudite se poursuit dans la capitale, Riyadh. Chaque quartier semble raconter une histoire différente, avec des ambiances qui varient considérablement.

Le quartier des ambassades, Al Safarat, est un havre de tranquillité gardé par des policiers qui laissent passer les voitures au compte goutte aux deux seules portes d’entrée. Son architecture soignée s’inspire des traditions locales, tandis que son urbanisme met en avant des parcs, des passages piétons et des espaces verts. Pourtant, ce quartier conserve un caractère particulier, presque détaché, comme s’il n’était pas pleinement habité – une impression renforcée par son rôle diplomatique.

À l’opposé, le King Abdullah Financial District (K.A.F.D.) offre une vision ultramoderne de Riyadh. Ce quartier, surgissant presque de nulle part, est une véritable forêt de gratte-ciels audacieux. Plus ou moins piétonnier, il est parfait pour se promener ou boire un café parmi les hommes d’affaires. Avec ses tours impressionnantes il rappelle La Défense, à Paris, ou tout autre ville moderne qui veut son centre d’affaires.

Mon coup de cœur, cependant, reste Olaya et sa célèbre rue, Tahlia Street. Ce n’est pas son nom officiel, mais le surnom, signifiant “douceur” ou “sucrerie”, convient parfaitement. Bordée de cafés, de restaurants et de lieux de sortie, Tahlia Street est animée à toute heure. Ses larges trottoirs et pistes cyclables attirent non seulement les piétons mais aussi les amateurs de trottinettes.

La rue est marquée par deux phénomènes remarquables : d’un côté, un trafic automobile dense, où les conducteurs n’hésitent pas à patienter des heures aux croisements. De l’autre, une foule humaine, surtout de jeunes, qui envahit les lieux dès 22 ou 23 heures. Les cafés se remplissent de gens savourant des chocolats chauds, des cafés au lait et des pâtisseries jusqu’à très tard dans la nuit.

Un soir d’insomnie, j’ai décidé de me promener à 4 heures du matin. À ma grande surprise, Tahlia Street était encore bien vivante. Certes, il y avait moins de monde, mais les cafés restaient ouverts, témoignant de l’énergie nocturne qui caractérise ce quartier. Les femmes y sortent librement et, apparemment, c’est une nouveauté.

Al Balad : un vieux quartier réussi au cœur de Jeddah

Le sage précaire avec sa valise en Jeddah, après son pèlerinage à la Mecque. Photo (c) Hajer Nahdi, décembre 2024.

Al Balad, le quartier historique de Jeddah, est un trésor architectural et culturel qui évoque les « vieilles villes » médiévales de France ou encore les quartiers historiques d’Asie, souvent datant des XIXe et XXe siècles. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce quartier incarne un modèle exemplaire de restauration et de préservation.

Les bâtiments en bois, fragiles et précaires, sont patiemment restaurés par des artisans locaux et des artistes. Les détails des moucharabiehs, ces élégants treillis en bois, témoignent d’une esthétique à la fois fonctionnelle et poétique. Dans cet espace chargé d’histoire, la végétation occupe également une place importante : des arbres ombragent les ruelles et apportent une bouffée de fraîcheur bienvenue.

Les chats errants, emblèmes discrets du quartier, y sont non seulement tolérés, mais aussi nourris, contribuant à l’atmosphère conviviale et paisible des lieux.

Flâner dans les ruelles d’Al Balad, c’est se perdre avec plaisir dans un univers qui oscille entre les médinas d’Afrique du Nord et les quartiers culturels de Chine. Hajer et moi avons eu la chance de nous y égarer à deux reprises, savourant à chaque fois la réussite d’un quartier qui a su se mettre en scène de manière convaincante.

La ballade du sage précaire en balade à Al Balad

La police m’a interdit de me tremper les pieds dans la mer Rouge

Nul besoin d’expliciter ce titre par un billet de blog fastidieux. Vous avez compris de vous-même. Après notre pèlerinage à la Mecque, nous retournâmes à la ville portuaire de Djeddah, toujours en Arabie saoudite. Comme il fait encore chaud autour de Noël, nous espérions vivement nous baigner dans la mer Rouge. Nous avions déjà échoué dans cette entreprise à notre arrivée, par manque de préparation.

À notre retour, nous avons soigneusement choisi une plage, avec du sable, ouverte sur la mer, sans barrière.

Hélas, l’interdiction de la baignade était inscrite sur un grand panneau, en arabe et en anglais.

Nous nous sommes résigné à tremper nos pieds seulement. Et cela même fut de trop. Une voiture de la police saoudienne est venue jusqu’à nous. L’agent m’a hélé et m’a rappelé l’interdiction. « Je vous ai vu », a-t-il précisé, quand j’ai protesté que je n’avais pas nagé. Tremper ses pieds est déjà une infraction.

L’agent était un peu embarrassé. Il n’appréciait pas ce rôle de père fouettard et dans un sourire de connivence, il m’encouragea à me rendre sur la côte « au nord de la ville », où paraît-il se trouvent de superbes plages pour les gens comme nous.

Je te salue, vieille Kaaba

Avant de partir je tiens à demander pardon à ceux que j’ai offensés, sans le savoir, sans le vouloir, par un regard, par une incurie du cœur. Je te salue, vieux temple obscur.

Aux temps immémoriaux d’Ibrahim, qui te fonda, et d’Hajer qui fit jaillir la source d’eau pure que nous buvons aujourd’hui, le sage y puise la noirceur et la douceur de la vie animale. Je te salue, vieux temple obscur.

Fatigue du pèlerin précaire