La langue bien pendue des Parisiennes

Les gens de la nuit usent d’un langage assez dru, il faut dire. Dans le café où j’ai passé la nuit, une femme conseillait à son amie d’aller « se payer un gros zizi ». Une autre, à une autre table, criait qu’elle n’aimait que les femmes. Une autre se proposait de sucer son commensal. Moi, à moitié somnolent, je n’étais pas certain d’entendre vraiment ce que j’entendais, alors je tendais l’oreille, et je m’aperçus combien drue était la langue bien pendue des gens de la nuit.

J’essayais de lire l’essai d’un universitaire anglais qui fait autorité dans le champs de la littérature du voyage. A la fin de la lecture du premier essai, je ne savais toujours pas si la littérature du voyage était un genre à part entière ou pas (ce que l’article se proposait d’élucider, en introduction.)

A côté de moi, une bande de Cantonnaises passa la nuit à discuter et à dormir sur la table, comme des étudiants fatigués des universités chinoises. La tête dans leurs bras repliés. De temps en temps, un videur les réveillait avant de retourner vers les filles à la langue drue qui, voyant que leur soirée était sur le point de finir en eau de boudin, le provoquaient en promettant une pipe des familles.

A quatre heures du matin, je commandais un café viennois, histoire de bien commencer la journée. Les Cantonnaises déléguèrent la meilleure linguiste d’entre elles pour me demander « à quelle heure prendre le train » en anglais. Elles voulaient parler du métro, pour aller à Gambetta.

A cinq heures, le service change, il faut régler. Les filles drues à la langue agile s’en vont sans se laisser accompagner par le grand videur, qui n’a pas l’air surpris. Pas le moins du monde. 

Le succès des successeurs : « Un roman russe » d’Emmanuel Carrère

Dans les monts Mourne, en Irlande du nord, Dominique et moi avons crapahuté quelques jours, dans le but d’enterrer sa vie de garçon. Nous l’avons bien enterrée, semble-t-il, et Dominique pense bien sincèrement qu’elle restera longtemps enfouie dans la lande venteuse des montagnes inhospitalières. Moi, je ne fais pas de commentaire, ce n’est pas mon genre.

J’avais emporté le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Un roman russe, et je lisais quelques pages par-ci par-là. A la lampe de poche quand nous dormions sous la tente. Ce qui m’a le plus impressionné dans ce roman, c’est le portrait du grand-père, père de l’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse. Ce n’est pas tant qu’il soit devenu collaborateur, qui m’a intéressé, mais sa vie misérable et poignante avant d’être approché par les Allemands. Il était l’aîné d’une famille aisée de Géorgie. Il était le plus brillant de la famille, il parlait russe et rechignait à pratiquer la langue nouvellement officielle, le géorgien. Il était arrogant et n’aimait que les grandes langues culturelles. Il acquit un bon niveau d’allemand et de français, etre autres. Son arrogance, ou sa naïveté, ou sa grandeur d’âme, lui fit se détourner des études professionnalisantes. Ses frères devinrent ingénieurs, commerçants, mais lui ne pouvait être que lettré, mandarin ou brahmane. Contraint de s’exiler, il se retrouvait dans une société, la France, où il n’était plus rien. Il n’avait plus aucune superbe, ici, il devait gagner son pain à la sueur de son front, or il ne savait rien faire vraiment. De brillant intellectuel, il se vit déchoir dans une vie de travailleur précaire, chauffeur de taxi, vendeur au porte à porte… Il écrivait des lettres à ses maîtresses qui témoignaient d’un grand pessimisme, d’une grande préciosité mais aussi, au fond, d’un esprit un peu fou et inadapté au monde moderne.

Honteux de ne pas pouvoir donner à sa femme et ses enfants une vie digne du rang qu’il se croyait devoir tenir, il ne put résister à l’appel des Allemands lorsqu’ils lui ont demandé d’être traducteur pour eux. Enfin, sa distinction intellectuelle et son don pour les langues étaient pris en considération, et il collabora.

J’imagine l’écrivain Emmanuel Carrère en train de déchiffrer les lettres interminables de son grand-père. C’est la rencontre de deux hommes que tout sépare mais qui proviennent l’un de l’autre. L’un était un véritable raté, l’autre réussit une des bonnes oeuvres littéraires de notre temps. L’un était un chieur d’écumes, l’autre est capable d’une grande précision et d’une effroyable concision (surtout dans L’adversaire). L’un était amer et plein de ressentiment, l’autre est un bobo parisien décomplexé qui fait du tai chi et qui a assez d’argent pour jouir d’une liberté de mouvement infinie. Le grand-père a vécu dans l’obscurité, Emmanuel vit dans la gloire et la reconnaissance.

Ce n’est pas le seul exemple d’écrivain dont les parents et grands-parents étaient aussi des écrivains, ou des intellectuels un peu ratés. Le Britannique S. Kureishi a écrit sur son père, immigré pakistanais qui n’a jamais pu publier ses manuscrits. Le talent peut ainsi prendre plusieurs générations d’efforts et de polissage pour éclore avec puissance. Dans les romans de Carrère, il y a aussi, très prégnant, plus prégnant que l’oeuvre de sa mère, le travail honteux, prétentieux et raffiné de son grand-père SDF.

D’où l’importance, dans ce livre même, Un roman russe, des classes sociales. Une histoire d’amour raté avec une fille qui se veut prolétaire et qui l’accuse, lui, d’être un « héritier » et un bourgeois.

Avec Dominique, nous avons beaucoup parlé sociologie. Il m’apprit que j’étais un petit bourgeois. Comme la fille du roman, je me voyais heureusement séparé de tout ce qui pouvait approcher de près ou de loin la bourgeoisie parce que j’étais ramoneur et que j’avais travaillé dans des usines, avec mes mains, dans des stations services, des entrepôts. Mais non, j’étais un petit bourgeois. Rien de pire, je crois, comme classe sociale. Rien de bon ne peut sortir de la petite bourgeoisie, et on ne peut s’en extraire. Ah! sociologie, comme je te déteste! Toutes les autres sciences humaines me mettaient dans des petites cases insignifiantes, la psychologie me rangeait parmi les tordus et les nevrosés, etc. Mais aucune case n’est aussi humiliante que « petit bourgeois ». Je préfère encore le Middle class anglais, qui recouvre moins de petitesse d’esprit.

Alors je vais peut-être faire comme le grand-père de Carrère : faire des enfants, non par amour filial mais par ambition : mes enfants, vous serez d’authentiques artistes et des grands bourgeois, ou d’infâmes ouvriers, et vous nous extirperez de cette ignominie qu’est la petite bourgeoisie.

Back in Dublin : Tom, les breakfast et les Polonais

Tom n’a presque pas changé. A part son appartement, qui est maintenant grand et bourgeois, il vit la même existence frugale et mesurée d’il y a dix ans. Sans emploi, il dépense si peu qu’en gagnant sa vie de manière chaotique, il peut payer son loyer et faire son pain. Ce matin, j’ai eu le privilège de le voir préparer son pain. Il le fait deux fois par semaine, sérieusement, presque religieusement. J’assiste à ce rituel en me faisant discret, comme lorsque je surprends un office bouddhiste dans un temple chinois.

Pour moi, Dublin c’est bien sûr la Guinness, mais aussi l’Irish breakfast, les fish and chips et toute sorte de choses très mauvaises pour la santé. J’ai marché dans la ville sans trouver de petit-déjeuner digne de ce nom. Obligé de me réfugier dans un café international, je fus réduit à un régime sain et exotique, moi qui voulais me gaver de baked beans, de saucisses, de lard, de beurre, de boudin, que sais-je ? De pommes de terre frites.

Dublin, sans avoir changé en apparence, depuis les cinq dernières années, a tout de même évolué. Les immigrés prennent plus de place et se montrent plus volontiers dans la rue. Les Polonais, sans conteste, donnent à la ville quelque chose de neuf. Certaines rues regorgent de magasins Polski, de coiffeurs, de boutiques est-européennes, bref les Polonais s’affichent comme communauté et m’ont donné l’impression d’être heureux à Dublin.

Tom les voit d’un bon oeil. Mais en même temps, Tom voit beaucoup de gens d’un bon oeil.

La peine qu’on se donne

Après quelques jours passés en France et de nombreuses conversations avec des artistes, des écrivains et des universitaires, le sage précaire se pose des questions et se frotte le menton. La peine que tous ces gens se donnent pour vivre, pour être reconnus (par leurs pairs au moins) semble épuisante. Les artistes sont pris dans un piège cruel : ils ont choisi une vie qui les attirait parce qu’elle échappait, croyaient-ils, au monde marchand, à la société de consommation, et ils se retrouvent à ne penser qu’à cela, à l’argent, à la consommation, au business, dans un climat de concurrence terrible.

C’est là qu’il faut savoir garder son calme. C’est alors que l’écrivain nerveux devient un sage précaire.

Mademoiselle Peng ne traduira pas Jean Rolin

Mademoiselle Peng, avec douceur, avec tact, avec une adorable précision, m’écrit qu’elle ne traduira pas L’Organisation. Elle s’en croit incapable, elle dit que le style de Jean Rolin est trop difficile. Ce qui est émouvant dans son e-mail, c’est la gentillesse avec laquelle elle m’annonce sa décision. Beaucoup d’autres m’auraient à peine contacté, aurait oublié ou auraient, par gêne, été désinvoltes en me disant trois mots de refus par-dessus la jambe. Mademoiselle Peng, au contraire, a eu l’intuition que je serais déçu et a pris la peine de composer un courrier dans lequel elle cherche à me consoler. C’est une femme assez rare, qui a le souci de la personne à qui elle s’adresse. Elle a saisi que la littérature en général, et celle de Jean Rolin en particulier, avait beaucoup d’importance pour moi et elle prend la mesure de mon désappointement.

J’ai le souvenir de petites amies qui ne pouvaient pas imaginer cela, pour qui les livres étaient une chose importante mais extérieure, une réalité sociale, un objet de loisir, un outil de travail, un truc de prestige, mais pas des rencontres déterminantes.

Distance Lointaine m’avait dit, quelques jours plus tôt : « Guillaume, j’ai lu L’Organisation, c’est intraduisible en chinois. » C’était net, mais incroyable. Elle a dit cela en présence d’un collègue qui avait traduit les Ecrits de Lacan ! Mademoiselle Peng semble lui donner raison, cependant, puisqu’elle écrit : « La syntaxe est vraiment difficile à rendre en chinois tout en gardant la beauté et l’esprit de livre. » Rolin plus difficile à traduire que Lacan, voilà qui risque de plonger l’écrivain dans des abîmes de perplexité.

Je me transforme donc en fin jésuite. Faire accepter Rolin en Chine, voilà ma mission. Vous allez me dire que c’est un peu con comme mission, ou du moins que c’est assez maigre, lorsque d’autres cherchent à réduire la pauvreté, à loger les SDF ou à sortir notre pays de la crise. Je répondrai qu’on a chacun la mission qu’on mérite. Moi, je me suis trouvé une petite mission à ma portée, concrète, faisable, durable. Ma mission prend racine dans un terrain de problématiques plus larges : le développement de la francophonie ; le dialogue des cultures ; la promotion d’une littérature rare et exigeante.

La déconvenue actuelle, le coup d’arrêt que mon ambition vient de subir ne donne que plus de superbe et de force à ma mission. Il ne s’agit plus seulement de convaincre des fonctionnaires de l’ambassade, des profs et des éditeurs. Cela se corse, mes amis. Il convient maintenant de relever le défi traductologique d’une langue et d’un phrasé intraduisibles.

Lettre ouverte à Jean Rolin

Depuis le temps que je ne vous ai pas écrit, vous pourriez penser à bon droit que j’ai tout oublié de mes histoires de traduction de vos livres. Pas du tout, mais il me faut vous donner quelques nouvelles de mes efforts.
Lumière de l’Aube, le jeune enseignant dont je vous ai parlé précédemment, est parti de Nankin cette année avant d’avoir commencé la traduction de L’Organisation. Il fait sa thèse de doctorat et se trouve présentement à Paris pour cela. Paradoxalement, d’être dans la même ville que vous et sur les lieux des actions décrites dans le livre a pour effet de l’éloigner de cette traduction.

Je ne sais pas quand il se sentira d’attaque pour s’y mettre, alors je profite d’avoir changé, moi aussi, d’université, pour tâter un autre terrain. Ma deuxième campagne de sensibilisation a démarré l’automne dernier. J’ai donné une conférence à Nankin et à Shanghai sur le thème de la littérature du voyage, et les quelques auteurs dont j’ai traité étaient Henri Michaux, Nicolas Bouvier, Gao Xingjian et vous-même. L’ennui, c’est que ça n’a donné envie de lire La Clôture qu’à des Français. Les Chinois ont dodeliné de la tête poliment.
Je me suis alors (r)abattu sur la jeunesse. Une fille tout à fait intéressante, mademoiselle Peng, dans le genre de Lumière de l’Aube, c’est-à-dire pleine de qualités et par cela même débordée de travail, car les Chinois aiment déléguer, est en train de prendre connaissance de votre profil, et va bientôt parcourir L’Organisation. Nous avons lu ensemble les deux premiers chapitres, et elle a posé beaucoup de questions pour s’assurer de comprendre les intentions, les expressions ironiques, les présupposés, les non-dits, l’arrière plan historique etc. Elle ne sait pas encore à quoi cela pourrait ressembler en chinois mais elle a la capacité et l’enthousiasme requis pour accomplir cette tâche. Incidemment, je me suis aperçu combien ces chapitres sont savamment construits, et combien je trouve vos phrases éblouissantes.
Par ailleurs, le doyen de la faculté connaît un dirigeant d’une maison d’édition qui fait paraître beaucoup de traductions. J’ai secoué tout cela un peu. Vous savez ce qu’il en est, de la situation de l’édition, dans ce pays : c’est une espèce de far west où chacun imite le voisin pour reproduire des bouquins qui se sont bien vendus dans le passé, et les livres partent au pilon après une ou deux semaines de présence en librairie.
La situation de la traduction littéraire est un tout petit peu pire que ce je viens de décrire. Les meilleurs bilingues s’éloignent de la recherche et de la traduction car une journée ou deux d’interprétariat en entreprise leur fait gagner autant d’argent que la traduction d’un livre entier. Ma stratégie est de faire miroiter à mes amis universitaires qu’être le traducteur attitré de quelqu’un comme vous est porteur de vastes avantages.
Les choses vont leur train. La couverture de L’Organisation (l’édition Livre de poche) dorénavant, pose problème. Comme vous le savez, elle montre des jeunes maoïstes. L’image du petit livre rouge fait ici débat. Ce que Lumière de l’Aube voyait comme un argument de vente, les jeunes gauchistes français des années soixante, est vu d’un autre œil à Shanghai. On me dit qu’il faut être bien plus prudent. Un éminent professeur à qui j’en ai parlé dit qu’il y a en ce moment de furieux débats entre néo maoïstes et partisans d’un modèle plus « occidental », et il pense que, la littérature française jouissant encore d’un grand prestige, il est possible que des polémistes récupèrent L’Organisation en criant : « Voyez ! Même les écrivains français soutiennent le maoïsme, et vous voulez vous en débarrasser ? » De mon côté, j’avance timidement que si nous avions la chance de créer un scandale ou une polémique, basé sur un malentendu, cela ne serait que meilleur pour les ventes potentielles, donc attirant pour l’éditeur.
Un collègue suggère qu’on choisisse un autre livre. Je dis que celui-ci a obtenu le prix Médicis. « Alors il faut traduire celui qui a un prix ! » s’exclame-t-il.
Rendez-vous quelques jours plus tard avec l’éditeur autour d’une bonne table. Après quelques blagues de rigueur sur la chute de la bourse de Shanghai (un de mes collègues est un joyeux spéculateur et fait l’admiration de tous car il gagne de l’argent dans toutes les circonstances, quels que soient les aléas des cours de la bourse), on a parlé boulot. L’éditeur et le distributeur ont écouté avec attention ce qu’on leur a dit, ils ont posé quelques questions. Sur la question du maoïsme, même passé par le filtre d’un récit de souvenirs tendres et amusés, ils ne sont pas chauds. Ils rappellent que huit livres viennent d’être interdits. On leur parle alors de La Clôture. Un collègue prétend que c’est un livre sur Paris. Paris, capitale de l’amour, Paris canaille, vous voyez le genre. L’éditeur demande comment on a pu faire entrer Napoléon et Ney dans toute cette histoire. Nous noyons le poisson sous des flots de rhétorique universitaire. Nous parlons d’intertextualité, ce qui semble satisfaire nos interlocuteurs. L’éditeur et le distributeur considèrent les livres qu’on leur a présentés. Ils regardent la photo de vous qu’on a imprimée sur internet. Ils attendent une présentation succincte, en chinois, et ils en discuteront le temps qu’il faudra avant de donner une réponse.
Voilà où cela en est. Je vous tiendrai au courant.
Bien à vous.

Épisode balinais à Macao : la voix d’une bonne fille à papa

Au casino, où elle commence à perdre, je perds de vue qu’elle est balinaise pour lui donner une identité ibérique. Pour protester contre ma décision de rentrer à l’hôtel, elle dit : « No need to sleep eirrrrrly. » C’est charmant, je n’en disconviens pas, mais ça ne me convainc pas. C’est tout juste si cela me dépayse. Je parviens à la détacher de sa machine à sous. Elle va changer ses jetons contre de l’argent. Elle a multiplié par trois la somme que j’avais investie ; elle veut me rendre mes cinquante dollars mais je les refuse. Elle les a mérités, et puis, sans elle, je n’aurais pas connu le Sand’s. Nous nous embrassons sur l’escalier roulant qui nous ramène vers le monde terrestre.

Sur le chemin du retour, nous voyons de nombreuses prostituées, des jeunes filles habillées de jeans, généralement peu provocantes, qui abordent les passants. Ceux-ci passent et ne s’arrêtent pas, elles les suivent. Le spectacle est triste à voir. Karina me parle des prix. C’est moins cher à Macao qu’à Hong Kong, mais c’est plus cher qu’en Chine continentale. Elle me dit : « Tu ne savais pas ? Pour cent ou deux cents yuans, tu peux avoir une jolie Chinoise. » Pour frimer un peu, et pour mettre les choses au point, je lui dis que je pouvais en « avoir » sans payer, avec des conversations austères et enjouées. A bon entendeur salut ! Si elle me veut, c’est peut-être elle qui devra mettre la main à la poche.

Karina raconte des histoires qui la rendent de moins en moins fréquentables. Elle avoue à mots couverts qu’elle fait le tapin, elle aussi. Nous marchons main dans la main et les gens nous regardent avec des sourires entendus. Elle parle de passeports fréquemment volés dans notre hôtel, de ses amies africaines qui se retrouvent sans papiers à Macao, de leurs démêlés avec la justice. Elle parle de passeports falsifiés et je commence à repenser sérieusement à mes papiers et mon argent laissés à l’hôtel. Je regrette surtout de lui avoir dit le numéro de ma chambre, quelques heures plus tôt. Quel voyageur naïf je fais.

Elle va pisser dans une encoignure et m’encourage à venir en faire autant. J’imagine à présent les pires scénarios. Je vois mes affaires dévalisées, je vois Karina en train de me plumer alors que je dors. Je me promets de ne pas la laisser pénétrer dans ma chambre. Je ne l’écoute plus que d’une oreille, elle me parle de son signe astrologique chinois : « Le singe, c’est un voleur, c’est le roi des voleurs. » Deux Anglo-saxons, ivres morts, s’assoient sur un banc, sur le Largo do Senado et, en nous voyant passer, lancent à mon endroit des commentaires grossiers. Je ne leur en veux pas : s’ils sont à Macao depuis plus de quelques jours, ils ont dû voir Karina au bras de bien d’autres hommes, déjà. Elle parle de la difficulté, pour les étrangers, de trouver un travail ici. Heureusement que son père lui envoie de l’argent, depuis l’Angleterre. Elle répète qu’elle tient à faire le voyage jusqu’à Londres pour ramener son père à la foi musulmane. Son père l’inquiète, ça ne fait pas de doute, l’âme de son père requiert beaucoup de son attention.

Dans le hall de l’hôtel, on se salue et se dit à demain. Ma chambre et mes affaires n’ont pas été touchées ; j’aimerais remercier Dieu mais je ne sais pas comment faire. Je me couche directement, sans faire de bruit, en espérant que Karina ait oublié le numéro de ma chambre. Elle l’a oublié mais il est décemment trop tôt pour elle. Elle vient dans le couloir des chambres où se trouve la mienne, et parle fort. Elle réveille le gardien de nuit qui dormait sur un banc, ils s’engueulent. J’entends les mots passeports, argent. Je fais le mort. Les murs étant minces et n’allant pas jusqu’au plafond, j’entends aussi mes voisins qui urinent dans les pots de chambre, ainsi que des bruits de secousses solitaires. Ces dernières sont certainement le résultat d’un enthousiasme causé par des rêves de voluptueux entretiens, eux-mêmes en lien direct avec les créatures que Macao offrent aux yeux des voyageurs.

Je finirai par dormir mais je serai réveillé par la voix de Karina qui téléphonera à Londres, vers quatre heures du matin, pour parler à son père. Elle le somme de lui envoyer plus d’argent, et le plus rapidement possible. Pour rendre la chose plus crédible aux oreilles de tous les clients de l’hôtel, elle mènera cette conversation braillarde en anglais.

Épisode balinais à Macao : la main d’une femme possédée

Chaussée de bottes, vêtue d’un pantalon moulant, d’une pièce de tissu sur le haut du corps, une pièce de tissu qui était pensée, par un designer local, comme dévoilant plus de poitrine que les défenseurs du Coran ont l’habitude de le tolérer, Karina m’emmène au Casino, le Sand’s. Sur le chemin, elle me demande si je suis en possession de mon passeport. La question de mon passeport, je me la suis posée, déjà. J’ai préféré le laisser à l’hôtel, pensant qu’il était plus en sécurité là-bas. Après tout, je n’ai aucune idée de l’endroit où m’amène ma nouvelle amie. Elle me reproche de ne pas l’avoir avec moi, alors qu’on ne le demande pas à l’entrée du Sand’s.

Au premier étage, une immense salle de jeux. Des Africains saluent Karina, ce sont de vieilles connaissances. J’entamerais bien une conversation avec eux, car ils ont l’air sympathique et, si ça se trouve, ils viennent du Togo et nous pourrions parler football, Zidane, Adebayor, que sais-je ? Mais la présence de Karina, son attitude séduisante, m’attire vers elle.

Elle commande une boisson à base de vodka et de jus de fruit, et une bière pour moi. Son accent balinais, quand elle parle anglais, et l’accent chinois de la serveuse ne leur permettent pas de se comprendre. Le mot orange ne passe pas ; le mot vodka non plus. La serveuse lui apportera plusieurs verres, que Karina descendra consciencieusement, mais qui ne seront jamais tout à fait celui qu’elle désire. Elle s’assied à une machine à sous et me dit : « Donne-moi cent dollars. » Ce n’est pas un ordre, pas une faveur, pas une prière. C’est une affirmation, l’évidence d’un programme qu’elle connaît par cœur et qu’elle suit point par point. À ce point, c’était à l’étranger de dépenser son premier billet de cent, les autres viendraient plus tard.

« Jamais de la vie je ne te donnerai cent dollars, ma chérie. 

– Mais je veux jouer ! On est là pour jouer !

– Tu as raison, moi aussi je veux jouer. Karina, donne-moi cent dollars. »

Nous rigolons un peu, puis je vais changer cinquante dollars en jetons pour machines à sous. Dans tous les cas, j’avais prévu de dépenser de l’argent pour jouer, et sans Karina, je n’y serais pas venu, alors perdu pour perdu, autant jouer cet argent tout de suite. Ce jeu m’ennuie très vite, je donne tous mes jetons à Karina qui entre en ébullition. Elle établit une relation fusionnelle, de communication magique avec la machine. Elle gagne souvent, elle atteint la somme de trois cents dollars. « Jésus Christ, pensé-je, cette fille a un don, c’est certain. Si personne ne l’arrête, elle va dévaliser la banque. » Elle touche l’écran, elle invoque les images qu’elle veut voir réapparaître, et ils réapparaissent. Je la quitte pour me promener dans la grande salle.

Un groupe de rock britannique chante des chansons des Beatles, des King, de U2, de la bande originale de Reservoir Dogs. Ils dansent, ils font un gros effort pour mettre de l’ambiance. Ils encouragent le public à taper des mains et à chanter. Le public, de son côté, composé de Chinois de différents âges, ne comprend pas les injonctions des artistes, et les regardent sans bouger, sans juger, les bras croisés et une cigarette allumée. Parfois, un homme pointe un doigt vers la fille qui danse sur la scène. Leur attitude contemplative me suggère que leur esprit est tout entier absorbé par des calculs complexes concernant la fortune qu’il leur reste, les paris qu’ils pourraient faire et les mesures possibles des risques à prendre et des profits qu’ils pourraient réaliser. Le groupe anglo-saxon, lui, doit passer des soirées bien mornes, à Macao, et fait preuve d’un grand sens du sacrifice professionnel, pour continuer à sourire, à prétendre s’amuser sur scène, alors qu’ils sont regardés comme des singes dans un zoo.

Quand je reviens voir Karina, elle est toujours électrisée par sa machine à sous. Elle me tire à elle, me pose la main sur sa poitrine, sur ses cuisses. Elle explose de joie quand elle gagne et m’enlace et m’embrasse. Je profite de la situation sans fièvre : je sais que je ne suis qu’un exutoire passager de son trop plein d’excitation. Mais enfin, je ne laisse pas passer l’occasion, non plus, de soupeser ce corps expérimenté. Ce n’est pas tous les jours qu’on a une Indonésienne sous la main. Elle me fait toucher l’écran, moi aussi, je m’exécute tandis qu’elle me caresse le dos et les bras car ses mains ne peuvent rester inutilisées. Pendant qu’elle joue, je lui prends la main libre et examine de près ses lignes de chance, de vie, ses lignes multiples qui font de sa paume un paysage désertique. Je regarde ses doigts, ses ongles. Je passe de ses mains à ses hanches, que je tripote l’air de rien. Les bourrelets de cette fille sont la volupté même. Shen Fu, dans le classique Fu Sheng Liu Ji (Six récits d’une vie flottante) écrit que « la beauté de la caresse vient de ce qu’elle est donnée naturellement, dans un moment de semi inconscience. »  Ce que je fais est bien naturel, et elle est bel et bien dans un état de semi inconscience ; nos caresses sont donc légitimes. Karina est absente, elle ne réagit qu’aux images qui défilent sur l’écran, ce qui rend notre petit jeu un peu lassant. Cependant, son visage, possédé par le démon du jeu, est l’objet de contractions et de déformations soudaines qui la rendent hideuse. Un sourire diabolique barre son joli minois, par instants, et me donne la chair de poule.

À une heure du matin, j’en ai plus qu’assez vu. Il faudra encore convaincre Karina de me rendre mon écharpe qu’elle porte depuis notre arrivée au casino, et briser une à une toutes ses tentatives de me faire rester.

Épisode balinais de Macao : le pied nu d’une femme pieuse

Karina dit que Dieu donne tout et qu’il peut tout reprendre. Que Dieu donne la vie, le bonheur, la chance ; mais, précisément, comment comprendre qu’Il m’ait donné toutes ces choses enviables, moi qui suis satisfait d’une réalité exempte de surnaturel ? Je suis à Macao, j’ai passé une merveilleuse journée… « Mais c’est grâce à Dieu ! Tout ça, c’est Dieu qui te l’a donné, c’est pourquoi tu dois essayer de croire. » Je lui avoue mon scepticisme devant le manque de logique d’un Dieu qui donne tant à un mécréant sans rien en échange ; s’Il était cohérent, il aurait dû me faire rencontrer une femme désagréable et moche, au lieu de quoi je tombe sur une délicieuse Balinaise qui me parle de vie éternelle. « Je suis comblé, Karina, au comble du bonheur ! »

Elle évoque son amour du chant religieux. Elle va dans les mosquées, dans les églises catholiques, dans les églises protestantes, dans les églises nestoriennes, et elle chante. Une fois les chants terminés, elle s’en va car « les longs discours l’endorment. » Dieu est déjà dans son cœur, elle n’a pas besoin en sus d’avoir « la tête cassée. »

Parler de Dieu la rapproche de moi et, par le mystère d’une force théologale, me rapproche d’elle en retour. Grand cœur d’artichaut, je fonds devant ses yeux sérieux et son sourire coquin.

Pour chercher une explication scientifique au phénomène de l’amour, un chercheur américain, Arthur Aron pour ne  pas le nommer, a enfermé des hommes et des femmes qui ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam dans des cellules, deux par deux. Dans chaque pièce, l’homme et la femme devaient échanger quelques détails sur leur vie personnelle et se regarder dans les yeux pendant deux minutes. L’expérience terminée, ils reconnaissaient ressentir un début d’attirance physique et un commencement d’attachement sentimental à l’endroit de leur partenaire.

Que dire, alors, de ma Balinaise et de moi, qui nous regardons depuis quinze minutes, qui oublions le monde séculaire autour de nous pour voyager dans des zones éthérées, depuis le fond de nos yeux ? Je lui avoue que s’il m’était donné de la voir tous les jours, et que si tous les jours elle me parlait avec le même enthousiasme, peut-être me mettrais-je à croire en Dieu, et en tout ce qu’elle voudrait. Un chercheur américain pourrait aisément déceler, à mon état bio-chimique et aux signes mesurables de mon comportement communicatif, qu’en effet, un mélange d’attirance physique, de tendresse et de sentimentalité prennent racine en moi. En définitive, peut-être que les chercheurs anglo-saxons, contrairement à ce que l’on croit, ne disent pas complètement n’importe quoi. 

La tong qui se balançait sur un orteil depuis plusieurs minutes, tombe à terre. Karina ne la ramasse pas, elle garde les jambes croisées. Son corps est potelé mais son pied est fin et ses orteils parfaitement dessinés. Un tatouage au-dessus de sa cheville excite constamment mon regard. Elle dit qu’il représente le soleil. Nous parlons de l’art du massage des pieds et de ses effets sur le sommeil. Comme elle ne s’en est jamais fait faire, je lui en explique la procédure, en joignant, à mon tour, le geste à la parole. Son pied dans la main, j’appuie à l’endroit où, habituellement, je ressens une douleur. Elle dit que ça ne lui fait pas mal. J’appuie à d’autres endroits, elle n’a mal nulle part, alors je masse tout le pied en donnant force explication. Elle a l’habitude de ne pas porter de chaussure, la peau de sa plante de pied est sèche comme du papier. Le massage chinois se termine par le tibia et, précisément, un point juste en dessous du genou. Cet éclairage médical m’autorise à caresser le tibia le plus doux de tous les tibias que j’ai eu l’occasion de toucher dans ma vie. Ma main ne se souvient pas d’avoir caressé un os, mais une chatte, un corps souple et glissant et soyeux. Le mollet ne m’était pas accessible et nous étions dans un lieu public.

Après le massage, elle me propose de partir boire, sans attendre les Africaines. Banco, dis-je, partons sans attendre. Elle va se changer et revient habillée comme une prostituée.

Épisode balinais à Macao : une question de méthodologie

Il fait nuit. De retour à l’hôtel, une fille, à l’accueil, attire mon regard. Petite, jambes nues, échevelée, elle parle en Dieu sait quelle langue avec un vieux Chinois assis. J’apprendrai bientôt qu’elle est de Bali. Elle me demande si je suis grec. La conversation commence, elle sera très serrée.

Ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose, pour aborder les gens, que de leur demander s’ils sont grecs. Elle me fait asseoir à côté d’elle, sur un banc, et m’invite à me joindre à elle, et ses « amis » congolais et camerounais, pour boire gratuitement dans un casino. Des Camerounais et des Congolais, n’est-ce pas parfait pour parler football ? L’équipe de France doit rencontrer le Togo en phase finale de la coupe du monde, cet été, en Allemagne. Tout est réuni pour passer une excellente soirée, baignée par le charme de cette Balinaise. Elle me dira, sur le chemin du casino, que ses amis africains sont en fait des amies, « très sexy, avec de gros culs, chose que nous n’avons pas, nous, pauvres asiatiques. »

Elle était persuadée que j’étais grec. Mon visage, mon front, ma barbe naissante le lui indiquaient, je n’avais rien de français. Mais elle ne connaissait rien à l’Europe, elle n’y avait jamais mis les pieds ! « J’ai vu un livre de méthodologie grecque, il y a des images, et les hommes ont le même visage que toi. » Elle pointe mon front, mon nez et la forme de mes yeux. Tu as vu ça dans un livre de méthodologie ?

Ses amies africaines étaient à l’église, à un service de nuit, visiblement. « On les attend et on va se saouler la gueule, d’accord ? 

– D’accord, mais je n’aime pas me coucher très tard.

– Pourquoi ? C’est les vacances, pas besoin de dormir tôt. »

– Vacances ou pas, j’aime le matin. »

Je compare le soleil à ses yeux, ça la convainc aussitôt. En réalité, elle ne croit pas que je résisterai à l’attrait d’une nuit de fête. Elle-même y résiste si peu qu’elle ne fait rien d’autre. Elle dort la journée.

Elle me parle de son avenir et de ses rêves d’avenir : aller au Royaume Uni, puis aux Etats-Unis, et là-bas, se marier et avoir quatre enfants. Elle est prête à épouser un homme musulman ou chrétien, peu importe la religion du moment qu’il croit en Dieu. Et s’il ne croit pas en Dieu ? « Ce n’est pas possible. » Elle me perce vite à jour. « You not believe ? » La conversation devient théologique en diable. Cette Indonésienne, aux faux airs de Philippine cherche d’abord à me convaincre de l’existence de Dieu, de son omnipotence, mais aussi de sa nature secrète et mystérieuse ; ensuite à me convertir à la foi musulmane qui est la meilleure de toutes et la seule qui nous assure d’être, après la mort, « comme un bébé qui naît », alors qu’un infidèle qui meurt est condamné à être sempiternellement « piqué, mordu et mangé par des serpents, toutes les heures, à chaque minute, des serpents sur toutes les parties de ton corps. » Joignant le geste à la parole, la belle prosélyte me pince gentiment le bras, la cuisse, la main et l’aine. Je ne donne pas cher du modèle occidental si Al Qaida recrute de telles émissaires pour nous mettre sur le chemin du Prophète.

Elle me conjure d’essayer de croire en Dieu, que la foi me rendra plus heureux. Or, moi, s’il y a un domaine où je suis imbattable, c’est le bonheur. Je ne suis pas le meilleur des hommes, mais je suis un des plus heureux. Elle me croit instantanément. Elle me dit que ça se voit sur mon visage, compliment qui me touche beaucoup plus que d’être comparé à un demi-dieu de la méthodologie grecque.