Tibet et J.O. : une bataille d’images

Je ne suis pas spécialement pour le boycott, mais je suis en faveur des mouvements de protestation contre le régime chinois, à l’occasion des Jeux olympiques.

On nous dit qu’il faut assumer nos choix, mais moi je n’ai rien choisi, les Tibétains et les Ouighours non plus. Ils ont bien le droit d’exprimer leur mécontentement, et précisément autour des J.O., qui étaient censés donner une image idyllique de la Chine nouvelle.

Chacun ses peurs. Nous si on avait organisé les J.O., on aurait surtout craint les grèves et les sauvageons de la banlieue. On aurait craint les pêcheurs et les péquenots, la CGT et les altermondialistes. Mais c’eût été une crainte mâtinée d’amusement, car la majorité des Français auraient ri de voir la cérémonie d’ouverture de cette immense mascarade gâchée par je ne sais quels mouvements d’enragés. Et l’image de la France n’en serait sortie que confirmée : pays de la révolte, de droit de grève, du dandysme politique, du don de leçon et du pavé.

Mais la Chine avait peur de ses minorités et de sa propre population, car le Parti communiste n’a pas d’humour, pas encore, et ne rigole pas avec les images. Une belle image est kitsch, elle est souriante sur fond de ciel bleu. Une belle image de la Chine, c’est une image qui fait consensus, d’abord sur le territoire problématique de la Chine, puis dans le monde entier.  

C’est raté, mais la guerre de l’image n’est pas encore gagnée, par personne.Tous les débats, en Chine, tournent autour du concept de l’image, c’est ce qui rend notre époque formidable. L’image du pays qu’ils veulent donner au monde, d’abord, à laquelle ils tiennent très fort. Puis les images que les journalistes étrangers donnent. Comme ce n’est pas la même, les Chinois s’acharnent sur la presse étrangère. Ils l’accusent de déformer, de diaboliser le pays. Tous les moyens sont bons pour décrédibiliser les journaux et les discours tenus ailleurs. Ils prétendent que nous ne montrons que du négatif, ce qui est une vieille ficelle rhétorique pour disqualifier un adversaire : tu critiques toujours, donc une critique de plus ou de moins ne change rien et n’a plus aucune efficacité.   

Ce n’est pas un hasard si la campagne médiatique « anti-étrangers » s’est concentrée sur des photos. Une photo prise au Népal pour illustrer les événements de Lhassa. Les Chinois demandent des excuses, non aux lecteurs, mais au peuple chinois. Puis une photo qui a été recadrée. On crie au scandale parce qu’un journal a coupé une photo, cela montre le degré d’inanité des débats actuels : une photo est toujours cadrée, et montre toujours moins que ce que la réalité présente. Une photo est toujours un discours, un choix, une orientation d’un individu. Les Chinois n’ont pas le temps de réfléchir à cela et ils crient à la malhonnêteté généralisée. De nombreux Occidentaux sont impressionnés par ces arguments et se fâchent aussi contre la manipulation de la « presse étrangère ».

Bref, c’est bien une réflexion sur l’image qu’il faut entreprendre. C’est déjà ça, nous avons plus ou moins délimité le problème.

Commentaires censurés ?

Qu’entends-je ? Des comentaires ne sont pas apparus ? Je vous assure que je n’y suis pour rien. C’est l’administrateur du Monde qui déconne, ou autre chose, mais moi je n’ai jamais écarté le moindre commentaire. De temps en temps, l’administration du blog en met un en « attente de modération » et je dois alors aller le chercher et donner mon consentement, ce que je fais toujours. Mais ça aussi c’est une erreur : mon blog n’est pas modéré, pas une seconde. Ce n’est pas que c’est contre mes principes, mais tant qu’il n’y a pas de fous furieux qui gâchent trop l’ambiance, je considère qu’il ne faut pas surveiller, ni imposer un temps d’attente entre l’écriture d’un commentaire et sa parution.

Certains blogueurs se demandent pourquoi ils n’ont pas de commentaires, je préconise qu’ils ne modèrent pas.

Alors merci de commenter, à tous ceux qui commentent, et ne vous laissez pas impressionner par les approximations techniques du monde.fr, que j’appelle ici à plus de diligence.

Un roman qui me pose problème, « Birmane » de C. Ono-dit-Biot

Pendant les 350 premières pages, je lui ai laissé le bénéfice du doute.

Le narrateur un peu con, journaliste raté et méprisant le tourisme, qui cherche la vraie aventure, tel le premier péquenot bobo venu, qui parle de l’Asie comme un monde où une sorte d’authenticité est encore possible, par opposition à l’Occident. Je me disais que c’était une posture esthétique, que le romancier jouait sur les clichés des voyageurs contemporains, reconnaissables à leur bêtise crasse et à leur phobie des touristes.

D’ailleurs, je continue de lui laisser le bénéfice du doute, à ce sujet. Birmane (Plon, Prix Interallié 2007) est une reprise des romans d’aventures tels que les Anglais y ont excellé à la grande époque coloniale. Hommage à Conrad et à Kipling. Et puis c’est un fait, j’ai lu ce livre assez facilement, jusqu’au dernier chapitre qui m’a paru plus ennuyeux, sans doute parce que c’est là que tous les fils narratifs devaient converger et faire sens. Ce roman a donc une certaine puissance envoûtante, malgré, ou grâce à une abondance de lieux communs, dans les personnages et l’écriture.

Le problème est qu’on n’y croit pas. Le lecteur sait toujours tout avant que la narration le dise. On comprend 200 pages à l’avance que la fameuse rebelle mythique des montagnes, c’est la Blonde que le narrateur rencontre à Rangoon. A la fin, quand il fait l’amour avec la Blonde en question, on comprend, avant qu’il ne le dise, qu’il s’agit en fait d’une femme birmane. (Sur ce point, soit il joue très fort sur les clichés, soit il nous prend pour des ignorants, car il est impossible, vous m’entendez bien, impossible de confondre une Asiatique et une Blanche. Pas à cause de ce que vous pensez (car non, les femmes asiatiques n’ont pas le vagin plus étroit que les femmes blanches), mais à cause des cheveux bien sûr. Ils n’ont pas la même consistance, pas la même souplesse. Rien de commun entre des cheveux blonds et des cheveux asiatiques.)

Cette impossibilité de croire à la confusion entre les deux femmes symbolise un peu l’ensemble du roman : c’est un chouette roman, sauf qu’on n’y croit pas. On ne croit pas à l’histoire, on ne croit pas à l’amour que le narrateur ressent pour la Blonde. Ce n’est pas parce qu’il écrit : « Elle était devant moi, magnifique. Ce que j’aimais cette fille ! » que l’on voit une femme magnifique et que le sentiment nous est communiqué. Moi, je n’ai ressenti aucun frisson pour cette femme, pourtant j’ai été amoureux de femmes blondes, je sais ce que c’est. Là, rien. Mais ce n’est pas le plus énervant.

Le plus énervant, c’est quand la Blonde s’éloigne, s’écarte, et va pleurer, cachant son mystère. Cette ficelle narrative qui vise à éveiller l’intérêt du lecteur, moi ça me donne envie de foutre des baffes. C’est la raison pour laquelle j’ai vite arrêté de regarder les épisodes de la série Lost. Trop facile, de laisser imaginer un passé dramatique en faisant pleurer un personnage, ou en lui donnant des regards perdus dans le vide. Les femmes qui font cela dans la vraie vie m’ennuient déjà considérablement, ce n’est pas pour les retrouver dans les livres.

Mais jusqu’au bout, je me demande si Ono-dit-Biot ne joue pas avec les clichés pour faire maniéré. Dans le cinéma, François Ozon le fait excellemment, par exemple. Dans la littérature, Echenoz en est le maître, mais là je n’arrive pas à me décider. Tous ces « Elle a serré les poings », « J’ai cru défaillir », « un monde du fond des âges. Intouché. »,  « Voir des touristes m’a agacé. Vous avez la Thaïlande, les mecs, laissez-moi la Birmanie. », tous ces stéréotypes de la fiction d’aventure, est-ce aussi con que cela en a l’air, ou cela ressortit-il à un projet littéraire référencé ? On atteint le condensé suprême de cette littérature prévisible à la page 430. Je cite in extenso car je pourrais être taxé de manipulation :

« J’ai rassemblé tout mon courage. Tout mon orgueil. J’ai prononcé cette courte phrase, universelle, si souvent foulée aux pieds parce que les adolescents et les chanteurs la murmurent à tour de bras. Sauf que moi, je ne l’avais jamais dite. Sauf peut-être au plus fort de… (je coupe un peu parce que, pour le coup, recopier cette prose est une activité véritablement chronophage) … en français, en bon français, en beau français :– Je t’aime. »

Il faut savoir que la nana lui répond : « Pas moi », que nous, les lecteurs, on se dit qu’elle dit cela pour des raisons politiques, qu’avant de sortir, elle se retourne juste assez pour montrer ses larmes. Le problème est que si c’est du maniérisme, je ne vois pas où cela mène. Du pur point de vue musical, cela donne des phrases difficile, sans charme, dont la pire est sans doute, vers la dernière page : « J’aime cette fille à en crever, ma femme tigre blonde, ma Wei Wei humanitaire, ma princesse goldentriangulaire. » Les écrivains contemporains n’ont-ils plus de gueuloir ? Font-ils seulement attention à la sonorité de leurs phrases ?

Quitte à passer pour faux derche, je finirai en affirmant que c’est un roman intéressant pour les raisons suivantes. Il met en situation un pays entier, il permet de comprendre les enjeux de la région, c’est donc un roman à visée journalistique, comme l’indique le prix littéraire qui l’a récompensé. L’impression de ne pas rencontrer de Birmans est aussi une chose réussie, en ceci que le voyage en Asie est, effectivement, souvent réductible à des périples entre Occidentaux, avec des indigènes en paysage de fond. Enfin, des scènes, des lieux et des destins restent extraordinaires. La ville chinoise dédiée à la débauche en pleine jungle, le grand trafiquant de drogue qui se voulait l’égal du président des Etats-Unis, la puissance fictionnelle des entreprises réelles comme Total, ou des administrations comme le Consulat, tout cela donne un roman d’aventure asiatique, qui fait pâle figure devant La condition humaine mais qui se laisse lire, un week-end de printemps.  

Expo Shanghai 2010: mon projet préféré pour le pavillon de la France

Lors de mon premier passage, devant ce projet, j’ai eu une réaction de rejet. Trop sombre, trop végétal, trop personnel, le visiteur entrait dans l’imaginaire d’un homme singulier alors qu’il était censé entrer en France, et un imaginaire, qui plus est, assez peu typique.

Mais en me promenant entre les autres projets candidats, les images du pavillon dit « élémentaire », ont fait leur chemin dans mon esprit. Je vous invite à voir ces photos et un petit film d’animation sur le site des pavillons français.

Voilà un projet qui aurait créé de la polémique, qui aurait déclenché la fureur de ceux qui veulent une image lisse de la France. Et puis, c’est de l’imaginaire, c’est vrai, on plane en plein fantasme, dans le « pavillon élémentaire », et un type d’imaginaire qui va justement se développer dans les années à venir selon moi.

Il s’agit de l’imaginaire futuriste. Futuriste au sens du courant artistique du début du XXe siècle, ces peintures de machines, cette célébration de la vitesse, de l’aviation, du machinisme, d’une vitalité bruyante et folle.

Mais futuriste aussi au sens de la science fiction, avec ses paysages de fin du monde, ses espaces diffractés, son mode de vie post-atomique. Pour une grande puissance nucléaire comme la France, c’était le meilleur des projets.

Trois grand espaces : un sous-sol appelé « caverne », un sol accidenté comme un champ, appelé « toit de Descartes », et les « nuages », au sommet des tours. De grandes ailes étranges. Le tout forme une image puissante et peu accueillante. On ne voit pas en quoi il s’agit d’un pavillon, puisque de l’extérieur on ne voit que trois pylones en forme de champignons. Les espaces d’exposition sont, d’une part, enterrés dans la « caverne » et, d’autre part, élevés au niveau des « nuages ».

Dans le sous-sol, la « caverne » donc, le visiteur est vraiment projeté dans un univers tragique de Bande-dessinée. Il fallait oser. Osons le tragique, par Toutatis, et créons des ciels qui nous tombent sur la tête.

Les longs toits font penser à de gigantesques ailes d’insectes, les structures font penser à des phares, les tours en entier font penser à des champignons. Insectes, phares et champignons, ce sont les mots que j’ai entendu de la bouche d’étudiants et de visiteurs lors de l’exposition des quatre projets, au Musée de l’urbanisme de Shanghai.

Vus d’en haut, les toits/ailes d’insectes forment trois sphères qui s’interpénètrent et rappellent les peintures rythmiques des cubistes ou des puristes, ou de tous ces mouvements qu’on appelait « avant-garde ». La structure en acier nous rappelle la Tour Eiffel et, avec elle, tout l’imaginaire mécaniste des premières machines volantes et les innovations de la Belle epoque. Jules Verne, l’Amérique, les premières voitures et les « téléphonages » de Proust, c’était à tout cela que nous ramenait le Pavillon élémentaire, à toutes les intenses rêveries que provoquaient il y a cent ans l’ingénierie et l’industrie.

Voilà, c’était un projet bordélique, imparfait, contestable, passéiste/futuriste, prétentieux et incompréhensible. Un pavillon que n’auraient pas aimé nombre de Français mais qui aurait marqué les esprits, qui aurait couru crânement sa chance de s’imposer parmi les landmarks de Shanghai et de devenir, à terme, un symbole de la créativité française.

Au lieu de cela, nous savons déjà ce que deviendra le pavillon choisi par la France. Il va roupiller et les entreprises qui l’auront financé y organiseront des surprises parties pour le grand capital.

Expo Shanghai 2010 : le pavillon français

Pavillon français

Voilà le pavillon français, choisi par Sarkozy, pour l’expo Shanghai 2010.

Il n’est pas mal mais je le trouve tellement consensuel qu’il est déjà un peu ennuyeux. On dit qu’il y a un jardin au milieu, mais c’est faux, il y a des trucs végétaux qui rappellent les jardins à la française. Bon. Il y a surtout cette enveloppe grillagée qui est censée symboliser un voile qui se soulève, mais qui sera très datée en 2010 car on lui trouvera des ressemblances avec le stade olympiques de Pékin.

Au Musée de l’Urbanisme de Shanghai, on peut voir ces jours-ci les quatre finalistes parmi la cinquantaine de projets en compétition. J’y suis allé avec des étudiants, le jour de l’inauguration, et je dois dire que des quatre, celui-ci n’est pas le plus original, loin de là, mais il est le plus… oui, le plus consensuel.

Il s’intitule le « pavillon sensuel », quelque chose comme ça. Sous prétexte qu’il y a des plantes, on parle d’odorat et de visuel. Puis, mécaniquement, car il s’agit de vendre un projet, on généralise le concept en lançant le titre de « Pavillon sensuel », sans que l’on sache en quoi le toucher, le goût et l’ouïe seront convoqués. 

Il est élégant, miroitant, joli, carré, ondoyant de façade, mais il risque d’être fatigant pour les yeux avant même que d’être construit.

Il y avait, dans le choix du pavillon français, une possibilité pour Sarkozy de donner une image de rupture et d’audace, dans le Pavillon élémentaire par exemple. Il a préféré l’ennui et la discrétion.  

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Les Femmes asiatiques dans la littérature française

C’est inouï ce que les hommes changent, dans leurs désirs, leurs précaires désirs. Aujourd’hui, il est courant d’entendre dire que les femmes asiatiques sont merveilleuses, mais depuis quand les Occidentaux aiment-ils les femmes d’Extrême-Orient ? Il y eut d’autres époques où les mêmes femmes inspiraient de la répulsion aux mêmes hommes. A travers les romans et les récits de voyage, il possible de parcourir ce désir, et ses intermittences. Depuis combien de temps traînons-nous nos guêtres sur les côtes asiatiques ? Des siècles, mais je ne parlerai que des 150 dernières années.

Avant la première guerre mondiale, l’homme blanc n’aimait pas beaucoup la femme jaune. Pierre Loti, dans Madame Chrysanthème : « Bien laides ces Japonaises, bien laides. » Jules Verne, dans ses Tribulations des Chinois en Chine, ne parle d’une belle femme qu’en précisant qu’elle ressemble à une Européenne. Même Segalen, le grand amoureux de la Chine, écrit dans Equipée de belles lignes sur les femmes, mais qui ne donnent pas envie au voyageur libidineux : « … la Chinoise contemporaine ne peut rien apprendre, ne peut rien transmettre à sa comparse de chez nous, car (…) belle au-delà de toute commune mesure : ses joues se laquent, ses yeux s’immobilisent ; sa poitrine disparaît chastement ; sa bouche est petite, petite, trop petite, trop ronde… et parfaitement belle ainsi… paraît-il… ». J’aime ce « paraît-il », qui signe la gêne du poète, son embarras, comme les gourmands déstabilisés par une cuisine gastronomique trop sophistiqués pour eux.

Après la guerre, les Années folles voient un homme blanc nouveau, qui a peut-être sculpté lui-même une nouvelle femme asiatique. Henri Michaux parle admirablement de « la femme chinoise » qui, si on le suit, dépasse de beaucoup « la femme blanche » et « la femme arabe » sur le ventre de qui on se laisse rouler jusqu’au moment où l’on se rend compte que « l’Arabie nous sépare », (Un barbare en Asie). Les Années folles voient un homme qui se laisse griser par des femmes asiatiques envoûtantes.

Aujourd’hui, il est mal vu d’aimer les femmes d’Asie. Cela rappelle trop le temps où la prostitution était envahissante à Shanghai. Je crois voir deux extrêmes dans la littérature contemporaine. L’incontournable Houellebecq dont les héros de Plateforme jouissent du tourisme sexuel sans arrière-pensée. C’est glauque mais c’est efficace et ça pose parfaitement le décor de la situation des contacts entre les peuples. Ceux qui ont du fric et celles qui veulent une vie meilleure. A l’opposé, le narrateur de Birmane de Christophe Ono-dit-Biot (Plon, 2007) qui tombe amoureux d’une Française au Myanmar, et qui regarde les sublimes Birmanes sans en toucher une seule, ou alors par mégarde. Ce dernier point a son importance : Ono-dit-Biot ne peut se permettre de toucher une belle indigène de crainte d’être accusé de néo-colonialisme sexuel, mais il ne peut quitter la Birmanie sans le faire, alors son héros fait l’amour avec une Birmane dans le noir, pensant aimer une Française.   

On est passé d’un intérêt d’esthète, désexualisé, à un désir nerveux, entaché d’obscénité et suspect de néocolonialisme.   

Constats sur le Tibet

On nous dit qu’il ne faut pas politiser un événement sportif comme les Jeux Olympiques, mais Pékin voulait faire passer la flamme de la torche olympique par le Tibet et par Taiwan. Taiwan, ce ne sera pas possible, selon toute vraisemblance, mais le Tibet, les Chinois y font ce qu’ils veulent puisqu’ils s’y sentent chez eux.

De belles âmes étrangères la jouent modéré, en disant que nous ne devrions pas donner de leçons aux Chinois. Des leçons peut-être pas, mais faire des constats pourquoi pas ? Le premier qui s’impose à mon esprit, c’est que le Tibétains ne se sentent pas Chinois, encore moins, à mon avis, que les Algériens des années trente et quarante ne se sentaient français. J’avais lu des articles et des reportages qui disaient que la population était résignée. Pas tant que cela, finalement.

Deuxième constat, ils sont encore prêts à courir les risques les plus fous, car il serait naïf de croire que la Chine va plier, ou s’adoucir. Ils sont donc révoltés au point d’être suicidaires.

Troisième constat, les Tibétains des régions autour de l’actuelle « Province Autonome du Tibet », le Gansu, le Qinhai, le Sichuan, ont la témérité, ou l’inconscience, ou la rage de se révolter aussi, ce qui va peut-être amener les étrangers d’abord, les Chinois ensuite, à se souvenir que le Tibet est beaucoup plus grand que l’actuelle province, et que ce sont les Chinois qui l’ont réduit dans les années 50, par un découpage administratif des régions.

Quatrième constat, la notion d’harmonie, que le gouvernement chinois met constamment en avant, commence à sonner creux.

Cinquième constat, le rôle des blogs comme relais des journalistes. Un jeune Français qui venait de terminer son V.I.E. en Inde et qui se baladait en Asie, faisant un blog sans rien de politique, se trouvait à Lhasa le week end des événements. Son blog devient une source d’information plus importante que la plupart des journaux traditionnels. Avec l’interdiction des journalistes un peu partout où c’est chaud, mais avec l’autorisat

Apprendre à mourir

Albert Camus restera dans l’histoire comme celui qui a commencé un essai de philosophie par ces mots (je cite de mémoire) : « Le suicide est le problème philosophique le plus important de notre époque. » 

On apprend sur le site de rue89 que l’Etat de l’Oregon autorise le suicide assisté, tandis que la justice française continue d’interdire à Mme Sébire le droit de mourir.

Pourquoi ne pas laisser les gens – ceux qui sont en phase terminale comme les autres – mourir quand ils le souhaitent ? Parce qu’au fond, on a peur que le tout venant se suicide en masse. On a si peu confiance dans l’humanité qu’on imagine les populations fragiles, si fragiles qu’on préfère leur retirer toute possibilité légale de mourir.

On a une peur bleue de la fameuse « porte ouverte à n’importe quoi » que l’on préfère tenir close. C’est une erreur, car les gens sont accrochés à la vie, bien plus qu’on ne le croit. Mais pourquoi nos dirigeants croient-ils le contraire, c’est ce qui m’étonne le plus, dans cette affaire.

On a rarement été aussi loin des leçons de stoïcisme que notre Montaigne a tenté de nous inculquer : « Que philosopher c’est apprendre à mourir ». Aujourd’hui, le pouvoir veut voir la médecine comme résolue à garder en vie toute humanité qui respire. 

On veut nous faire considérer la mort comme un scandale.

La courbe du temps de travail

Quand on est précaire, on a beau être un peu sage, on reste assez pessimiste sur l’avenir du monde.

Quand on vit en Chine, et qu’on entend que le XXIe siècle sera Chinois, après un XXe siècle américain et un XIXe européen, on a beau aimer la Chine, on est encore plus pessimiste.

Car si cette prédiction se révèle correcte, ce ne sont pas les Chinois qui vont évoluer vers une conscience du droit, une démocratisation des institutions et une société au niveau de vie confortable. C’est le reste du monde qui va devenir ce que la Chine est aujourd’hui : un grand ensemble totalitaire, où les gens espèrent des jours meilleurs, où l’ascenseur social est très vite bloqué, où d’immenses populations sont condamnées à la misère et à l’oppression, où des révoltes éclatent incessamment, mais de manière inorganisée, dans des endroits lointains, par des groupes isolés qui ne sont jamais portés par le vent de l’histoire.

La concurrence va s’intensifier au point que les peuples devront travailler de plus en plus. A cet égard, nous vivons un formidable tournant historique : le temps de travail n’a pas cessé de se réduire depuis que nous vivons dans une société industrielle. En 1913, un Français travaillait 2588 heures par an. En 1950, un autre Français en faisait 1926 (parce que le premier Français était sans doute mort dans l’une des deux guerres mondiales, ou alors de chagrin, ou alors il est parti au soleil, dans les colonies, et il s’est fait trucider là-bas.) En 1990, la durée du temps de travail était à 1539 heures par an, et, en France uniquement, en France pour la seule fois de l’histoire du monde moderne, on en est arrivé à travailler 1355 heures par an à partir de 2001. C’est nous qui sommes allés le plus loin dans ce mouvement historique, et cela restera dans les livres d’école.

Seulement, nous assistons à une inflexion de cette courbe historique. La durée du temps de travail réaugmente et elle ne va plus s’arrêter de longtemps. Passer de 35 à 40 heures par semaine, ce n’est pas violent. Passer d’une retraite à 60 ans à une retraite à 65 ans, on s’y fera. Mais cela continuera, je le crains, car la concurrence ne deviendra pas plus douce, et les actionnaires ne voudront pas moins de dividendes.

Eric Le Boucher, dans sa Chronique au monde du 15 mars, est optimiste, si l’on peut dire. Après les cataclysmes de la situation dans laquelles nous entrons, il prévoit une économie nouvelle basée sur « une croissance multipolaire, une recherche-développement énergétique et agricole, une finance plus sage ». Ce sera lorsque l’on sortira du siècle de la Chine et qu’on entrera dans un autre.

Chronophage

On me dit par exemple que faire un blog, cela prend beaucoup de temps et qu’on n’a pas que ça à faire. L’expression qui vient à ce moment-là est chronophage. « Mais vous comprenez, faire un blog, c’est quand même très chronophage! »

Mais chronophage par rapport à quoi ? Qu’est-ce qu’il est plus urgent de faire, dans nos vies, que d’écrire, quelques heures par semaine ou par mois, sur des choses qui nous arrivent ou qui arrivent à d’autres ?

Au moment de sortir voir des copains, de se préparer pour un rendez-vous galant, de lire un roman ou de regarder un match de football, se dit-on, ah non, il faut que je m’arrête, ces activités sont bien trop chronophages ? 

Avec le recul, je suis très étonné qu’on puisse prendre l’écriture de billets de blogs comme une perte de temps. Pour moi, c’est, non pas vraiment un « gain » de temps, mais une toute petite victoire sur le temps qui passe. Je soutire à ma décrépitude des miettes d’immobilité, de suspension. Je ne peux pas me l’expliquer, mais je sens qu’écrire est un jeu avec le temps qui fuit, une manière d’agriper le moment présent pour en… soutirer quelque chose, il ne me vient pas d’autre verbe que soutirer. Et il ne me vient pas d’autre mot que « quelque chose » non plus.

Stendhal, plus qu’un autre, jouait avec ce temps, avalé par les activités chronophages. Ses accélérations et ses freinages sont à cet égard illuminant. Voyez comme le temps s’arrête dans la rencontre entre Julien et Mme de Rênal, et au contraire, comme la narration s’accélère chaque que le narrateur dit je. Stendhal disait qu’utiliser je, « c’est le meilleur moyen de raconter vite. » Je trouve extraordinaire cette expression. Pourquoi vouloir raconter vite ? Parce qu’on n’a pas toujours que ça à faire ? Qu’il y a des voyages à faire, des matches à regarder, des choses à lire ?

Entre le dévoreur de vie, morfal insatiable, et le sage précaire, roublard et corrompu, une lutte inégale s’instaure dont on connaît l’issue mais sur le chemin, créer quelques morceaux d’illusion où le temps rallentit, cela permet de ne pas démériter de soi-même.

C’est ce que je me dis, mais il est 7h30, il faut que je parte au boulot.