Écoutant les énormités qu’il proférait en 2021, en préparation des élections présidentielles de 2022, je prédisais dans ce blog une chute physique de Michel Onfray, un accident médical, je sentais chez lui monter une catastrophe intime touchant sa vitalité même.
Les émissions dont il se rend coupable depuis quelques semaines confirment ma prophétie mais d’une manière insoupçonnée. Le philosophe est devenu fou. Sa chute, je ne m’y attendais pas, est simplement psychique. Il se met à parler de multivers, d’astronomie délirante digne d’une secte sans queue ni tête. Il est passé de l’autre côté de la barrière sanitaire.
On a perdu Michel Onfray, mais loin d’être prostré, il se porte bien et bavarde à qui mieux mieux dans un climat de psychose grassouillette.
Il est devenu la risée des comédiens de réseaux sociaux, comme le montre le sketch de Guillaume Meurice diffusé hier dans son émission comique du dimanche. Pour faire rire, il n’y a même plus besoin d’interpréter les paroles d’Onfray : diffuser des séquences entières en l’état est suffisant.
Je pourrais prendre un ton compassé, comme quand on assiste à l’internement d’un ami pris de bouffées délirantes. Mais je me dis que la chute de l’écrivain peut se muer en une dernière période riche de sa carrière. On ne sait jamais : il va peut-être nous régaler avec des fusées réactionnaires de plus en plus maladives et chatoyantes ! Ne désespérons pas, au contraire, prions qu’Onfray termine sa carrière en feux d’artifice d’aliénés et nous gratifie de délires aussi drôles que poétiques.
Regardez ce mouvement du chasseur ! La gravure rupestre que je place en tête de ce billet m’est apparue dans un chaos de rochers dans la région de Wadi Disah. Mon vieil ami bédouin, après m’avoir fait crapahuter, avait de nouvelles surprises à me révéler.
Les ancêtres néolithiques des Arabes savaient créer de véritables scènes de cinéma. Homme armé et protégé d’un bouclier, le lion semble être sur la défensive. Cela ressemble autant à une chasse qu’à un combat de gladiateurs préhistoriques, où un homme seul affronte une bête féroce.
Cette autre gravure m’intéresse pour cette ligne ondoyante au centre de l’image. J’ai spontanément songé que c’était une stylisation de la rivière ou du wadi qui séparait deux paysages, deux tribus ou deux systèmes de chasse.
Il m’a paru évident que c’était un ancêtre épigraphique des hiéroglyphes d’Egypte. Un long signe qui participe à la fois de la représentation et de la signification.
À moins que ce ne soit un serpent monstrueux, une espèce de monstre du Lochness arabique. Un être mythique qui tient du dragon chinois et qui préside à la création de l’univers.
C’est l’avantage et la limite de découvrir des sites archéologiques. Il n’y a aucune raison de s’interdire a priori la moindre interprétation.
Notre pérégrination avec l’ancêtre bédouin Abu Mahdi nous mena vers une mosquée perdu au pied d’un montagne. C’était l’heure de prier.
Il y avait assez d’eau dans les citernes pour faire nos ablutions et nous nous refîmes une virginité avec quelques traits de filet d’eau éclaboussé et une demie-douzaine de versets coraniques chantés et psalmodiés.
Sortis de la mosquée, nous avions encore de nombreux paysages à traverser et Abu Mahdi s’impatientait car il était le seul à savoir tous les trésors nabatéens qu’il nous restait à découvrir. Comme il ne nous disait rien à l’avance, je croyais à chaque minute que c’était la fin du voyage et qu’on avait fait le tour des découvertes.
Seule la tombée du jour a pu sonner la fin de notre excursion.
Les Bédouins parlent peut-être avec parcimonie, mais c’est un cliché : j’ai un peu la sensation que les Bédouins aiment beaucoup parler et que pour les nomades, il faut faire un usage savant du silence et du bavardage. Mieux que les sédentaires, les nomades utilisent les silences et les paroles comme des armes et comme des procédés performatifs.
Mon vieil ami Abou Mahdi s’avère un grand bavard quand le débit de paroles lui est utile. Quand il grimpe sur les parois comme un cabri, il me parle beaucoup parce qu’il sait que sa logorrhée a pour effet de me faire oublier le vertige. Il me guide et m’encourage en me parlant beaucoup car il sent que je commence à manquer de force et de courage. Je me vois glisser et tomber dans l’ombre. Mes jambes commencent à trembler. Abou Mahdi rit de me voir si couard et urbanisé, et il me parle d’autres choses pour me faire oublier le danger.
Mais pourquoi donc grimpons-nous sur ces falaises du Wadi Disah ?
On ne peut pas simplement lézarder et picniquer sur un rocher, comme les autres groupes d’amis que nous avons croisés tout le long du chemin ?
Cavité dorée sur la falaise des gorges du Wadi Disah
Non, Abu Mahdi a un plan et une mission, mais je le découvre après coup : il veut me montrer les trésors rupestres qui jonchent la paroi. Je vois des gravures de loin et je confesse que cela me rassérène. Je me dis tant pis pour les crampes et les risques de chute ; si un vieillard pieds nus en robe et à la barbe blanche est capable d’escalader aussi facilement, le sage précaire pourra le faire au prix d’égratignures. Et même au prix de la vie, s’il le faut, car je ne vais pas faire machine arrière au moment où je m’apprête à voir des œuvres gravées il y a des millénaires et qui n’ont jamais été étudiées.
Comment comprendre ces étranges figures ? Sont-ce des bateaux à roulettes ? des voitures préhistoriques ? des animaux stylisés ? des dieux ? des djinns ?
Intéressé d’en savoir plus sur les Bédouins, j’ai eu la chance de rencontrer un ami à Tabuk qui m’a proposé de m’emmener voir un paysage stupéfiant, à quelques heures de route : le Wadi Disah.
Il m’a dit qu’il y avait de l’eau.
On peut nager ?
لا، الماء سطحي جدًا، فقط منظر جميل.
(Non, me dit-il, l’eau est trop superficielle, juste belle à regarder.)
Il devait de toute façon conduire sa mère voir une amie dans le coin, et peut-être que ses enfants viendraient aussi. Résultat : nous voilà partis tous les trois, lui au volant, sa mère à l’arrière, moi entre deux mondes.
Sa mère aime parler. Elle rit, taquine son fils, me pose des questions. À un moment, elle me complimente sur mon arabe, avec ce ton attendri qu’on réserve aux enfants quand ils ont dessiné une horreur sur une feuille.
ما شاء الله، تتكلم عربي ممتاز!
(Machalla, dit-elle, tu parles arabe superbement!), mais je sais très bien que « ممتاز » (Mumtaz, superbe) veut dire en l’espèce : « c’est mignon d’essayer ».
Nous nous arrêtons quelque part entre deux montagnes pour déposer la maman. Elle disparaît derrière un mur de pierre, avalée par le paysage. Alors commence une autre scène : on s’installe sous une tente bédouine, sur des coussins aux couleurs à dominante rouge.
On me présente le chef de cette famille, Saleh, qu’on appelle Abu Mahdi — le père de Mahdi. Sa poignée de main est ferme, son regard calme. Il parle peu, car il sait que je comprends peu et ne peux exprimer que très peu.
Nous attendons longtemps, très longtemps. Je pense à plusieurs hypothèses, puis je comprends : on a tué une chèvre à l’annonce de notre visite. Le temps de la préparer, de la bouillir, et de prévenir des convives du villages, il s’est écoulé une bonne partie de la journée. Et quand enfin on nous sert ce festin, non pas sous la tente mais dans un salon où l’on s’assoit par terre, je ressens à la fois la générosité et la gravité de ce geste : une hospitalité qui se mesure en vie donnée.
La chèvre est découpée sur un gros tas de riz parfumé jonché de galettes de pain qui semblent aussi être bouillies et non cuites au four. Un seul plat gigantesque autour duquel nous mangeons à la main. Tout est de couleur blanchâtre et la consistance glutineuse du riz facilite cette manière de table : on se forme des boules de riz dans la paume avant de la porter à la bouche.
Quand nous terminons et allons nous laver les mains et la bouche, les jeunes hommes entrent dans le salon, s’assoient et continuent le repas. Il y en aura pour tout le monde et c’est un vrai festin.
Après le repas, nous reprenons la route du wadi, accompagnés d’Abu Mahdi, qui se proclame connaisseur du lieu. Notre 4×4 s’engage dans un couloir de sable et d’eau, l’un de ces passages où le désert hésite entre sécheresse et oasis. Les roues trempent dans de véritables mares, les roseaux s’écartent, des familles et des bandes de jeunes pique-niquent sous les palmiers et sur des rochers.
Je propose qu’on laisse la voiture pour marcher.
On me répond en répétant simplement ma demande, mais sans arrêter la voiture.
Le paysage est d’une beauté à laquelle je ne m’attendais pas : de hautes falaises dorées et rougeoyantes, des jeux de lumière sur le calcaire, un ciel bleu cru et, en contrebas, une verdure éclatante qui semble presque tropicale.
Abu Mahdi, malgré son âge, bondit hors du véhicule et commence à escalader une paroi. Il me dit :
تعال! اتبعني!
(Viens ! Suis-moi !)
Je le suis quelques mètres avant que le vertige ne m’arrête. Ce sexagénaire grimpe comme un jeune cabris. Il rit en me voyant hésiter, me lance une main solide, puis me montre du doigt une ouverture dans la roche.
Nous contournons la falaise, et soudain elle s’ouvre devant nous : une grande anfractuosité, creusée par l’eau depuis des millénaires. Une nef de pierre, une minuscule cathédrale naturelle, où la lumière filtre comme à travers des vitraux invisibles.
Je me dis que c’est sans doute pour ça que les Bédouins parlent peu.
J’entre dans cet espace urbain en pensant que c’est ouvert à tous. Après tout, je suis dans un souk : des gens discutent, d’autres boivent du thé, des enfants courent. Je suis attiré par des tapis artisanaux, d’une beauté simple, aux motifs géométriques qui semblent raconter des choses que je ne comprends pas encore.
Sans réfléchir, je m’enfonce plus loin. Les ruelles se font plus étroites, les murs de terre ocre plus épais. Il y a là des portes en bois sculpté, des lampes suspendues, des espaces d’ombre où le temps s’alourdit. Soudain, j’entends la voix d’une jeune femme :
تريد الزيارة بالعربية أو بالإنجليزية؟
qu’elle me lance. Je lui réponds, mais avec un accent français à couper au couteau :
زيارة؟ زيارة إيش؟
Elle me regarde avec un petit rire.
زيارة المتحف طبعاً! أنت الآن داخل المتحف.
Ah bon, c’est un musée ici ?
Je regarde autour de moi. Des ruelles, des tapis, un salon ouvert… Non, vraiment, je n’avais pas remarqué.
Elle appelle un monsieur qui s’approche, tranquille, le regard doux. C’est le directeur, m’explique-t-elle : le gardien de ce lieu qu’on appelle la Maison en terre. Il m’invite à le suivre si je veux bien d’abord payer 50 riyals.
L’intérieur ressemble à un salon, mais sans canapé. Ici, les coussins jonchent le sol comme dans les tentes bédouines. Les tapis, tissés sur des métiers d’à peine un mètre de large, rappellent leur vie nomade (ils devaient pouvoir être roulés, chargés sur des chameaux et redéployés ailleurs, au gré des saisons.)
Tabuk est une région façonnée par des générations de bédouins. Ses plaines ont vu défiler des caravanes, des poètes, des voyageurs. Les savants disent que les inscriptions anciennes gravées dans les roches d’Arabie sont souvent l’œuvre de ces nomades : des lettres d’alphabets disparus, tamoudiques ou nabatéens, qui témoignent d’un temps où l’écriture suivait les routes du désert.
Je me rends compte que, dans mes voyages, je n’ai rencontré qu’une seule personne capable de lire ces langues. Je suis frappé par cette distance entre la richesse du passé et notre ignorance moderne. Moi-même, je baragouine juste assez d’arabe pour me débrouiller sur la route. Mais ici, au moins, je peux apprendre quelque chose.
Avant de partir, on me propose un petit jeu : écrire mon nom en alphabet nabatéen. Je trace maladroitement les signes, et me laisse photographier avec le directeur. Je pose fièrement avec ma plaque gravée :
Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.
Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.
J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.
C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.
Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.
D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.
En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.
Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.
Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.
The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.
Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.
We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.
Seven Pillars of Wisdom
Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.
De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.
Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…
Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.
Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.
Je vous écris de Tabuk mais je ne suis pas certain de votre connaissance géographique. Moi-même, j’ai découvert cette ville/province du nord-ouest de l’Arabie saoudite très récemment.
Encore une fois, je vais être dans l’obligation de vous cacher la raison véritable qui m’a amené ici. Je le regrette parce que c’est plus intéressant que ce que je pourrais en dire en tant que voyageur lambda.
Pour les besoins de la cause, on va faire comme si j’étais là en bon touriste, le livre de T. E. Lawrence à la main, Les Sept Piliers de la Sagesse, et sans autre mission à accomplir que de m’esbaubir et de m’ahurir devant des paysages mystiques.
Sans autre mandat que de m’abîmer et me résoudre dans l’ensauvagement des wadis et l’épuisement des gravures néolithiques.
Je vous écris de Tabuk et j’ai bien des choses à vous confier.
Photo de David Kanigan sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « école française ».
Souvenons-nous : à la fin du XIXᵉ siècle, la France s’est lancée dans un projet fou : construire des écoles en pierre dans chaque village, former des armées d’instituteurs, et apprendre le français à des millions d’enfants qui parlaient d’autres idiomes.
Les gamins du Cantal, du Finistère ou des Cévennes parlaient patois, occitan, breton ou basque, et les “hussards noirs de la République” débarquaient, craie en main, pour leur expliquer que désormais “le mot maison prend un ‘n’ et la France est un pays dont on peut dire qu’elle est une « république une et indivisible. »
C’était beau, héroïque, mais un peu brutal.
Un succès éducatif colossal, certes, mais aussi une opération linguistique d’une rare violence symbolique : on a construit la nation au prix d’un grand silence.
150 ans plus tard
La situation a changé, les habitudes et les pratiques culturelles ont évolué au point que la France de 2025 serait incompréhensible au Français de 1885. Et pourtant, avec l’immigration et le droit à tout enfant d’intégrer l’école publique, la situation linguistique des années 2020-2030 est analogue à celle de nos écoles des années 1870-1880.
Dans les médias, on apprend que la diversité linguistique est de retour, et cela inquiète les réactionnaires alors qu’aux yeux du Sage Précaire, cette diversité a tout pour être joyeuse, sonore et prometteuse. Ce n’est plus la France des “petites patries”, mais celle des grandes origines.
Et, comme en 1880, une question se pose : comment faire nation quand tout le monde ne parle pas la même langue ?
L’erreur à ne pas reproduire
En 1880, on avait la solution simple : on interdit les patois, et on punit ceux qui s’obstine à le pratiquer. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas la bonne méthode. On a déjà testé l’humiliation linguistique : le fameux “symbole”, ce morceau de bois qu’on pendait au cou des enfants surpris à parler breton ou occitan. Résultat : des générations entières ont appris le français, mais ont cessé de parler à leurs grands-parents.
Nous n’avons pas besoin de “symbole” 2.0 pour les enfants qui rentrent à la maison en mélangeant le français et l’arabe. Nous avons besoin de beaucoup d’activités sympathiques et créatives où le français est le véhicule de la camaraderie, du plaisir, de l’apprentissage inconscient. Mais pour cela il faut un grand respect pour les langues maternelles des élèves. Si, comme Robert Ménard, maire de Bézier, on se borne à déplorer qu’il y a trop d’arabes dans les classes, on en restera à l’abandon actuel des classes populaires pour privilégier en douce ceux qui paient des frais d’inscription élevés.
L’école républicaine, saison 2
Ce qu’il nous faut, c’est un nouvel investissement éducatif, du niveau de celui de la Troisième République, mais pour une école adaptée aux familles des quartiers populaires, qui accueille des enfants aux niveaux linguistiques très disparates. C’est pourquoi il faut beaucoup recruter et reconstruire, donner un encadrement constant à tous ces gamins dont beaucoup manquent de suivi et d’affection à la maison.
Plutôt que de « former les enseignants au FLE et au français langue seconde », et de leur alourdir toujours plus la tâche, il faut former une nouvelle génération d’enseignants qui sachent intégrer le FLE dans les cours de sciences. Abaisser le nombre d’heures assis en classe, réduire les programmes qui sont oubliés dès les examens passés et créer de vraies filières de formation qui assurent un niveau proprement élémentaire.
Linguistiquement, ces nouveaux enseignants sauront reconnaître la richesse linguistique comme une ressource, pas comme un obstacle. Et surtout, ils sauront faire entrer à l’école, tranquillement, l’arabe (et les autres grandes langues du pays) dans le cercle des langues nobles, au même titre que l’espagnol, l’italien ou l’allemand.
Le dernier lycée où j’ai enseigné, en 2023, avait une professeure d’allemand avec très peu d’élèves, et aucun prof d’arabe. Quel dommage de ne pas profiter des richesses disponibles. Parfois il n’y a qu’à ouvrir les yeux et se baisser pour cueillir les talents, les forces vives et les intelligences. Un cours d’arabe bien fait pourrait précisément aider à mieux pratiquer le français, grâce notamment à la grammaire comparées des deux langues.
L’unité par la diversité
Le français doit évidemment rester la langue commune. Mais il peut cohabiter avec d’autres sans perdre de sa force. La vraie maturité nationale, ce n’est pas de se crisper sur une langue, c’est de ne plus avoir peur des autres.
En 1880, on a fait des francophones en leur faisant honte de leur langue d’origine.
En 2025, on pourrait refaire des Français patriotes en leur apprenant à viser l’excellence dans plusieurs.
L’immigration n’est pas un problème pour les pays européens, et ceux qui disent que l’immigration coûte cher, incluent l’instruction des enfants dans l’équation.
Or, les enfants d’immigrés en France sont des petits Français et doivent être considérés comme tels, pas comme des étrangers qui nous coûtent de l’argent. Qu’on le veuille ou non, ils sont les adultes de demain, alors autant s’occuper d’eux sans attendre. Et si possible d’une manière intelligente et bienveillante, dans la mesure où l’on préférerait avoir une nation d’adultes intelligents et bienveillants quand nous serons des vieillards grincheux et impotents…
Il est vrai que de nombreux enfants ne maîtrisent pas la langue française car ce n’est pas forcément leur langue maternelle. Il faut donc les aider à devenir de bons francophones, pas seulement pour eux mais pour le bien de la France car ils sont bel et bien là pour rester et ce sont eux qui nous soigneront, construiront nos logements et inventeront les technologies nouvelles.
Nos écoles et nos collèges doivent donc recevoir une aide massive en Français Langue Étrangère (FLE). Un plan national doit être mis en place pour que se déploie sur tout le territoire des adultes qui encadreront nos enfants.
La situation actuelle me fait penser aux investissements de l’école républicaine entre 1870 et 1914. La troisième république a construit 35.000 écoles et formé 100.000 instituteurs dans de nouvelles universités appelées « écoles normales ». Cette nouvelle population de fonctionnaires a été logée et salariée par l’Etat, les départements et les communes. Cela a « coûté » tellement cher aux Français qu’on a préféré appeler cela un « investissement » sur le long terme.
Or cet effort colossal qui a été consenti par la nation il y a 150 ans doit être renouvelé aujourd’hui pour nos enfants de 2030. Comme en 1870, la nation craque et se divise, manque de cohésion et d’inclusion.
En 1870, je le rappelle, la plupart des enfants de France ne parle pas le français et doit donc suivre une instruction dans une langue commune qui est vécue comme une langue étrangère.
C’est probablement la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon, leader de La France Insoumise, parle de plus en plus de « langue commune » pour désigner le français appris à l’école. Je n’ai aucun doute que le vieux politicien prépare un programme qui fait le parallèle entre la troisième république et « sa » sixième république : l’école républicaine commencée en 1870 a permis l’installation de la raison républicaine dans les consciences de la nation ; de même l’école inclusive de la sixième république se donnera pour objectif le développement d’une nation réconciliée avec elle-même.
Or, si les gens ont peur de l’immigration, plutôt que de chercher à exclure, renvoyer, enfermer, persécuter, il serait plus judicieux de faire comprendre aux électeurs d’extrême droite que nous avons plus à gagner en investissant dans un plan scolaire qui se propose d’inclure, d’instruire, d’embrasser toutes les familles qui ont choisi de vivre avec nous et de participer à notre nation. L’école est le meilleur instrument pour cet effort d’intégration et de cohésion nationale.
Et cela tombe bien, le nombre d’enfants dans les écoles françaises baisse à cause d’une natalité en berne. Profitons-en pour avoir des classes moins chargées, créer des groupes de FLE , de théâtre et de jardinage, de sciences naturelles au grand air, élaborer une pédagogie créatrice, faire plus d’activités physiques et manuelles, enfin donner à ces enfants l’encadrement de qualité qui permettra à tous de maîtriser le français et d’acquérir de nombreux savoir-faire utiles à la vie quotidienne.
Pour élever un enfant, dit un proverbe africain, il faut un village entier. Nos enfants seront accompagnés d’adultes un peu partout, à l’école, au sport, à la maison. Moi quand j’étais petit, j’avais toujours conscience que des adultes étaient non loin. C’était cela qui m’empêchait de devenir délinquant, pas une structure morale ni je ne sais quelle respect civil.
Hélas, les gouvernements successifs nous annoncent des suppressions de postes dans l’Education nationale. Nos politiciens ne sont pas à la hauteur de l’époque. Il fallait penser investissement dans l’instruction pour revivifier la nation, ils pensent économie et baisses des dépenses.
À lire les copies d’étudiants et à lire la presse, il me paraissait évident que la montée en tension autour de l’île de Taïwan allait mener à la prochaine guerre mondiale.
Taiwan a beau être une toute petite île, elle est très bien armée. Une guerre contre l’armée chinoise ferait très mal. De plus elle ne laisserait pas le Japon indifférent, ni les Etats-Unis. Cela escaladerait en une guerre entre les deux ou trois superpuissances actuelles, soit la première guerre mondiale du 21ème siècle.
Aujourd’hui, on parle beaucoup de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, et on comprend qu’un jour il faudra bien que les deux grandes puissances s’affrontent pour décider de qui est le boss.
Je voyais cela en 2005 car mes étudiants me donnaient à lire des copies où ils exprimaient leur désir de voir la Chine redevenir la puissance numéro 1. Or on ne devient jamais numéro 1 sans combattre et dominer l’ancien mâle dominant.
Et viendra peut-être le moment où un casus belli sera très utile pour mobiliser toute la nation autour d’une idée inattaquable (l’unité de la Chine) et contre des ennemis extérieurs, tant il est vrai qu’un ennemi commun est le meilleur moyen de régler, ou de faire oublier, les problèmes intérieurs.
On le voit dans cet extrait, mon point de vue il y a vingt ans était strictement chinois : la grande guerre à venir serait surtout là pour sauvegarder l’unité de la nation et régler des problèmes intérieurs. Taïwan restait essentiel comme déclencheur, comme casus belli.