Un petit chien tunisien sans prénom

D’ordinaire les chiens dans les fermes tunisiennes sont attachés et ont une fonction essentielle mais délétère : aboyer comme des fous dès qu’un étranger approche. Faire peur et éloigner les rôdeurs. Leur vie, vue de loin, semble vraiment misérable.

Mais à notre arrivée à Ftiss, mon beau-frère m’a dit que celui-ci n’avait pas vocation à être attaché. Il était là pour apporter de la vie au contraire, ce qui me réjouissait.

Nous avions parlé de cela la dernière fois. Les deux parents qui vivent dans la ferme n’ont pas seulement besoin d’aide à domicile et d’auxiliaire de vie, ils ont besoin de contact, d’échanges, de joie de vivre autour d’eux.

Or mon beau-père n’aimait pas trop les chiens et chassait celui-là quand il mettait la patte dans la cour intérieure. Le petit chien, par conséquent, avait peur de nous tous, et tendait à imiter les autres chiens qui, attachés à une corde, s’évertuaient à aboyer même quand il n’y avait aucun rôdeur à l’horizon.

J’ai donc essayé de l’apprivoiser, ce petit chien, et de lui donner un nom. Le problème est que le nom qui me venait était déjà pris par un de ceux qui sont attachés et que j’avais baptisé quand il était petit et que je lisais le dernier roman d’Eric Vuillard : Billy the Kid.

Je réussis à m’approcher de lui et un jour, victoire, il me lécha la main et accepta de se laisser prendre dans mes bras. Il tremblait un peu parce que pour lui, les humains sont des êtres méchants et toujours de mauvaise humeur.

Il n’était pas très confiant mais comme les chiens sont des anciens loups qui ont choisi le camp de l’homme il y a quelques centaines de milliers d’années, tout chien est par principe adoptable, domptable et domesticable en peu de temps.

Il ne résiste jamais aux hommes car il est par définition programmé pour se rendre utile aux hommes et à tout recevoir des hommes. C’est le choix que son ancêtre a fait, et aujourd’hui, il ne connaît pas d’autre salut que la vie humaine, avec ses bonheurs et ses détresses.

Son prénom ne s’accrochait pas sur lui. Je ne pouvais l’appeler que « petit chien ».

Quand je l’approchais de mon beau-père, il tremblait de tout son corps. Il fallait prendre un peu de temps pour que ces deux-là s’apprécient.

Je connais mon beau-père, il est de nature affective et trouve toujours de quoi rigoler. Au début, il ne comprenait pas l’intérêt de voir un chien dans l’espace domestique mais il n’a pas fallu beaucoup de jours pour qu’il fonde de tendresse pour la mignonnerie de ce petit regard espiègle et qui respire l’intelligence.

Voyage en Tunisie de septembre 2026

Depuis Marseille où Hajer et moi fêtions notre dixième anniversaire de mariage, la nouvelle nous parvint que la grand-mère venait de mourir. Nous partîmes aussi sec à Tunis pour assister aux funérailles.

Nous avons loué une voiture de marque indienne qui avait l’avantage d’être petite et légère, donc peu consommatrice d’essence, et assez élevée pour emprunter les pistes accidentées de Ftiss.

Voiture de la marque Mahindra louée à l’aéroport de Carthage.

Je raconterai une autre fois la veille funéraire car un tel événement mérite un chapitre à lui seul.

Nous sommes restés une semaine entière dans la ferme de Ftiss où, en 2016, Hajer et moi avons accepté de nous unir devant Dieu et devant les hommes. C’était donc un voyage impromptu qui aurait dû être prévu et organisé de longue date, comme si la grand-mère, en mourant, s’était mêlée de nous envoyer un signe : ne fêtez pas votre union à Marseille, petits mécréants, revenez immédiatement à Ftiss.

La semaine s’est déroulée sous le signe des animaux. J’ai beaucoup traîné avec les chiens. Ceux que j’avais baptisés lors de mon dernier passage, ont grandi et m’ont reconnu à l’odeur et à l’ouïe, c’était très impressionnant.

Un petit chien est apparu que mon beau-frère Tarek a introduit dans la famille. Il a décidé de ne pas attacher celui-ci pour en faire un compagnon aux vieux parents. Très bonne idée, sauf que la famille se méfie des chiens et tendent à les chasser quand ils entrent dans la cour intérieure de la ferme.

J’ai cherché toute la semaine à lui donner un nom mais je n’ai pas trouvé. Je n’étais convaincu par aucune de mes tentatives. J’ai quitté la ferme en l’appelant « le petit chien ».

Les autres animaux ne sont pas en reste. J’ai trouvé qu’en ces temps de difficultés économiques, les poules et les dindes se portaient comme des charmes. Les pintades en particulier m’ont impressionné par leur beauté ardoise et le goût délicieux que leur chair apporte à la chorba tunisienne : une soupe de tomate à l’orge ou à je ne sais quelle céréale.

Le désastre des tests PISA : la solution pour remonter la pente

Ce n’est pas très difficile et, d’ailleurs, c’est probablement bénéfique pour nos chers adolescents : il suffit de préparer les tests PISA en eux-mêmes plutôt que croire naïvement que les tests évaluent fidèlement le vrai niveau de nos élèves. Un test évalue toujours la capacité à réussir ce test même, et pas grand chose d’autre.

Moi si vous me faites passer sans préparation un test d’intelligence ou de psychologie, je risque bien de passer pour un débile ou un autiste. En revanche si je connais à l’avance le type de questions auxquelles répondre, je me préparerai un peu avec le recul nécessaire et je passerai (tout aussi frauduleusement) pour un homme équilibré et d’une intelligence moyenne.

Comprenez une chose. Les tests sont inventés pour évaluer le niveau des gens dans un domaine en particulier. L’esprit est donc le suivant : pour réussir les tests de langue anglaise, eh bien pratiquons l’anglais, lisons et conversons dans la langue de Shakespeare. Le test viendra sanctionner notre niveau réel. Mais c’est une illusion.

Il y a une croyance dans le fait que les tests, les examens et les concours reflètent fidèlement le « niveau » (traduisez l’intelligence) dans telle ou telle discipline. En réalité ceux qui ont de bonnes notes aux examens sont ceux qui ont été entraînés aux attentes de ces examens là, exactement, et pas un autre.

Pour avoir participé à l’élaboration de tests de langue française, j’ai vu que les étudiants étaient souvent déstabilisés par le test lui-même et non par la langue française.

Bref, formons et payons grassement des enseignants spécialisés dans les « tests pisa » et le niveau des Français de 15 ans verra sa courbe remonter pour aller vers nos amis Chinois, qui appliquent exactement la méthode que je viens de vous présenter.

Un téléphone dans une classe de philo

Mes élèves me paraissaient intelligents et intéressés mais en manque de concentration. Il m’a fallu deux ou trois séances de cours pour diagnostiquer que quelque chose clochait chez mes élèves, par rapport à ceux à qui j’avais enseigné dix ans plus tôt.

J’ai pensé que le fautif principal était le téléphone portable et les réseaux sociaux, mais peut-être allais-je trop vite en besogne. Je me souviens de conversations où il se disait que les pratiques numériques des enfants affectaient leur santé mentale.

Ce qui m’intriguait, c’était la fatigue mentale des élèves français. Non seulement ils devaient faire beaucoup d’exercices de math et de sciences le soir à la maison, mais leur cerveau était constamment sollicité par des milliers d’images et d’informations qu’il fallait traiter nuit et jour. J’avais devant moi trente-cinq à quarante individus épuisés, la mémoire saturée.

Leur attachement à leur téléphone était pathologique et fusionnel. Un jour une élève regarda son écran alors que c’était explicitement interdit. Je lui confisque le plus doucement possible son engin et le pose sur mon bureau, sans interrompre mon cours. La jeune femme ne m’écoute plus, elle fond en larmes lentement et toutes les camarades veulent lui porter secours. Mon cours est ruiné. Les élèves auront tout oublié de ce qui fut abordé ce jour-là. C’était un cours pour rien.

Claude Iverné dans un taxi saoudien

Quel bonheur de travailler sur des œuvres d’art, des récits et des théories.

Je n’en reviens toujours pas que l’on puisse être privilégié au point de s’occuper d’images, de mots, de recherches et de visions.

Je rejoignais des amis au restaurant et devais leur rendre ces publications du photographe Claude Iverné. Avant de me séparer de ces livres, je les ai lus et feuilletés une dernière fois.

Iverné est un grand voyageur et un excellent connaisseur du Soudan. Il est en train de coopérer avec les musées d’Arabie Saoudite donc l’avenir dira s’il documentera le royaume avec la même profondeur que le pays africain.

Il m’a raconté comment, au milieu du chemin de la vie, il a tout quitté, la mode, les paillettes et Paris, pour aller dans un des pays les déshérités du monde et s’y installer durablement.

Depuis son retour en France, Iverné a créé des structures de recherche, d’archives et de publication, afin de faire plus de lumière sur le Soudan.

Et la lumière, un coup d’œil sur les images que je partage ici suffit pour se convaincre qu’il s’y connaît.

Des catalogues de musée

Le travail sur les catalogues de musée dans lequel je suis investi depuis quelques années me réjouit d’autant plus que, de retour dans mon logement cévenol, j’ai fouillé un peu dans ma bibliothèque et retrouvé les catalogues des expositions et des biennales d’art contemporain auxquelles j’ai travaillé dans les années 1990. J’étais estomaqué. Je suis bien contraint de le reconnaître : nous ne jouons pas dans la même catégorie, nous les Lyonnais de la Biennale de 1997, et nous les Saoudiens des musées de 2026.

Je me souviens d’avoir été déjà relativement déçu par ces livres à l’époque de ma carrière lyonnaise. Je les trouvais parfois pauvres, malgré les moyens considérables qui étaient engagés dans les grandes expositions internationales d’art contemporain.

Je pense en particulier du livre qui accompagnait la monographie de l’artiste américaine Ann Hamilton. Cette exposition sur trois étages m’avait bouleversé et j’avais développé de nombreuses théories à force de faire des visites guidées pour les publics de tous les âges. Le catalogue, en regard, était pauvre et prétentieux. Le conservateur, Thierry Raspail, s’était contenté de faire appel à de présumés spécialistes, profs de fac ou journalistes, pour écrire des essais abscons sans force. J’avais été meurtri.

Mais, trente ans plus tard, la comparaison est devenue presque vertigineuse. Les catalogues que l’on produit aujourd’hui en Arabie Saoudite, même lorsqu’ils présentent des défauts, même lorsqu’on peut discuter certains choix éditoriaux ou scientifiques, sont infiniment plus ambitieux. Ils sont plus riches, plus documentés, beaucoup mieux imprimés et, surtout, réalisés avec un niveau de professionnalisme qui me frappe.

Alors, sur mes étagères et en feuilletant mes vieux catalogues du siècle dernier, je mesure le chemin parcouru. Il ne s’agit pas d’une question de papier, de photographie ou de qualité d’impression. Je songe à une autre conception du livre de musée que nous devons mettre en place : plus ambitieuse, plus internationale, plus soucieuse de produire autour d’une collection un véritable espace de recherche et de réflexion.

Black Gold Museum, le catalogue du musée

Le Black Gold Museum, qui vient d’ouvrir ses portes à Riyad, m’occupe beaucoup en ce moment, à la fois pour des raisons professionnelles et, plus personnellement, parce que je prends beaucoup de plaisir à travailler sur l’analyse des œuvres et la médiation culturelle pour rendre les visites enrichissantes pour tout le monde.

Comme tout musée qui se respecte, il est accompagné d’un livre institutionnel, un catalogue qui en rassemble les œuvres, les réflexions et les principales lignes de force. J’ai enfin pu en obtenir une copie. Ce n’est pas si simple : le livre n’est pas encore officiellement sorti, et pour diverses raisons administratives, il n’est pas encore accessible dans les librairies. Je peux donc en faire ici, en quelque sorte, une lecture en avant-première.

Et je dois dire que je suis très enthousiaste. C’est d’abord un très gros livre, remarquablement produit, avec de très belles photographies de l’ensemble des œuvres de la collection. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les contributions qui l’accompagnent : plusieurs essais qui permettent de prendre un peu de recul par rapport aux œuvres et de réfléchir à ce que peut être un musée consacré aux relations entre l’art contemporain et le pétrole.

Il y a notamment un très bel essai de Laura Ingebold, professeure à l’Université de Berne et spécialiste de l’art contemporain dans son rapport au pétrole. Ce sujet n’est pas si fréquent, et son texte est particulièrement intéressant parce qu’il ne se contente pas de commenter les œuvres du Black Gold Museum. Elle convoque également des artistes et des œuvres qui ne figurent pas dans la collection. C’est précisément ce qui me plaît : son texte ouvre le musée au lieu de l’enfermer dans sa propre collection. Il permet de faire respirer les œuvres, de les replacer dans une histoire plus vaste et de montrer que le BGM, aussi riche soit-il, n’épuise évidemment pas les recherches, les interrogations et les relations complexes qui se sont nouées entre l’art contemporain et le pétrole.

Photo du Tapline de George Steinmetz

Le catalogue comprend également plusieurs textes consacrés au cinéma et à la photographie. Tous ne me paraissent pas avoir été écrits à partir d’une connaissance aussi précise de la collection. Certains donnent l’impression d’avoir été conçus un peu à côté du musée, voire d’être des textes déjà existants que l’on aurait remis en circulation à cette occasion. C’est une faiblesse, sans doute, mais elle ne me paraît pas suffisante pour remettre en cause l’intérêt général de l’ensemble.

Il y a d’ailleurs une autre caractéristique du livre dont je ne sais pas très bien s’il faut la considérer comme une qualité ou comme un défaut (spoiler alert, je pencherais finalement pour la qualité). Une place importante est accordée à l’histoire du pétrole lui-même : son économie, son extraction, ses techniques, son rôle dans la transformation du monde contemporain.

On se retrouve par moment dans l’impression fausse qu’il s’agit d’un musée d’histoire du pétrole ou d’un musée des sciences et techniques, alors que le Black Gold Museum est avant tout un musée d’art contemporain. Mais, là encore, je trouve cette extension du propos plutôt stimulante. Elle enrichit la réflexion et donne au livre une ampleur qui dépasse largement le simple catalogue d’une collection.

Car c’est cela qui me plaît le plus dans cet ouvrage : il ne cherche pas à tout faire entrer dans un cadre parfaitement étanche. Il part dans plusieurs directions, au risque d’une certaine confusion. Mais cette confusion ne me dérange pas. Elle me semble même, dans une certaine mesure, réjouissante. Le livre fait le pari de la richesse, de la recherche, de la multiplicité des approches. Il ne cherche pas à être trop propre, trop parfaitement ordonné, trop institutionnel au mauvais sens du terme. Il accepte qu’un sujet comme celui-ci déborde de tous les côtés.

Et il n’est pas très grave, à mes yeux, que certaines choses soient un peu débraillées ou que l’on ne sache pas très bien où commence et où finit le sujet. Il y a d’ailleurs aussi une certaine confusion dans le musée lui-même, mais j’y reviendrai.

L’édito de Pascal Praud

« J’étais à La Baule cet été et … je voyais passer de nombreuses femmes voilées, etc… »

C’est la rentrée et j’ai le plaisir de retrouver mon journaliste préféré, le réactionnaire fringant Pascal Praud. Bronzé et la chevelure blanche étincelante, le richissime animateur est prêt à se lancer dans l’année électorale pour faire gagner la droite la plus autoritaire possible. Ça fait plaisir, nous qui n’avons aucun espoir de voir la France redevenir un grand pays, nous allons pouvoir manger du popcorn sur le bas-côté en regardant les tenants radicaux de la bataille culturelle.

« Il n’y avait pas de femmes voilées à La Baule il y a 40 ans. Les femmes portaient des minijupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. »

Ah, les éditos de Pascal Praud ! La France d’il y a quarante ans, le temps béni où les hommes pouvaient se rincer l’œil sur le corps des femmes, en chantant les couplets racistes de Michel Sardou.

Comme disait Poutine, ceux qui veulent revenir à Michel Sardou n’ont pas de tête, mais ceux qui n’ont pas de regret de la grande époque de Michel Sardou n’ont pas de cœur.

Apparemment, donc, les vieux droitards de La Baule ne peuvent plus se rincer l’œil, ils en sont empêchés par quelques musulmanes qui préfèrent se couvrir les cheveux. Et ça enquiquine Pascal Praud.

« Le voile islamique n’est pas une tradition française. Il n’appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d’une immigration massive et d’une religion importée sur le sol de France : l’islam. »

Ah bon, parce que le bikini est une tradition de la culture française ? La minijupe, les seins nus sur la plage, moi je ne m’y oppose pas, d’ailleurs, ma femme et moi en avions tout autour de nous sur la plage cet été, et cela ne nous dérangeait pas, mais sont-ce vraiment des manifestations anciennes des mœurs françaises ? Non, évidemment, cela n’est français que dans l’œil de vieux pervers comme Pascal Praud.

Lire aussi : La France et l’Islam, une histoire ancienne

La Précarité du sage, 2021

« Le voile marque l’inégalité que cette religion installe entre les hommes et les femmes. Il illustre la soumission de la femme à l’homme et comment l’islam regarde le corps des femmes. »

La question se pose surtout de la manière qu’a Pascal Praud de regarder les femmes. Je voudrais témoigner de mon côté que l’islam n’installe pas plus d’inégalité entre les hommes et les femmes que les autres religions. La domination masculine n’est pas un trait propre à une religion, et il suffit de voir Pascal Praud agir en mâle dominant dans ses émissions pour s’en convaincre.

« Les féministes, si promptes à batailler contre la société patriarcale et la domination du mâle blanc sont étrangement silencieuses sur ce sujet, comme si elle craignait d’affronter la colère du monde musulman. »

Vieil argument auquel plus personne n’attache d’importance. D’un côté les féministes savent qu’il n’y a pas lieu d’accuser les populations précarisées et dominées, de l’autre, les anti-féministes s’en foutent et ne sont plus motivés par cette trouvaille réthorique. Même les Caroline Fourest sont passés à autre chose. Depuis la chute du mouvement de femmes identitaires « Némésis », dont la responsabilité dans les violences urbaines est démontrée, ces arguments ont perdu toute espèce de force. Je m’étonne que Pascal Praud ne l’ait pas vu avant moi. D’habitude il est plus rapide que moi.

« Aujourd’hui le Rassemblement National souhaite interdire le port du voile, etc. »

Non, Pascal, ce n’était pas le bon moment. Tu me déçois Pascal. Il va falloir que tu trouves des angles d’attaques plus pertinents pour envoyer des missiles sur la gauche. Tu n’as pas beaucoup travaillé pendant les vacances. Deux mois au soleil ne t’ont pas fait que du bien.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette rentrée de septembre, je la sens bien moisie. Mais je sens aussi qu’il y a matière à se réjouir car le disque des racistes est manifestement rayé. Ça ne prend pas, on n’y croit plus et eux-mêmes, les chroniqueurs payés par Bolloré, ils ne croient pas vraiment à ce qu’ils disent.

Pour le moment, ils pensent qu’il suffit de saturer les ondes avec des voiles et des crimes, comme à la grande époque. Mais je connais mon Pascal Praud, il va se reprendre et renouveler un peu ses approches.

À l’aube des ventes aux enchères

Une œuvre d’art au milieu des dattes

Soirée au festival des dattes, à Buraidah. Date City, comme son nom l’indique, est la Cité des dattes : un peu à l’écart du centre-ville, c’est à la fois le lieu où se déroulent les ventes aux enchères à l’aube et un grand espace consacré à tout ce qui touche aux dattes, avec des producteurs, des marchands, des stands de nourriture, des produits dérivés et toutes sortes d’activités.

Et puis, au milieu de tout cela, il y a de l’art, parce qu’apparemment il faut toujours qu’il y ait de l’art.

En toute logique, c’est ce qui aurait dû attirer mon attention. Moi qui travaille dans les musées et dans le domaine de la culture, j’aurais dû me précipiter vers l’exposition de peinture, alléché par l’espoir de dénicher un chef d’œuvre inconnu. Je ne l’ai pas fait.

Ou plutôt, mes amis et moi y sommes entrés avec un intérêt modéré et nous en sommes ressortis rapidement sans faire de commentaires. Il faut dire que les tableaux exposés étaient, pour la plupart, des scènes locales peintes avec une application qui ne suffit pas à faire oublier leur caractère conventionnel. Des peintres du dimanche, en un tout petit peu pire.

Un peu plus loin, dans la foire, je tombe sur une autre œuvre, mais gigantesque celle-là. Œuvre d’une artiste présentée comme « conceptuelle ». Cette fois, il ne s’agit plus d’une peinture, mais d’une installation composée de tranches de troncs de palmiers disposés en une sorte de tourbillon. L’ensemble est accompagné d’un petit texte de commissariat qui nous explique que l’œuvre parle de « mémoire, d’identité, de transmission, d’héritage, de legacy » et probablement de tout le vocabulaire désormais obligatoire dès qu’un morceau de bois est posé au milieu d’une salle.

Le texte me fait sourire. Il a cette qualité particulière des textes produits à la chaîne par l’intelligence artificielle : beaucoup de grands mots, quelques notions convenues, et aucun sens précis. Le genre de texte qui pourrait accompagner n’importe quelle installation contemporaine à condition de remplacer deux ou trois noms propres. En qualité de consultant au ministère de la culture, une de mes fonctions est justement de reprendre cette littérature d’accompagnement et de la remplacer par quelque chose qui puisse au moins être lu par un être humain.

Quant à l’œuvre elle-même, je la regarde et je me dis : franchement, quel intérêt ?

Et puis je me ravise.

Je me demande soudain ce que j’aurais pensé si j’avais vu exactement la même œuvre ailleurs… dans une biennale d’art contemporain, par exemple. Ou dans un musée d’art contemporain. Aurais-je eu le même regard dédaigneux ? Probablement pas.

Si l’on m’avait dit : « Voici l’œuvre d’un grand artiste américain », « c’est un travail méconnu de l’allemand Joseph Beuys », ou « c’est le début d’une œuvre participative de la saoudienne Manal AlDowayan qui sera exposée au musée de Qassim l’année prochaine », ma machinerie intellectuelle se serait immédiatement mise en marche. J’aurais commencé à chercher des références, à penser au minimalisme, au land art, à l’arte povera, à la relation entre matériau et territoire, à l’histoire du palmier, à la mémoire des paysages, etc. J’aurais probablement trouvé quelque chose à dire.

Cela m’oblige à une certaine honnêteté : il serait injuste de dire simplement que cette œuvre est mauvaise. Peut-être l’est-elle, je ne sais pas. Mais je suis surtout certain d’une chose : elle n’est pas à sa place.

Depuis Duchamp et les ready-made, l’art contemporain a en effet beaucoup moins consisté à fabriquer des objets qu’à interroger les conditions dans lesquelles quelque chose devient une œuvre d’art. Un objet peut être banal, industriel, trouvé, pauvre. La question devient : qui le montre ? Où ? Dans quel contexte ? Avec quel discours ? Avec quelle histoire ? Et surtout : sommes-nous prêts à le regarder comme de l’art ?

L’art contemporain a ainsi quelque chose d’un contrat social. Nous acceptons de regarder certaines choses comme des œuvres parce qu’une institution, un artiste, un commissaire, une galerie, un musée ou simplement un certain monde social nous dit : regardez ceci comme une œuvre.

À Date City, ce contrat social ne fonctionne pas et, pour ma part, je ne me sens pas incité à projeter sur ce que je vois autre chose qu’un désir de consommation. Et nous-mêmes, qui sommes pourtant censés savoir regarder l’art, nous nous laissons prendre au piège.

Quel piège ? Le musée, la galerie, la biennale, le catalogue, le cartel, le commissaire, le nom de l’artiste, la réputation de la collection : tout cela travaille silencieusement notre regard, comme un argument d’autorité. Nous croyons regarder un objet, alors que nous regardons en fait tout ce qui nous dit comment le regarder.

La sagesse précaire doit donc passer à confesse : autant un texte, je suis capable de le lire avec autonomie, et délibérer sur sa valeur quelle que soit son statut éditorial, autant les œuvres d’art plastique, non, je ne les aborde pas avec la même intimité, car je reste dépendant des processus de légitimation.