Quand Éric Zemmour rejette l’art moderne, c’est la France qu’il méprise

Dans les émissions où il trône en majesté, Éric Zemmour explique doctement que l’art français est l’expression « du beau », et que le beau s’opposait au « moche ». Le beau, donc « l’art français », on peut le trouver chez des peintres comme Watteau, en revanche l’art moderne fait régner le « moche ».

Si la France est une nation qui a compté dans les arts c’est aussi pour ce qui s’y est passé de 1860 à 1940, c’est-à-dire le modernisme, les grands mouvements d’avant-garde et les inventions formelles des poètes, des romanciers et des plasticiens. Ce que rejette Zemmour, c’est ce qui fait précisément la grandeur de la France dans le domaine des arts.

Un exemple simple et précis : l’École de Paris. L’extrême-droite déteste l’École de Paris car il s’agit d’un ramassis d’immigrés venus de Russie, de Roumanie, d’Europe orientale, d’Espagne, d’Italie, etc. La grandeur de la France fut d’attirer tous ces gens diversement doués. De ce creuset sont sortis des chefs d’oeuvre éternels de Chagall, de Soutine, de Modigliani, de Brancusi. Les touristes du monde entier continuent de visiter Paris pour toucher du doigt l’atmosphère de Montmartre, à l’époque où l’immigré Picasso partageait un atelier avec le Gaulois Georges Braque.

Or, tout ceci qui fait la gloire de Paris, appartient à la catégorie du « moche » selon Zemmour, donc de l’art anti-français.

Conclusion : par amour de la France, je rejette Zemmour.

Pourquoi je voterai Jean-Luc Mélenchon alors que je ne suis même pas de gauche

Un sage précaire n’est jamais vraiment de gauche, il faut l’avouer. La sagesse précaire est même un mode de vie qui prospère dans les régimes ultra-libéraux, où l’on perd très vite un emploi pour en trouver un autre aussi vite, dans l’inquiétude de devenir pauvre et dans le plaisir de se trouver riche par moments. Ce monde injuste et inégalitaire, c’est le monde dans lequel des gens comme moi s’épanouissent. Et pourtant je m’apprête à soutenir la gauche.

Dans un billet écrit au printemps dernier, je reconnaissais avoir une attitude ambivalente vis-à-vis du leader de la France insoumise. Je disais que je ne soutenais pas Jean-Luc Mélenchon mais qu’il avait une capacité étonnante à fédérer des populations extrêmement éloignées les unes des autres. Un an plus tard, solennellement, je déclare que le dimanche 10 avril 2022, je voterai pour lui, si Dieu le veut.

Dans la situation actuelle, le choix est très facile à faire et je n’ai pas eu à tergiverser, n’appartenant à aucun parti. Comme je ne suis lié par aucune loyauté politique ou syndicale, je peux me décider le coeur léger pour n’importe quel candidat, à la différence de mes amis socialistes, communistes ou écologistes. Ces derniers savent que seul Jean-Luc Mélenchon possède une chance de se qualifier au second tour mais ne peuvent pas abandonner le candidat pour lequel ils se sont tant battus. Moi, je ne me suis battu pour personne.

Mes amis de droite, eux aussi, ont leurs problèmes de loyauté. Macron ou Pécresse ? Le Pen ou Zemmour ? Chacun ses problèmes.

Pourquoi voter pour le candidat Mélenchon et son programme « L’avenir en commun » ? Chacun ira de ses raisons, je ne suis pas sensible à tous les arguments ni à tous les points du programme, mais je suis déterminé à lui apporter mon suffrage pour quatre raisons précises.

D’abord sa qualité de meneur, car ce qu’il a fait à gauche est proprement extraordinaire depuis quinze ans. Ensuite sa volonté de trouver des projets immenses à mener, des trucs qui renvoient aux océans et à l’espace. J’apprécie qu’il cherche une application pratique à sa tendance lyrique et conquérante. Troisièmement, sa conversion à l’écologie, qui n’est peut-être pas sincère mais qui peut avoir des effets positifs sur l’environnement.

Enfin, et c’est pour moi le plus important, je suis sensible à sa volonté d’unir le peuple plutôt que d’attiser les tensions communautaires. Le nationalisme new look est effrayant car il revient à ses fondamentaux racistes. Il faut, en face du nationalisme, retourner aux fondamentaux de la social-démocratie.

  1. UN LEADERSHIP COLLECTIF
    1. Quoi qu’on dise de ses emportements et dérapages, Jean-Luc Mélenchon sait fédérer des gens pour travailler avec lui, il sait entraîner du monde malgré un tempérament que l’on dit soupe au lait.
    2. Il sait animer des équipes qui bossent. Il n’a pas forcément des idées et des opinions sur tout, mais il sait s’entourer de spécialistes, jeunes et vieux, qui produisent des idées et des solutions. Après, il assigne à son personnel politique de transformer ces idées en doctrine. En bref, c’est un bon professionnel de la politique.
    3. Il fait appel aux chercheurs, aux scientifiques et universitaires de son pays. Que ce soit pour les questions de l’environnement, de l’énergie, de l’armée, de l’économie ou des tensions sociales, ses idées viennent de ceux qui travaillent ces matières. Il ne pond pas ses idées autour d’une table avec trois communicants et deux cabinets de conseil.
  2. UNE PROJECTION VERS L’AVENIR
    1. Son programme veut lancer la France dans de grands projets fondés sur la science, la recherche et l’innovation. Or, c’est bien là qu’il faut investir.
    2. Il veut que nos ingénieurs inventent les techniques pour créer des centrales d’énergie propre, comme on le fit après guerre pour les centrales nucléaires. Or nous faisons face à un triple défi devant nous : sortir du nucléaire, réduire la pollution, ne plus être dépendant d’autres puissances.
    3. Mélenchon parle souvent de la mer et de l’espace. Des territoires immenses que nous délaissons. C’est quand même plus enthousiasmant a priori que l’idée de Start-up nation ou de nationalisme identitaire.
  3. UNE DEFENSE RECENTRÉE
    1. Mélenchon critique la présence militaire de la France en Afrique et cela me convient. Nous n’avons rien à faire en Afrique, sauf si les peuples africains nous demandent de l’aide ponctuellement. Tout montre au contraire que les Africains en ont ras-le-bol des Français. Dont acte.
    2. Je suis d’accord avec l’idée d’une France « non alignée » dans la perspective de la prochaine guerre mondiale. Les États-Unis voudront nous inclure dans leur grande alliance contre la Chine et la Russie et nous avons tout à perdre dans ce conflit, rien à gagner.
  4. UNE SOCIÉTÉ INCLUSIVE
    1. C’est le plus urgent à mes yeux. Arrêter d’incriminer les plus précaires d’entre nous.
    2. Laisser les musulmans tranquilles. Ne plus criminaliser le port du voile.
    3. Banaliser la diversité ethnique, cesser d’y voir une dégradation ou un danger.
    4. Traiter la sécurité comme une affaire de logistique et d’organisation, non comme une question de civilisation.
    5. Voir les gardiens de la paix comme des fonctionnaires qui doivent être bien rémunérés, bien formés et bien encadrés. Ne plus voir des forces de l’ordre commettre des violences en lieu et place du maintien de la sûreté. Rouer de coups un délinquant n’est pas une méthode pour lutter contre la délinquance.

Moi qui suis, en définitive, plutôt un libéral, qui ne participe jamais aux luttes sociales, je vais voter sans état d’âme pour le candidat de l’anti-libéralisme.

Les trois erreurs capitales de François Hollande.

Le gouvernement de la France était de gauche entre 2012 et 2017 mais il a profondément dégoûté les Français, au point de voir s’effondrer le Parti socialiste au profit du mouvement plus radical de La France insoumise. Pourquoi un tel détournement ? Selon moi, François Hollande est coupable.

Il est vrai que j’avais fait l’éloge du candidat Hollande en 2012, puis encore une fois l’éloge du président Hollande en 2014 car j’aimais son style débonnaire sans faste inutile. Mais ce n’était qu’un éloge d’apparence, une appréciation de style, de comportement médiatique. Je ne disais rien des décisions politiques prises par le président socialiste. Aujourd’hui, à l’aube des élections de 2022, je voudrais faire le bilan de son action politique qui me paraît globalement négative. Hollande aurait pu laisser une image positive et sauver au moins l’espoir à gauche s’il n’avait pas commis trois erreurs. Je vais les exposer par ordre croissant de gravité. La première n’est qu’une erreur de calendrier qui s’est transformée en erreur stratégique. La deuxième est une erreur de politique économique. La troisième est une faute morale qui a mené à la désolation d’une région entière et qui est à la base de l’effondrement actuel de la gauche française.

  1. Le mariage pour tous. Il fallait lancer le projet de loi pour la légalisation du mariage des homosexuels dès la victoire aux élections. La loi ayant été promulguée en mai 2013, elle a donné un an de discussions qui ont permis à la droite de se regrouper autour des valeurs de la famille et de se trouver un ennemi commun, en la figure de la « théorie du genre ». Un an plus tôt, les Français de droite étaient largement indifférents à cette question, du moins ceux qui se voulaient modernes et libéraux. Cette lenteur de la part de François Hollande était une erreur qui a redonné de la vigueur aux courants réactionnaires et pris en otage les gens de gauche pour qui le mariage homosexuel était un sujet secondaire. Il aurait fallu dire dès l’été 2012 : ce n’est pas un débat, on vote ce droit comme une évidence et on passe à autre chose.
  2. La loi Travail, dite « loi El Khomri ». Une loi d’inspiration néolibérale qui n’avait d’autre objectif que de déréguler le marché de l’emploi et de précariser les travailleurs français au profit des actionnaires. Il fallait laisser ce type de mesure à un gouvernement de droite. Quand vous êtes de gauche, vous avez l’occasion d’exercer le pouvoir une fois tous les dix ou vingt ans, il est absurde de gâcher ce moment avec des politiques que mèneront de toute façon les gouvernements soutenus par la finance internationale. Le mouvement social du printemps 2016, ainsi que le phénomène sous-estimé que fut Nuit debout, ont donné l’occasion à la gauche radicale de se refonder et de trouver en Jean-Luc Mélenchon un leader qui allait aspirer les socialistes déçus par le mandat de François Hollande. Résultat, une chute phénoménale du Parti socialiste lors des élections de 2017, chute dont il ne s’est pas relevé en 2022.
  3. L’abandon des haut fourneaux de la sidérurgie française. Selon moi, ce moment est d’un tragique qui continue de blesser le coeur des Français. C’est le péché capital de François Hollande qui ne pourra plus jamais se relever de cette mauvaise décision. La défense de ce patrimoine à la fois industriel, géographique et culturel était le marqueur absolu d’une politique patriotique. Rappelez-vous, les intérêts financiers d’un grand groupe décidaient de fermer les usines et haut fourneaux de Lorraine. Le scandale de cette décision n’est pas seulement le chômage de milliers de travailleurs. Le scandale profond est que cette industrie était compétitive, productive et autosuffisante. Selon les rapports de l’époque, et même les rapports internes d’Arcelor-Mittal, le site était « le plus rentable d’Europe ». Notre industrie produisait des métaux d’une qualité exceptionnelle et la France ne perdait pas un centime en laissant travailler ces gens et ces usines. Le gouvernement de François Hollande aurait dû se dresser contre les spéculations financières de certains et nationaliser temporairement ladite industrie comme les États-Unis venaient de le faire avec son industrie automobile. Cette option était viable, elle était défendue par toute la gauche, une bonne partie de la droite et de l’extrême-droite, et même par le ministre de ce gouvernement en charge du dossier. Ce n’était pas une rêverie d’utopiste, c’était le bon sens patriotique. Le président de la république a décidé d’arbitrer en faveur de l’abandon de la sidérurgie. Hollande a signé là son arrêt de mort politique.

François Hollande avait promis aux ouvriers de Lorraine que l’on pourrait nationaliser cette industrie si nécessaire. C’était devenu nécessaire et il a trahi ses engagements. Son ministre de l’époque affirme : « On aurait pu le faire, la solution était prête. On avait techniquement réglé le problème, on avait trouvé le financement. » (Voir cette vidéo à partir de 49:25). Il ne manquait que le courage politique, la volonté simple d’être pour les intérêts des Français. En lâchant l’affaire, Hollande a donné le grand Est aux partis d’extrême-droite. Si Marine Le Pen est si élevée dans les sondages d’opinion, c’est en grande partie à cause de ce qui s’est passé en 2012 dans cette grande région blessée, meurtrie, et finalement sacrifiée pour rien.

Voilà. François Hollande aurait pu être un bon président. Personne ne lui demandait d’être génial, ni de prévoir l’imprévisible, ni de régler des problèmes trop compliqués pour tout le monde. Il avait simplement à être logique, rationnel et conséquent dans ses actes.

Le sage précaire quinquagénaire

Ce blog a été fondé alors que j’étais un trentenaire post-adolescent.

Aujourd’hui je fête mes cinquante ans. Cela n’est pas une occasion de réjouissance.

Ma chère épouse va tâcher de me rendre le sourire avec des attentions délicates.

En attendant, je vais prendre un chemin de randonnée et grimper la montagne jusqu’au col de l’Homme mort.

Si j’ai le temps, j’irai voir le pic de Saint-Guiral, ou piquer une tête au lac des Pises.

Des revues universitaires

C’est toute une affaire de publier dans cette revue canadienne. On fait relire votre article par des experts au moins trois fois, on vous dit de procéder à toute sorte de modifications, en général pour le bien de l’article.

L’intérêt, pour moi, de faire tous ces efforts pour cette revue, c’est qu’elle bénéficie d’un classement international remarquable. Pour les universités asiatiques et moyen-orientales, ce détail est d’une importance capitale.

Au final, l’article est amélioré mais pas meilleur que ce que vous publiez dans des revues moins regardantes et moins prestigieuses.

Deux auteurs de voyage, un amateur et un professionnel

Quand le professionnel vous fait détester le monde, écouter l’amateur qui vous le fait aimer.

Le sage précaire.

Voici deux livres dont j’ai déjà parlé séparément, semblables à bien des égards et au destin opposé. Dans les deux cas, un homme arrivé à l’âge mûr décide de raconter un long voyage, à pied ou à vélo, effectué dans une région du monde moins industrialisée que la France.

L’un est un amateur, médecin à la retraite passionné de lecture et d’écriture. L’autre est un professionnel de l’écriture qui a passé sa vie dans le journalisme et les médias. L’un a publié chez L’Harmattan, avec ce que cela charrie de préjugés, l’autre avait déjà un contrat d’éditeur avec les éditions Phébus avant même de partir et de commencer à écrire.

Sur le même thème, lire Peut-on être randonneur et écrivain ? Longue Marche de Bernard Ollivier
La Précarité du sage, 2007.

Naturellement, vous n’avez jamais vu le livre de Denis Fontaine, dans aucune librairie ni aucune bibliothèque, vous n’en avez jamais entendu parler et n’avez pas vu son nom sur les programmes des festivals de livres de voyage. En revanche, celui de Bernard Ollivier a fait l’objet de nombreux comptes rendus dans la presse, à la télévision, sa présence a été longuement soutenue par un système médiatique bien rôdé. Une citation tirée du Monde des Livres apparaît même sur la couverture de son édition de poche, preuve supplémentaire que l’un des deux auteurs a « la carte », qu’il est adoubé par les instances de légitimation. Ces instances (édition, presse, librairie, prix, événementiel) forment un système qui professionnalise quelques auteurs et quelques produits.

Pour ce qui est de la qualité littéraire, le meilleur des deux récits est celui de l’amateur, et non celui qui a bénéficié de toute cette légitimation. L’auteur le plus intéressant du point de vue littéraire est l’auteur obscur publié chez l’éditeur déprécié. Je vous laisse le loisir d’aller voir par vous-même. La Précarité du sage se pose comme pôle de légitimation littéraire à lui tout seul. Lisez sans a priori les deux livres et décidez lequel des deux mérite le plus la publicité et la presse. Les deux sont écrits avec franchise et simplicité, mais celui de Denis Fontaine est mieux construit, plus tenu. Paradoxalement, c’est chez l’amateur qu’il y a le plus de « métier », plus de maîtrise des codes d’écriture. Mais ce n’est que mon avis et je suis ouvert à tout avis contradictoire. Simplement, cher lecteur, si tu veux me contredire, il te faudra faire l’effort d’aller explorer ce terrain vague qu’est l’édition non balisée, l’écriture non légitimée par le système médiatique.

Ce qui est indiscutable en revanche, c’est l’aspect idéologique et intellectuel, bien plus intéressant chez l’amateur que chez le professionnel. Alors que l’expert journaliste méprise les Chinois et dédaigne d’apprendre même des rudiments de mandarin, le médecin lettré montre un véritable intérêt pour les Algériens et accepte avec patience les rodomontades de certains membres des forces de l’ordre qui veulent en remontrer aux voyageurs occidentaux.

Le professionnel, et on retrouve cela chez les « nouveaux explorateurs » du genre Tesson, Poussin et Franceschi, n’hésite pas à lancer des jugements de valeur dignes de touristes qui sortent pour la première fois de leur bled. Exemple, il entre en Chine avec un préjugé négatif : « Les Chinois ne sont pas connus pour leur hospitalité ». Ce n’est déjà pas glorieux d’écrire des clichés éculés comme celui-ci, mais on devrait s’attendre d’un voyageur qu’il aille au-delà de ses préjugés. Bien au contraire, Bernard Ollivier ne fera que les accentuer :

En passant la frontière je suis tombé dans un autre monde. Tomber est bien le mot. Comme dans un puits.

Bernard Ollivier, Longue Marche, III, Le vent des steppes, p. 129.

C’est chez l’amateur, à l’inverse, que vous jouirez d’une approche proprement voyageuse, sans jugement personnel, qui essaie de comprendre la vie des gens.

Dernière chose : le professionnel aime montrer qu’il est lui-même objet de curiosité. Il se brosse les dents, les jeunes gens s’agglutinent en face de lui pour le regarder : « Pour eux le spectacle est si extraordinaire », ibid., p. 130. On ne saura rien sur les gens qui habitent là. L’écrivain voyageur professionnel semble satisfait de nous en rapporter ce presque rien qui fait de lui, le voyageur professionnel, le centre du spectacle.

Sur le même thème, lire Traverser à vélo l’Algérie des années 1980

La Précarité du sage, 2022.

Vous ne lirez rien de tel chez Denis Fontaine, qui n’a pas peur de parler de lui pour être plus apte à rencontrer les autres. Nulle part dans son récit le voyageur est plus intéressant que les personnes rencontrées dans le voyage, et au final il a su donner l’impression d’être un homme modeste, courageux et ouvert au monde.

Conclusion : il est urgent d’inverser les jugements de valeur sur le professionnalisme et accorder davantage de confiance aux amateurs. Les instances de légitimation ne sachant plus où donner de la tête, la qualité ne se trouvera pas forcément où on la cherche.

Qu’est-ce qu’un pauvre, en France, en 2022 ?

De même que le terme « riche », qui demeure mystérieux, de même celui de pauvre suscite des fantasmes. On imagine des hordes de miséreux en haillons et faisant la manche. Voyons ce qu’en dit L’Observatoire des inégalités : est pauvre quelqu’un qui perçoit la moitié moins que le revenu médian des Français. 918 euros net par mois.

Je rajouterai à ce chiffre objectif des éléments matériels, comme je l’ai fait avec les riches. En effet, quelqu’un qui possèderait des appartements et des voitures mais qui ne toucherait qu’un maigre salaire ne serait pas un pauvre. Inversement, on peut être pauvre et se faire une jolie vie, plein de bonheurs et de plaisirs gratuits. La question ici n’est pas de l’ordre du ressenti, ni de la qualité de vie.

À partir de quand est-on pauvre ? À partir du moment où son capital atteint un certain seuil négatif, un certain plancher, en ce qui concerne le logement et la mobilité. Est pauvre celui qui est « mal logé » (notion peu claire que je n’aime pas) et dans l’incapacité d’être complètement mobile.

Pour être pauvre il faut n’être pas propriétaire d’un seul logement ou être propriétaire de sa résidence principale seulement, et que le nombre de chambres à coucher soit inférieur au nombre d’enfants dans la famille. S’il vend son bien, me direz-vous, il obtiendra un pécule qui le sortira de la pauvreté, mais il se retrouvera sans possession, devra payer un loyer et retombera dans la pauvreté aussitôt.

Il lui est difficile de se mouvoir. Il ne peut payer l’abonnement aux transports en communs de sa ville, donc il fraude ou il limite ses déplacements. En milieu rural, s’il a un véhicule motorisé, il ne fait jamais le plein et limite ses déplacements pour ne pas dépenser trop d’argent en carburant.

Ses enfants, arrivés à l’âge adulte, ne reçoivent ni véhicule ni bien immobilier. Ils partent donc à zéro dans le monde de l’emploi.

Si vous ajoutez à cela un revenu de moins de 900 euros, alors vous avez un pauvre devant vous, car ses revenus ne lui permettront jamais d’améliorer la situation capitalistique décrite dans ce billet.

Qu’est-ce qu’un riche, en France, en 2022 ?

Il y a toujours des polémiques quand l’Observatoire des inégalités publie ses rapports sur la fortune des Français. L’organisme avance qu’en France, à partir de 3500 euros net par mois, on est riche. Sur les plateaux de télévision, en général, cela est reçu avec mépris et écarté d’un revers de la main. Évidemment, disent-ils, qu’on n’est pas « riche » avec un salaire si bas. En effet, le mot « riche » continue de sonner à l’oreille comme un terme mystérieux, entouré de luxe et de puissance inaccessible. On ne se voit jamais soi-même comme riche car on sait que d’autres le sont infiniment plus que soi.

L’Observatoire des inégalités, lui, fait un travail sain en ceci qu’il élimine tout ressenti subjectif sur ces données et sur le mot « riche ». Il se borne à une simple arithmétique. Il considère le corps social dans son ensemble. Il détermine le salaire médian des Français : 50 % gagnent plus que ce salaire, 50 % gagnent moins. Il multiplie par deux ce salaire médian et cela lui donne le chiffre de 3470 net pour une personne seule.

Pour résumer, seuls 10 % des Français gagnent plus de 4000 euros net par mois. Les dix pour-cent les plus favorisés, on peut dire qu’ils sont riches, ce n’est pas un abus de langage. Or comme les médias nous parlent de gens qui brassent des millions, on finit par penser qu’il est banal de posséder ce qu’une fraction infime du peuple possède.

Alors admettons qu’ils aient raison, que ce soit exagéré de mettre dans le même panier un millionnaire et un cadre supérieur. En effet, si quelqu’un gagne 5000 euros par mois mais doit rembourser sa banque 2000 euros, payer 1000 euros d’impôts et subvenir aux besoins d’une famille, il ne lui reste pas grand chose à la fin et ne peut pas s’offrir les voitures de luxe que les « vrais riches » exhibent dans les médias.

Pour répondre à ces arguments, il suffit de compléter les chiffres du salaire pour décrire formellement ce que c’est qu’être riche du point de vue du capital.

Un riche, c’est quelqu’un qui possède un certain capital et qui perçoit un certain pécule. Voici le capital minimum : il possède au moins deux logements, sa résidence principale et une autre résidence qu’il utilise soit comme logement de vacances, soit comme location. J’ai bien écrit il possède ; ce n’est pas la banque qui est propriétaire. Donc il ne rembourse pas les traites pour ces deux logements. Soit il les a reçus en héritage, soit il les a payés comptant, soit encore il a terminé de rembourser ses prêts bancaires. Bref, ces deux logements sont à lui, il peut les vendre ou les léguer.

Sa résidence principale contient un nombre de chambres à coucher supérieur au nombre d’enfants que compte son foyer. Exemple, s’il y a trois enfants, sa résidence comprend quatre chambres à coucher. S’il n’a pas d’enfant, l’habitation comprend au moins une chambre à coucher. Cela élimine les studios, les trous à rat et autres cagibis que certains propriétaires prennent pour des résidences.

Il possède aussi au moins un véhicule motorisé par adulte. Son conjoint, qu’il ait une activité rémunérée ou non, a donc sa voiture, ainsi que les enfants devenus adultes.

Voilà le capital minimum que vous devez posséder si vous voulez qu’on dise de vous que vous êtes riche. Deux logements et une voiture par personne. Même si les logements sont vétustes, même si les voitures sont déglinguées, car le revenu mensuel permettra toujours de subvenir aux besoins causés par les défaillances du capital.

Pour ce qui est des revenus, je reprends les chiffres de l’Observatoire des inégalités : les riches sont ceux qui perçoivent le double du revenu médian des Français, soit 3500 euros net par mois et par adulte. S’il s’agit d’un couple, alors 7000 euros net par mois.

Voilà. Une famille qui est propriétaire de deux logements, deux voitures, et qui perçoit chaque mois 7000 euros net, quel que soit le nombre d’enfants à charge, et quelle que soit la commune où elle habite, est une famille de gens riches. Elle est à l’abri du besoin, elle peut investir de l’argent, elle peut spéculer et perdre en bourse sans que cela affecte la vie quotidienne.

Travaux. La mémoire de la suie

J’ai acheté cet appartement l’été dernier, en 2021. Je vivais loin de France quand j’ai pris la décision d’acquérir ce bien. Mon frère m’en avait parlé, il avait visité les lieux, pris des photos et des vidéos pour que je me fasse une idée. Ma femme et moi avions envie d’un logement en France alors j’ai fait une offre à l’agence immobilière. Je suis donc devenu propriétaire sans même visiter l’appartement. J’ai fait confiance à mon frère.

Depuis août 2021, date de notre arrivée en France, nous vivons dans les travaux de rénovation de ce logement. Si Dieu le veut, il sera habitable en juin. Nous avons eu la chance de tomber sur des artisans très sympathiques et compétents, mais qui travaillent en moyenne un jour par semaine pour nous.

J’enrage de ne pas savoir et ne pas pouvoir faire ces travaux moi-même. Je ne parle pas de l’électricité ni du gaz, mais enfin, pour des choses aussi élémentaires que l’isolation, les plaques de plâtre, les dalles des béton, je suis déprimé de devoir être dépendant de camarades professionnels. Il me reste les choses encore plus élémentaires où je suis enfin à la hauteur : abattre des cloisons, casser des choses, dégager les gravats, faire des aller-retour à la déchèterie.

Récemment, j’ai démoli des cloisons qui couvraient une cheminée. La suie s’est accumulée pendant des dizaines d’années, vous n’imaginez pas la saleté de ce que j’ai respiré malgré les masques spéciaux acheté chez Weldom. Mes mains ne retrouvent plus la blancheur intellectuelle d’antan.

Je retrouve les odeurs et les couleurs de ma jeunesse de ramoneur. Même mon véhicule utilitaire est imprégné de l’odeur distincte de la suie. Une odeur fine, entêtante, un peu organique, qui s’insinue dans les plis les plus infimes de la mémoire. Il me suffit de m’assoir sur le siège conducteur pour repenser à mon père, aux trajets que nous faisions avant l’aube pour nous rendre sur les chantiers de Tarare. En général, j’étais le plus petit de l’équipe et je finissais mes nuits allongés à l’arrière des véhicules, allongé sur un matelas de chiffons, les pieds posés sur les immenses aspirateurs.

Les travaux avancent lentement. Avec l’aide de Dieu, il sera habitable en juin.

Le sage précaire jamais à sa place

Le sage précaire est un amateur, dans toutes ses entreprises. D’ailleurs, tous ses collègues lui disent qu’il n’est pas un vrai professionnel, et que ses bons résultats sont dûs à la « réussite du débutant ».

Les ouvriers me décrivent comme un intellectuel incapable de travailler de ses mains, tandis que les intellectuels me trouvent un peu trop physique et manuel pour être un des leurs.

Les professeurs, au lycée français d’Irlande, disaient que je n’étais pas un « vrai prof ». Les serveurs de restaurant non plus n’étaient pas convaincus de mes capacités. Où que je me tourne je sens bien que je ne suis pas à ma place car on m’affirme que je serais mieux adapté à une autre tâche.

Les fonctionnaires me voient comme un écrivain, les universitaires comme un aventurier, les écrivains comme un prof, les journalistes comme un chercheur, les producteurs comme un artiste, les artistes comme un universitaire, les chercheurs comme un ouvrier.

Chaque fois que je prétends à un poste ou une activité, il se trouve quelqu’un pour m’expliquer que ce n’est pas pour moi, ou que je ne suis pas fait pour le job. La dernière fois qu’on m’a fait ce triste coup, c’était pour un emploi dans la diplomatie. Pourtant, la diplomatie, représenter la France dans de superbes costumes bleu nuit, susurrer des compliments et serrer des mains délicates, j’étais persuadé que c’était mon truc.

Il me reste la sagesse précaire. Jusqu’à présent, personne ne m’a contesté le titre convoité de sage précaire.