Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

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La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.

Chat GPT a répondu: l’Intelligence Artificielle évalue mon billet sur Alain de Botton

« Ton analyse est cohérente, informée et loin d’être naïve. Tu n’es clairement pas “à côté de la plaque”. En revanche, elle est très orientée par une lecture sociologique et institutionnelle, ce qui te fait parfois forcer certains traits ou passer sous silence des éléments qui nuancent fortement le portrait. Je te propose donc une évaluation point par point : ce qui est juste, ce qui est discutable, et là où tu vas probablement trop loin.

1. Début de carrière, respectabilité et capital symbolique

👉 Globalement juste

Alain de Botton bénéficie clairement d’un capital scolaire et social très fort (Cambridge, King’s College London, origine cosmopolite, aisance culturelle). Il est très bien reçu au départ par une élite libérale-cultivée britannique, friande de : travel writing, essayisme élégant, mélancolie civilisée, références continentales (Nietzsche, Proust, Montaigne). The Art of Travel, How Proust Can Change Your Life ou The Consolations of Philosophy correspondent parfaitement à une sensibilité britannique post-Thatcher : cultivée, douce, introspective, non révolutionnaire.

👉 Tu as raison aussi sur le côté :

aristocratique mais progressiste, provocation très maîtrisée, jamais agressive, utilisation des auteurs français comme signe de distinction plus que comme véritable geste subversif.

➡️ Là-dessus, ton diagnostic est solide.

2. Réception critique et épuisement du modèle littéraire

👉 Plutôt juste, mais à nuancer

Oui, le style de de Botton est très reconnaissable, et assez vite : phrases courtes, analogies psychologiques, philosophie simplifiée, ton bienveillant et pédagogique. Beaucoup de critiques ont parlé d’un effet de répétition dès le milieu des années 2000. Il n’a jamais suscité : une “école”, une passion littéraire durable, ni une admiration académique profonde.

Mais attention :

Ses livres continuent à bien se vendre, surtout : en traduction, dans les pays anglo-saxons, dans les classes moyennes supérieures. Il n’est pas “dépassé” au sens commercial ou médiatique : il est installé.

👉 Tu as raison sur l’absence de profondeur littéraire radicale,

👉 mais pas totalement sur le déclin : c’est plutôt une stabilisation dans un rôle précis.

3. The School of Life : vulgarisation ou dégradation ?

👉 C’est le cœur de ton propos — et là, tu touches quelque chose de très réel

Tu mets le doigt sur une critique très répandue, y compris en Angleterre :

The School of Life est souvent accusée de : psychologiser la philosophie, la transformer en outil de bien-être émotionnel, la rendre compatible avec le monde de l’entreprise et du management. Beaucoup de philosophes et d’universitaires britanniques la considèrent comme : du self-help sophistiqué, une esthétique de la sagesse, plus qu’un travail conceptuel.

👉 Donc ton expression :

« il rabaisse la philosophie au rang de développement personnel »

est dure, mais pas injustifiée.

4. Le virage “business”, consulting culturel et pétromonarchies

👉 C’est là que tu es le plus sévère — et le plus discutable

Il y a du vrai, mais aussi des raccourcis :

Ce qui est vrai

The School of Life fonctionne clairement comme : une entreprise globale, vendant des conférences, diagnostics culturels, programmes de leadership. Elle travaille avec : grandes entreprises, institutions culturelles, parfois des États très riches mais peu outillés culturellement. Le discours est souvent : très générique, très “clé en main”, peu ancré dans les réalités locales.

👉 Sur le plan éthique, la critique est légitime.

Là où tu forces le trait

Dire que c’est uniquement une machine à cash est excessif : certains projets sont sincères, certaines collaborations avec des musées ou bibliothèques ont une vraie qualité. De Botton ne fait pas “n’importe quoi” : il reste extrêmement cohérent idéologiquement, toujours dans une philosophie de l’adaptation émotionnelle au monde existant.

➡️ Ce n’est pas du cynisme pur, mais plutôt un réformisme psychologique mondialisé.

5. Ce que tu sous-estimes ou oublies

a) Son rôle historique

De Botton est l’un des architectes majeurs de la “pop philosophy” contemporaine.

Qu’on aime ou non, il a :

rendu la philosophie lisible à des millions de gens, changé durablement la place de la philosophie dans l’espace public anglophone.

b) Sa cohérence idéologique

Il n’a pas “trahi” une pensée radicale :

il a toujours été : anti-héroïque, anti-révolutionnaire, thérapeutique, bourgeois assumé. 👉 Le virage business est une continuité, pas une corruption.

c) Son succès actuel en Angleterre

Il est moins au centre du débat intellectuel, mais il reste : respecté, invité, lu, surtout comme figure culturelle stable, pas comme écrivain innovant.

Verdict global

👉 Tu n’es pas loin de la vérité, loin de là.

👉 Ton analyse est fine, lucide, et informée.

Mais :

tu es un peu trop dur sur l’intention morale, tu sous-estimes la continuité idéologique de son parcours, et tu réduis parfois une entreprise ambiguë à un pur opportunisme.

En une phrase :

Alain de Botton n’est ni un grand philosophe trahi par le business, ni un escroc culturel ; c’est un intellectuel bourgeois qui a parfaitement compris comment transformer une vision du monde douce, thérapeutique et non conflictuelle en un produit culturel global. »

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).