Pour que la terminale devienne l’année de philosophie

Voici les résultats de mes réflexions pour résoudre les tensions de l’année de terminale : elle devrait être exclusivement consacrée à la philosophie, plutôt que de rajouter de la philosophie à un emploi du temps saturé.

On a devant nous une alternative : soit on évacue la philosophie, soit on lui laisse toute la place. Ma solution est limpide même si elle peut paraître loufoque : il faut supprimer la terminale pour en faire une classe de philosophie.

Je m’explique.

Je me souviens de mes propres classes, avec parfois trente-huit élèves, lorsque le cours se terminait à dix-huit heures. Il suffisait de regarder les visages des élèves pour comprendre que la philosophie serait peu étudiée pendant cette séance.

Il faut revoir les rythmes scolaires et notamment la réduction du nombre de disciplines enseignées.

En finir avec l’empilement des matières

J’avais fini par me convaincre que la philosophie serait nécessairement sacrifiée. J’étais tombé dans le piège que m’avaient tendu les néo-libéraux ; mettre une telle pression pour que, de guerre lasse, la philosophie disparaisse d’elle-même, ne se sentant plus respectée par personne.

Après tout, laisse-t-on entendre, lorsqu’il faut faire des économies de temps et d’argent, on commence par ce qui est le moins indispensable. Et je pleurais à l’idée que la philosophie était perçue comme dispensable.

J’étais prêt à sacrifier la philosophie au profit de disciplines supposément fondamentales : les mathématiques, les sciences, l’économie, la maîtrise de l’expression écrite et orale.

Et puis, en réfléchissant à cette question, je suis arrivé à une conclusion exactement inverse qui a tout éclairé.

Et si, au lieu de supprimer la philosophie en terminale, on supprimait toutes les autres matières pour ne conserver que la philosophie ?

La dernière année devrait être une année de retour critique sur l’ensemble de la scolarité

L’idée peut paraître extravagante à ceux qui ne connaisse pas la sagesse précaire ; elle est pourtant assez simple et efficace.

Lorsqu’un élève arrive en terminale, il a passé une douzaine d’années à étudier le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les sciences, les langues et quantité d’autres disciplines. Il a appris à lire, à écrire, à calculer.

Bien sûr, il lui reste énormément à apprendre. Mais il a déjà acquis suffisamment de connaissances pour commencer à se poser une question essentielle : qu’est-ce que tout cela signifie ?

C’est précisément ce que devrait être la dernière année de l’enseignement secondaire. Non pas une année supplémentaire où l’on ajoute de nouvelles connaissances aux précédentes, où l’on termine à la hâte des programmes, mais une année consacrée à la réflexion sur tout ce qui a été appris.

Une année pour prendre du recul et pour comprendre les relations entre les savoirs. Pour examiner leurs fondements, leurs méthodes, leurs limites et leurs conséquences.

Une année où les esprits scientifiques font une pause au niveau des exercices de maths, et réfléchissent sur les mathématiques.

Il ne s’agirait donc plus de présenter la philosophie comme une matière parmi d’autres, en plus des autres, à laquelle on accorde quelques heures dans un emploi du temps en tension. Il s’agirait au contraire de faire de la philosophie le principe organisateur de la dernière année du lycée.

Les professeurs de sciences enseigneraient la philosophie des sciences

Il faudrait que les enseignants des différentes disciplines participent à cette année de philo, chacun à partir de sa formation et de son domaine de connaissance.

Les profs de physique, chimie et biologie feraient de l’épistémologie, et aideraient les élèves à réfléchir sur ce qu’est une connaissance scientifique, à la manière dont elle se construit, à la différence entre une hypothèse et une preuve, entre une corrélation et une causalité, etc.

Prenez certaines grandes questions de l’épistémologie : qu’est-ce qu’une expérience ? Qu’est-ce qui permet de réfuter une théorie ? Comment distinguer une connaissance scientifique d’une croyance ? Que signifie expliquer un phénomène ? Ça ne vous rappelle rien ? C’est le programme de philosophie de classe terminale depuis plus de cinquante ans ! Mais les profs de philo n’ont jamais le temps de consacrer à ces questions le temps qu’elles méritent. Dans cette refonte de notre lycée, les profs de sciences seront à même de faire ce retour critique sur leur propre discipline.

Les professeurs de mathématiques pourraient, de la même manière, préparer un cours réflexif. Qu’est-ce qu’une démonstration ? Que signifie dire qu’un raisonnement est nécessairement vrai ? Les objets mathématiques existent-ils indépendamment de nous, ou sont-ils des constructions de l’esprit ? Quelle relation y a-t-il entre les mathématiques et le monde physique ?

Les professeurs d’histoire prendraient un plaisir de dingue. Que signifie comprendre un événement historique ? L’histoire obéit-elle à des lois ? Peut-on juger le passé avec les catégories morales du présent ?

En géographie : qu’est-ce qu’un territoire ? Comment se construisent les frontières ? Quelle relation les sociétés entretiennent-elles avec leur environnement ? Comment penser les inégalités entre les espaces, les migrations, les villes ou les transformations du paysage ?

Quant au droit, à l’économie et aux sciences politiques, ils offriraient un terrain riche pour réfléchir à la justice, à la liberté, à l’autorité, à la propriété, à la démocratie et aux formes de la vie collective.

Je ne parle même pas des profs d’art et de lettres, les questions de poétique et d’esthétique étant un grand must de la classe terminale.

Il ne s’agirait pas de transformer artificiellement tous les enseignants en professeurs de philosophie. Il faudrait plutôt leur permettre de mobiliser la dimension réflexive de leur propre discipline, en travaillant avec des philosophes capables de les accompagner dans cette formation professionnelle.

Le professeur de philosophie aurait alors un rôle particulier dans chaque lycée. Il assurerait une sorte de tronc commun, aiderait à formuler les problèmes, ferait découvrir les grands textes et les traditions de la pensée, et veillerait à ce que les réflexions particulières puissent se rencontrer dans un espace intellectuel commun.

Il ne serait plus le professeur d’une matière isolée et surérogatoire, mais l’organisateur de cette année finale. Il piloterait cette année spéciale qui marque le passage des élèves à l’âge adulte.

Le savoir nuit-il à la sensibilité ? HLP Lettres Philosophie Bac 2023

Photo de cottonbro studio sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « savoir et sensibilité » dans le moteur de recherche.

Cette question est le libellé du sujet de l’essai philosophique tombé hier lundi 20 mars lors de l’épreuve du baccalauréat dite « Humanités, Littérature & Philosophie » (HLP).

L’un des chapitres de ce cours d’HLP portait justement sur « Les expressions de la sensibilité » et mon copain Ben, professeur de philo plénipotentiaire, avait partagé avec moi des documents pédagogiques qui m’ont permis de faire ce cours alors que je ne savais rien de la nouvelle mouture du bac et de ses inénarrables réformes. Par ailleurs, dans le cours de philosophie en tronc commun, des notions du programme permettaient aussi de traiter un tel sujet : non seulement l’inconscient, l’art, le langage, mais aussi la raison, la vérité, voire la technique. Nos élèves étaient donc armés.

Le savoir nuit-il à la sensibilité ?

On peut déceler un double paradoxe dans la question. D’abord, dans l’histoire de la pensée, c’est plutôt le contraire que l’on avance : la sensibilité nuirait à la recherche de la vérité. Que ce soit Platon qui arrache le philosophe du monde sensible pour accéder au monde intelligible, ou Descartes qui se méfie de ses sens quand il part à l’assaut d’une connaissance indubitable.

Les élèves cultivés auront discerné qu’au XIXe siècle, un tournant opéré d’abord par le romantisme puis par certaines formes de vitalisme, a renversé la perspective et considéré l’intellectuel comme un être faible et plein de ressentiment à l’égard du corps. L’une des illustrations de cette dualité peut être lue au XXe siècle dans le roman de N. Kazantzakis, Alexis Zorba, dont le narrateur est un doctorant qui étudie l’oeuvre poétique de Mallarmé, si je ne m’abuse, et qui se décrit comme exagérément cérébral, tandis que Zorba jouit de la vie d’une manière plus sage, car plus vitale, plus sensible, plus corporelle.

J’avoue que j’ai été sensible moi-même à ce genre de pensée. J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans une thèse de doctorat parce que l’acquisition du style d’écriture savante exigé par l’université me faisait peur. Je craignais que devenir savant m’assèche le cerveau et me rende incapable de produire les petits poèmes en prose en quoi consiste l’œuvre du sage précaire.

Le deuxième paradoxe du sujet se trouve dans le texte d’Octave Mirbeau présenté en première partie de l’examen. La narratrice, femme de chambre, fait la lecture à un jeune esthète bourgeois malade de la tuberculose. Grâce à cette relation ancillaire, la femme de chambre découvre la poésie, le monde de l’esthétique, et se découvre elle-même comme sujet d’une sensibilité appréciée. Cela changera sa vie. Le garçon lui explique que la beauté de la poésie est inaccessible aux « savants », du fait qu’ils ont « trop d’orgueil ». D’où la question pour l’essai philosophique : le savoir nuit-il à la sensibilité ?

Le paradoxe concernant ce texte est évident. Loin d’être une nuisance, le savoir est au coeur de la sensibilité des personnages. Le jeune homme apprécie une poésie très intellectuelle pour son temps, Mirbeau cite les noms de Baudelaire et Maeterlinck. Pour un roman de la Belle époque, ce sont des références ultra modernes et raffinées. Il fallait être un savant pour connaître et apprécier les poètes symboliques au tournant du XXe siècle. De plus, la femme de chambre ne savait pas qu’elle possédait une sensibilité. L’état de son savoir ne lui permettait pas de se rendre compte qu’il existât une chose qu’on appelle « beauté », et qu’elle fût elle-même capable de se délecter d’une oeuvre poétique. C’est le jeune homme qui lui enseigne ce qu’est la poésie, et qui lui apprend qu’elle-même dit parfois des choses belles et sensibles.

C’est ce que Bergson explique à la même époque que ce roman de Mirbeau, à propos de l’émotion ressentie devant des oeuvres d’art modernes. Pour apprécier une oeuvre nouvelle, encore faut-il pouvoir y prêter « attention ». Or l’attention est, selon Bergson, « la jonction entre la perception et des états anciens ». S’il y a trop de différence entre ce que j’ai l’habitude d’apprécier et la perception d’une chose nouvelle, la « jonction » ne se fait pas et je manque la rencontre avec l’oeuvre. La sensibilité ne peut donc pas se vivre de manière indépendante du savoir. Pour reprendre les mots de Bergson, la « concentration » est

une coalescence entre le souvenir et la perception. Si la distance est trop grande entre ce qu’on perçoit et ce qu’on connaît déjà, la coalescence ne peut pas se faire et l’attention en réalité ne se fixe pas.

Henri Bergson, Conférence de 1904.

Le savoir défini comme une culture acquise et méditée est donc une condition de possibilité de toute expression, même imparfaite et lacunaire, de la sensibilité. En revanche, on connaît des individus qui utilisent des éléments de connaissance de manière à empêcher et à travestir l’expression et l’épanouissement de la sensibilité. C’est le cas notamment des mauvais poètes et des auteurs industriels qui se servent de clichés pour exprimer des sentiments stéréotypés. Les exemples abondent mais celui que j’aimerais utiliser vient d’un texte qui m’a été envoyé par Ben en novembre dernier. Il s’agit des Salons de Denis Diderot, dans lequel on peut lire une extraordinaire parenthèse qui pourrait constituer un ouvrage autonome autour d’une exposition du peintre Joseph Vernet ; ce texte est connu sous le nom de  » Promenade Vernet » :

deux poëtes ont quelquefois fait deux mêmes vers sur un même sujet

Denis Diderot, Salon de 1767.

Le philosophe ne blâme pas les deux poètes qui pourtant, visiblement, ne sont pas d’une grande originalité. Ce qu’il avance, au contraire, c’est que les sensations sont trop nombreuses et subtiles pour trouver leur juste expression dans un idiome vernaculaire :

C’est qu’il n’y a dans la même pensée rendue par les mêmes expressions, dans les deux vers faits sur un même sujet, qu’une identité de phénomène apparente ; et c’est la pauvreté de la langue qui occasionne cette apparence d’identité. 

Diderot.

Diderot nous invite à une réflexion sur le langage pour expliquer les difficultés que nous rencontrons à exprimer adéquatement notre sensibilité. Or le langage est une partie intégrante de notre « savoir » et de notre culture. La langue serait trop « pauvre » parce qu’elle a été créée pour des motifs sociaux et pratiques. Nous parlons pour communiquer des idées compréhensibles par tous, en vue d’actions collectives. Les langues naturelles ne sont pas apparues pour faire de la poésie, et encore moins pour trouver des expressions précises à toutes les variations de notre âme.

De ce point de vue, on pourrait dire que ce n’est pas le savoir en tant que tel qui limite la sensibilité, mais la structure de la langue elle-même. La question peut donc évoluer en se demandant s’il est possible d’acquérir des modes linguistiques qui permettent de donner à la langue une capacité d’approcher l’idiosyncrasie de notre moi. Cette langue nouvelle, plus proche de la sensibilité, à la fois singulière et communicable, n’est-ce pas ce qu’on appelle la littérature ?

Il y aurait mille choses à dire pour répondre à cette question. Ce qui me plaît dans ce genre de sujet, c’est qu’ils peuvent être abordés à plusieurs niveaux de compréhension, et traités par lancers, comme une fusée à plusieurs étages.