Le paradis à l’ombre des épées : Michel Onfray et l’invention d’une guerre de 1400 ans

On parle beaucoup de la sphère médiatique liée aux milliardaires réactionnaires quand il s’agit de dénoncer la progression des affects d’extrême droite ou de la sensibilité néofasciste. On cite souvent les mêmes noms, les mêmes émissions, les mêmes chaînes. Mais on parle beaucoup moins d’une émission diffusée chaque samedi, dans laquelle Michel Onfray intervient longuement avec la journaliste Mme Ferrari.

L’ancien professeur de philosophie, star des medias, y développe semaine après semaine des positions politiques scandaleuses qui passent relativement inaperçues dans le débat public, alors même qu’elles mériteraient d’être examinées avec attention.

Samedi 7 mars 2026, interrogé sur la guerre actuelle en Iran, déclenché et menée par Israël et les États-Unis, Michel Onfray a proposé une interprétation pour le moins radicale. Selon lui, ce conflit ne daterait pas de quelques jours ni de quelques semaines : il aurait commencé il y a environ 1 400 ans, avec l’apparition de l’islam. Son argument tient en une référence qu’il présente comme décisive : dans le Coran, affirme-t-il, il est écrit que « le paradis est à l’ombre des épées ». À partir de cette citation, il conclut que les musulmans seraient engagés depuis quatorze siècles dans une guerre à mort contre les juifs.

Cette affirmation pose plusieurs problèmes.

D’abord, la phrase qu’il cite ne se trouve pas dans le Coran. Elle provient d’un hadith, c’est-à-dire d’un texte rapportant une parole attribuée au prophète de l’islam. Comme beaucoup de hadiths, elle s’inscrit dans un contexte précis, celui de batailles du VIIᵉ siècle où la jeune communauté musulmane devait lutter pour sa survie, et les fidèles se devaient d’être galvanisés pour résister, pour affronter les dangers, et surtout pour ne pas fuir. Le prophète était de facto un chef de tribu, il n’avait pas les moyens de coercition que possèdent les Etats-nation pour effectuer une mobilisation générale. Un chef de tribu de l’antiquité n’avait guère que sa parole et son charisme personnel pour motiver ses troupes à aller se battre. Cette citation qui dit que le paradis est à l’ombre des épées est à comprendre dans ce contexte de motivation et d’encouragement. Elle n’est pas une description du paradis ni un programme historique de guerre permanente contre un peuple en particulier.

Ensuite, transformer une phrase isolée, sortie de son contexte historique et théologique, en preuve d’une hostilité éternelle entre musulmans et juifs relève d’un raccourci extrêmement lourd de conséquences. Cela revient à attribuer à plus d’un milliard de personnes (les musulmans) une intention collective et permanente d’extermination (des juifs).

Une telle idée n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une vision essentialiste des peuples et des religions : les musulmans seraient par nature animés par une volonté de détruire les juifs. Une fois posée ainsi, cette thèse transforme un conflit politique et géopolitique en fatalité historique et religieuse.

Dans l’émission, Michel Onfray ne se contente pas de proposer cette lecture historique. Il affirme également qu’Israël « a raison » de mener ses guerres actuelles dans la région du Proche-Orient. Mais son argument ne repose pas seulement sur le droit à la défense d’un État. Il repose sur l’idée que les musulmans, par leur origine et leur religion, seraient voués à vouloir exterminer les juifs. Une telle affirmation devrait au minimum susciter un débat sérieux. Car elle revient à présenter un ensemble immense de populations comme un ennemi intrinsèque et permanent. Dans l’histoire européenne, ce type de raisonnement a déjà existé. Il a servi à justifier des violences de masse.

Dans le même temps, une partie du débat public se concentre sur des accusations d’antisémitisme dirigées contre des responsables politiques pour des épisodes beaucoup plus ténus. On cite par exemple la polémique autour de la prononciation du nom de Jeffrey Epstein par Jean-Luc Mélenchon. On peut juger cette sortie de Mélenchon maladroite ou inutile, mais il est difficile d’y voir la preuve d’une volonté d’hostilité envers les juifs.

L’écart entre ces deux situations est frappant. D’un côté, une polémique sur une prononciation qui recouvrirait (pour ceux qui sont dotés d’une oreille fine et exercée) un antisémitisme d’atmosphère. De l’autre, une théorie affirmant explicitement qu’une religion entière serait engagée depuis quatorze siècles dans une entreprise d’extermination des juifs.

Il serait utile que ce contraste fasse davantage parler, non pour censurer Onfray ni empêcher un débat, mais pour rappeler que certaines idées ont des conséquences funestes. Présenter un milliard et demi de personnes comme des ennemis naturels d’un autre peuple ne peut pas être considéré comme une simple opinion parmi d’autres.

Michel Onfray se rend coupable d’appel à la haine. Il joue le rôle sinistre de celui qui appelle à la fracturation de la nation française composée de chrétiens, de musulmans et de juifs.

Sylvain Tesson et la haine des musulmans

Sylvain Tesson écrit sur l’islam, il ne peut pas s’en empêcher. Tesson est l’écrivain voyageur le plus célèbre de France donc, puisque je suis un chercheur en littérature viatique, je ne peux pas occulter ce qu’il écrit, ni ignorer ce qu’il dit quand il s’exprime dans les médias. Il entre dans les prérogatives de mon métier, malheureusement, d’effectuer une veille médiatique sur ce qui se fait dans le domaine des lettres géographiques. Les sottises proférées par les idéologues actuels en faveur d’une guerre civile entre Européens et Africains, ou entre chrétiens et musulmans, je peux encore les souffrir calmement car mon champ de recherche n’est pas associé à leur travail. Mais un écrivain du voyage qui publie un ou deux livres par an et qui a beaucoup de succès, je suis contraint de m’y astreindre, à mon grand dam, et mon dégoût le dispute à l’accablement.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires contemporaines

Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, PUPS, 2017.

Le journal de Tesson de 2014 à 2017 transpire la haine de l’islam et des musulmans. Son titre se veut pourtant fragile et subtil : Une très légère oscillation. Or loin de ressentir une vibration ou un tremblement, le lecteur se prend en pleine figure les certitudes d’un homme très à l’aise avec ses privilèges et ses préjugés. Je ne peux pas lire cela avec détachement, qu’on me le pardonne. Quelque chose en moi est blessé par les envolées de ce « vagabond » autoproclamé qui ne peut supporter l’altérité que lorsqu’elle est exotique, lointaine et décorative. Les musulmans sont trop proches de lui, et en même temps ils résistent trop bien à l’impérialisme de sa culture. Tesson ne peut les supporter alors il les fait passer pour des crypto-terroristes. La méthode est simple, elle comporte quatre étapes :

1. Citer les quelques phrases violentes et choquantes qui figurent dans le Coran, on les connaît tous, les sortir de leur contexte et les interpréter de la manière la plus simpliste qui soit.

2. Prétendre que ces phrases constituent l’essence de l’islam, que les musulmans tendent par définition à devenir aussi violents que le sont ces phrases quand elles sont mal comprises.

3. Décrire les crimes réels qui parsèment la vie des hommes, terrorisme, djihadisme, conflits armés, sans oublier de rappeler autant que possible lesdites phrases du Coran.

4. Laisser reposer. Le résultat vient de lui-même sans avoir besoin de produits additionnels. Le pauvre lecteur, l’innocent auditeur, l’exsangue téléspectateur tirera la conclusion de lui-même : les musulmans sont nos ennemis et nous devons nous en débarrasser.  

Pourtant, on pouvait attendre d’un écrivain du voyage qu’il essaie de dépasser les stéréotypes qui essentialisent des populations. Un voyageur n’a-t-il pas un rôle philosophique dans la société d’où il vient ? N’est-il pas censé ouvrir les yeux sur le réel et faire comprendre les cultures étrangères aux autochtones qui, eux, n’ont ni le temps ni le luxe de voyager ?

Lire sur ce sujet : Ermite limite, Sylvain Tesson en vacances au lac Baïkal

La Précarité du sage, 2013.

Au contraire, Sylvain Tesson incarne une autre figure éternelle du voyageur qui a déjà été longuement dénoncée dans les études postcoloniales notamment : supérieur, ethnocentrique, l’ explorateur sûr de lui qui prend la pose de l’aventurier pour établir des hiérarchies conservatrices entre les hommes, rappelant constamment l’opposition fantasmatique entre un « eux » et un « nous », et se conformant quant à lui, résolument, aux codes du camp du bien et de la civilisation.

Tesson n’est pas seul dans cette galère. C’est au contraire un courant majoritaire dans l’histoire du genre Voyage que j’étudie avec soin depuis vingt ans. Jetez un œil, par exemple, sur ce couple d’aventuriers sympathiques qui ont marché à travers l’Afrique, et qui donnent de l’islam une image de sauvagerie sexuelle.

Sonia & Alexandre Poussin s’emmêlent les pinceaux sur la religion en Afrique

La Précarité du sage, 2020.

En revanche, je vous supplie de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je vous certifie qu’à chaque époque vous pourrez lire des récits de voyage fins et créatifs, informés et généreux. Il convient seulement de ne pas se laisser guider par des médias paresseux.