Comment le mouvement lycéen percute l’affaire Bardella pour changer l’histoire des idées

Denis Diderot

Je suis impressionné par les deux grands événements médiatiques et politiques de ce début octobre 2026. Je veux parler des manifestations lycéennes, des violences policières qui les accompagnent, et de l’affaire Bardella, dont on découvre des messages antisémites assez banals pour un homme d’extrême-droite.

Moi, j’étais lycéen dans les années 1980 et 90, et je n’ai jamais été antisémite, donc je suis peu concerné en propre par cette actualité. Mais dans mes souvenirs, il n’y avait aucun parti politique qui entrait en contact avec les lycéens.

Or La France Insoumise, aujourd’hui, démontre qu’elle est en train de réussir à faire cela, à entrer en résonance avec les espoirs et les angoisses des lycéens.

Par définition, la jeunesse ne fait jamais de révoltes avec des revendications rationnelles. Moi lycéen, lors du mouvement de 1990, je ne voulais pas discuter avec les adultes pour améliorer nos conditions de travail, je voulais seulement rejoindre les autres jeunes dans la rue et participer au bordel, à l’événement. Dans ma jeune conscience de sage précaire en devenir, je me disais : la jeunesse ne veut pas ceci ou cela, les adultes ne comprennent pas que la jeunesse veut juste se soulever. Les manifestations d’adolescents, ce sont des soulèvements beaucoup plus profonds que les manifs classiques. Ce sont des soulèvements vitaux, anarchistes, colériques et joyeux à la fois. C’est une volonté de désordre, une volonté de faire la fête aussi.

C’est pourquoi, d’habitude, les syndicats et les partis politiques ne les prennent pas au sérieux et ne les accompagnent pas, qu’ils essaient de les récupérer mais qu’ils ne réussissent pas à créer un vrai contact. Or cette année, j’ai l’impression que ça change.

Pour la première fois de toute ma vie, je vois des députés, des maires et des responsables politiques qui vont « au contact », qui parlent, qui refusent de condamner les jeunes et qui, au contraire, osent incriminer le pouvoir, l’État et la police. C’est exceptionnel.

Et on voit des scènes qui sont belles à pleurer. Des lycéens qui acclament le maire de leur ville, des lycéens qui chantent la Marseillaise avec un député, qui dansent avec des représentants d’un parti et qui prennent la parole en citant l’historien Jules Michelet… Étonnant.

Et un seul parti a réussi à opérer cette jonction : La France Insoumise.

On voit combien les autres partis sont largués quand on voit les socialistes, comme la présidente de la région où j’habite, Carole Delga, qui fait un message vidéo pour appeler au calme, en disant : « Voilà, ça coûte déjà trois millions, tous les dégâts que vous avez faits, chers lycéens, chères lycéennes. Pour votre avenir, il faut arrêter les violences. »

Cette façon de faire n’est pas sérieuse. Ce n’est ni en menaçant ni en appelant au calme qu’on réussit.

Même des centristes comme Alain Bauer disent que les seuls qui font de la politique en ce moment, ce sont les membres de LFI. Devant Sonia Mabrouk, journaliste vendue à la droite réactionnaire, qui le laisse parler… Mais que se passe-t-il ?

Bauer dit : quand il y a le feu, il ne faut pas entrer directement contre le feu. Il faut d’abord l’accompagner pour pouvoir le canaliser et l’amener quelque part. Et Sonia Mabrouk le laisse terminer sans l’interrompre.

Mais que se passe-t-il donc ?

Et puis quel rapport avec Jordan Bardella et ses propos antisémites ?

Le rapport, c’est que tous les médias qui travaillaient à criminaliser la gauche sont dans l’obligation de revoir leur logiciel. On ne peut plus accuser LFI d’être antisémite, ça n’a plus tellement de sens. Le gouvernement et l’ambassadeur d’Israël soutient Bardella et le RN dans cette épreuve ? Très bien, cela entérine l’idée qu’Israël ne défend pas la dignité des juifs mais nourrit un projet raciste. On savait tout cela, mais cette affaire permet de tout clarifier.

Et l’histoire des idées est en train de nous rattraper en pleine campagne présidentielle : les nouvelles figures de la politique française s’imposent à nous pour incarner la dialectique des grandes oppositions qui nous contraignent à choisir notre camp. Tu es avec Rima Hassan et la défense des Palestiniens, ou avec Bardella et le soutien anti-juif au grand Israël blanc.

Tu es avec les lycéens qui chantent et qui se moquent de nous, ou avec les policiers qui jouissent de dézinguer des islamo-gauchistes.

Tu es avec Bally Bagayoko qui protègent ses petits administrés, ou avec Sarah Knafo qui les traite de racailles et clame qu’ils ne seront jamais vraiment français.

Ceux qui essaient d’être dans la nuance, entre les deux, se font emporter par l’histoire des idées. Inutile de dire leur nom ; ils n’incarnent plus rien aujourd’hui.

Les belles campagnes électorales de 2024, # 3 : La France Insoumise. Collectif et coordonné

Ce qui m’a le plus intéressé dans la campagne de La France Insoumise, c’est leur capacité à faire coexister différentes figures puissantes au sein d’un mouvement sans pilier central unique. Contrairement aux campagnes de Glucksmann et de Bardella, celle de La France Insoumise reposait sur trois personnalités distinctes qui ont dominé les médias.

D’abord, Jean-Luc Mélenchon, le chef omnipotent, a réussi à régner sur ses troupes malgré des dissensions internes. Ensuite, Manon Aubry, avec son premier mandat européen, a su démontrer tout son travail politique, économique et institutionnel, incarnant le sérieux et le renouvellement au sein du groupe. Enfin, Rima Hassan, juriste d’origine palestinienne, a marqué les esprits par sa beauté et sa capacité à répondre avec grâce et fermeté aux interviews agressives, mettant en avant la question palestinienne avec une compétence juridique et un aplomb remarquables.

Ces trois figures ont représenté des aspects différents mais complémentaires : Mélenchon avec une stratégie radicale visant à mobiliser les abstentionnistes, Aubry avec un travail concret et intellectuellement rigoureux, et Hassan avec sa capacité à aborder des sujets sensibles et actuels. Leur coordination a montré que La France Insoumise était le parti qui travaille le plus efficacement, à divers niveaux stratégiques, médiatiques et programmatiques.

Ce qui m’impressionne particulièrement chez eux, c’est leur capacité à comprendre les nouvelles compositions populaires de la France, représentant divers groupes marginalisés comme les Français d’origine africaine, les intellectuels précaires, les paysans coopératifs et les jeunes. Leur campagne a été exemplaire, réussissant à augmenter leur score par rapport aux précédentes élections, malgré le fait que les élections européennes ne soient historiquement pas favorables à la gauche radicale. Cette réussite démontre une intelligence politique et stratégique qui mérite d’être saluée par une troisième place dans le palmarès de la sagesse précaire.