La méfiance des écrivains voyageurs

C’est curieux, cette manie qu’ils ont, tous, de dire qu’ils n’aiment pas la littérature du voyage. Il semble qu’à partir du moment où on écrit un récit, on cherche à se démarquer de tous les récits et du genre même du récit de voyage.

On a tous en tête les premières lignes de Tristes tropiques de Lévi-Strauss, « Je hais les voyages et les explorateurs… » Très bon début de livre mais, en réalté, pas très original. Un demi siècle plus tôt, Victor Segalen commençait L’équipée par ces mots : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars… »

Curieux genre que celui qui rejette d’emblée toutes les œuvres dudit genre.

Imagine-t-on un polar qui commencerait par : « Ne me parlez pas de crimes, d’enquêtes, de rues sombres, il y en a marre de ces romans noirs qui jouent toujours sur les mêmes clichés. »

Oui, je l’imagine assez bien, en fait. Je suppose que cela a déjà été fait. La différence est que, dans le cadre du polar, un tel début serait pris pour du second degré, car le lecteur sait que c’est de la littérature. C’est moins le cas dans les récits de voyage. Il arrive que ceux qui aiment ces récits préfèrent que les auteurs soient des « voyageurs qui écrivent », et non pas des « écrivains qui voyagent » (expressions de Nicolas Bouvier).  

Quand on dit : « C’est un excellent polar », l’écrivain est loué pour sa qualité d’écrivain.

Quand on dit : « C’est un excellent récit de voyage », on n’est pas certain de quoi il est question. Excellent du point de vue littéraire ? Ou est-ce le voyage lui-même qui est loué, l’exploration, la performance ? Ou les photos dans le bouquin ? Ou les renseignements ethnographiques ?

C’est peut-être pour quitter cette ambiguïté, ou pour jouer avec elle, que les écrivains voyageurs affichent leur méfiance et leur rejet.

J’ai dans l’idée que lorsque la littérature du voyage aura acquis ses lettres de noblesse, comme le polar les a acquises, il n’y aura plus de nécessité à cela.

23 commentaires sur “La méfiance des écrivains voyageurs

  1. Pour moi elle l’a déjà acquise avec Bruce Chatwin, dont on ne sait s’il était écrivain voyageur ou l’inverse, en tout cas ces récits traitent aussi bien de la métaphysique du nomadisme, des racines et du déracinement, de l’exil et de l’exotisme, de la possession et de la renonciation. Partir c’est mourir un peu…Bon voyage.

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  2. « N’y tenant plus, je commence à écrire cette histoire de mes premiers pas dans la carrière de la vie. Et pourtant, j’aurais pu m’en passer. Il est une chose certaine : c’est que jamais plus je n’écrirais mon autobiographie, dussé-je vivre cent ans. Il faut être trop bassement épris de soi pour en parler sans honte. La seule excuse que je me trouve, c’est que je n’écris pas pour le même motif que tout le monde, c’est-à-dire pour obtenir des louanges du lecteur. Si tout d’un coup je me suis mis en tête de noter mot pour mot tout ce qui m’est arrivé depuis l’année dernière, c’est pas un besoin intérieur : tant j’ai été frappé par les faits accomplis ! Je me borne à enregistrer les événements, évitant de toutes mes forces ce qui leur est étranger, et surtout les artifices littéraires ; un littérateur écrit trente ans durant, et finalement ignore pourquoi il a écrit tant d’années. Je ne suis pas littérateur et je ne veux pas l’être. etc. »
    Tout est là, non ?
    C’est l’inoxydable Fédor Dostoïevski, les premières lignes de l’Adolescent.

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  3. Le journal le Monde s’est lancé dans l’aventure. Il publie les blogs voyageurs. J’y suis, moi-même, en bonne place, avec le Pays Basque, le Japon et l’Afrique, en fait je défends la biodiversité multiculturelle. J’aimerais qu’il y ait plus d’échanges linguistiques, qu’on ait pas ce sentiment d’impuissance face à la différence.

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  4. Je remarque que tu évoques souvent la littérature de voyage du vingtieme siécle , mais que fais tu de celle des autres siécles ? Celle du 19eme siécle est trés riche en tout cas , quand on fouille un peu sur Gallica , on trouve des trésors. Bonnes fetes.

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  5. Non seulement du vingtième siècle, mais je compte même me limiter à celle de l’après-guerre, et ce pour une raison simple. Avant l’avènement du tourisme de masse, les voyageurs écrivaient entre autres pour décrire ce que les autres ne pouvaient pas voir. Aujourd’hui, tout le monde peut tout voir, donc il n’y a plus de nécessité à faire des récits de voyage, sauf à faire de la littérature. C’est donc chez les écrivains voyageurs de l’époque post-moderne qu’on peut chercher la défintion de ce « genre » – si c’en est un. Il sera loisible ensuite de s’assurer que les récits des siècles passés appartiennent au même genre, ou de découvrir qu’il y a eu une rupture de nature.
    Or, la méfiance dont je parle dans le billet, exprimée par Segalen et Lévi-Strauss, entre en écho avec bien des réactions d’écrivains contemporains, comme Christian Garcin ou Jean Rolin.

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  6. « C’est peut-être pour quitter cette ambiguïté, ou pour jouer avec elle, que les écrivains voyageurs affichent leur méfiance et leur rejet » , mais j’ai bien compris que cette méfiance est assez flagrante chez des écrivains contemporains mais qu’est ce qui prouvent que cette méfiance n’est pas inscrite déjà chez un Marco Polo , un Gauthier ou d’autres plus anciens..? .la « rupture » (décidemment c’est tendance) n’est t-elle pas inscrite au coeur du récit de voyages ? Et quel est le mal d’un récit purement descriptif ou « touristique » (puisque les deux ont l’air semblable pour toi ?)

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  7. Il n’y a ni mal, ni méfiance chez Marco Polo, ni rupture évidente nulle part. En revanche, il y a mon intérêt pour les textes de voyages à l’époque du tourisme de masse. Les textes plus anciens m’intéressent aussi, évidemment, mais ils intéressent déjà bcp de monde. Ceux de l’époque post-moderne sont pris dans une sorte de mauvaise conscience, de conscience de leur inutilité, d’incertitude, de méfiance qui me les rend attachants. Je ne cherche pas de rupture avec les anciens, au contraire, mais par définition ils ne voyagent pas dans le même esprit, et ils n’écrivent pas avec les mêmes buts avoués. Segalen, au fond, est plus proche de Marco Polo, malgré les 6 ou 7 siècles qui les séparent, que de Bouvier, malgré une distance d’à peine 50 ans entre eux deux. Entre les deux, le tourisme de masse a bouleversé le rapport à l’écriture des voyageurs-écrivains.
    C’est en tout cas mon hypothèse, et je te remercie de me permettre de l’expliciter.

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  8. Il n’ya pas de quoi. Julien Gracq est mort et c’est la fin d’une époque , celle ou l’écriture du descriptif justement avait encore sa place , n’était pas « touristique », mais exigeante et authentique, ironique presque , dans le sens ou l’entendait un FLAUBERT. Ses romans m’ont toujours emmerdés , mais ses descriptions et surtout son style étaient et resteront un modéle d’écriture incomparable, ses entretiens et ses essais , une jouissance . Maintenant , si il faut faire avec Houellebecq et Lanzarote on est mal barrés , littérairement évidemment. Je ne suis pas sur que ce soit seulement le tourisme de masse qui ait bouleversé a ce point l’écriture du voyage , mais toute une pensée du vingtiéme siécle , cette « ére du soupçon » dont parlait Sarraute qui est le propre des écritures du vingtieme siécle français , depuis PROUST en tout cas , cette sorte de mise en miroir de l’écriture sur elle même, cette interrogation constante de la littérature sur elle même, je pense qu’il faut creuser du coté de Michaux , car pour lui écriture , voyages et imaginaire se confondent et c’est celui qui a le plus cerné cette question de l’écriture et de la méfiance de cette écriture a mon sens, mais peut-être que je me trompe. Car, par exemple, »UN BARBARE EN ASIE » c’est quoi finalement , un récit touristique ou un essai crypté de philosophie du voyage ?

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  9. Qui dit genre littéraire dit code, et qui dit code dit cliché, non ?
    Un genre « littérature de voyage » me semble indissociable des clichés du voyage, que ces derniers relèvent de la catégorie du « pittoresque et du « dépaysement », du « voyage initiatique », de « l’aventure », etc.
    Un écrivain qui proclame d’emblée qu’il ne fait pas de la littérature de voyage affirme surtout me semble-t-il qu’il ne va livrer des clichés. Et que ce qu’il va livrer, c’est de l’expérience authentique (c’est en tous cas ce qu’il espère ou veut faire croire).
    (De la même façon que l’adolescent de Dostoievski proclame qu’il ne va pas raconter des choses pittoresques pour faire son intéressant, pour faire « littéraire », mais des choses vraies et donc intéressantes).

    Mon humble avis, c’est que si la littérature de voyage doit s’élever au-dessus des codes et des clichés du genre « littérature de voyage », alors elle doit cesser de considérer le voyage comme quelque chose « en soit », un sujet, à l’instar du crime dans le roman policier. Dans cette logique anti-littéraire, le voyage n’est plus le sujet, mais le cadre révélateur du sujet. C’est la différence entre le roman d’amour et le roman où des gens s’aiment. Un roman d’amour, en tant que genre, est un texte qui respecte des codes et des clichés de l’amour parce qu’il prend l’amour comme sujet, ce qui n’est pas le cas d’un roman où des gens s’aiment.

    Maintenant, il est évident que le tourisme de masse, en banalisant le voyage, contribue à rendre plus inefficaces les clichés du voyage. Je ne sais pas si on peut faire de la littérature sans clichés, mais ce qui est sûr c’est qu’un cliché devient plus inutilisable qu’il est plus éculé. Et que le tourisme de masse écule les clichés du genre littérature de voyage.

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  10. Oui , on peut aussi se demander si une littérature du « tourisme de masse » ne serait pas à inventer (peut-être qu’elle existe d’ailleurs, je ne connais pas trop) , ce qui serait d’ailleurs un nouveau genre littéraire à part entiére, typique du vingt et uniéme siécle « globalisé ». En suivant cette logique on peut aussi se demander si la littérature de voyage et plus largement le voyage tel que l’ont connu LEVI STRAUSS, SEGALEN OU BOUVIER peut encore exister , si par exemple un JEAN ROLIN ou un ANTONIN POTOWSKI ne s’inscrivent pas dans une certaine nostalgie ironique de ce récit en introduisant beaucoup de fictions dans leurs livres. Ainsi « l’explosion de la durite » , c’est purement fictif. Il y’a un écrivain que j’aime beaucoup, mieux , que je vénére et qui a mon sens pose et a déja posé le probléme de cette frontiére récit fictif/imaginaire/ récit du voyage/stylistique/ ironie sur le cliché de voyage et c’est Jean ECHENOZ. Qui na pas lu « Le méridien de GREENWICH » ou surtout « Je m’en vais » (un chef d’oeuvre à mes yeux) perd sans doute quelque chose dans la vision que l’on peut avoir du récit de voyage contemporain.D’ailleurs , je me damande si il ne pose pas les jalons d’une nouvelle écriture du voyage contemporain.Plus , c’est un écrivain qui sait mélanger les genres avec beaucoup d’ingénuosité : polar , aventure , amour, c’est la question des frontiéres qui est posé ici a chaque fois, en ce sens , il n’est plus dans « l’ére du soupçon  » ou de la « méfiance », mais renouvelle le genre en s’amusant avec intelligence et de façon ludique avec les clichés littéraires (tous les clichés) justement, mais le fait que pour moi il demeure quelque part un écrivain du voyage. Un autre truc qui m’interesse dans le même sujet et dont on ne parle jamais , ce sont les voygaes des philosophes, l’importance du voyage chez les philosophes qui ont voyagé, voila un bon sujet de recherche aussi . Mais on en parle jamais , chez DERRIDA, par exemple c’est flagrant. Pour répondre à Mart , je ne suis pas sur que s’amuser des clichés du voyage ou de la littérature de voyage soit aussi anti-littéraire, pour moi c’est même la base du littéraire que de se jouer ainsi des conventions , du genre , de la norme , du code, du préjugé etc…

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  11. « Pour répondre à Mart , je ne suis pas sur que s’amuser des clichés du voyage ou de la littérature de voyage soit aussi anti-littéraire, pour moi c’est même la base du littéraire que de se jouer ainsi des conventions , du genre , de la norme , du code, du préjugé etc… »

    Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce que je dis, c’est que l’écrivain qui commence son récit en proclamant : « Je ne fais pas ici un travail d’écrivain, juste le fidèle récit d’une expérience » (avec sa version écrivain voyageur, « Je ne fais pas de la littérature de voyage,t juste le fidèle récit de mon expérience de voyageur ») tente de convaincre son lecteur – que ce soit à tord ou à raison, sincèrement ou par rouerie, par honnêteté ou pour se jouer des conventions – que ce qu’il va lui raconter est « authentique » – au sens où ce qu’il raconte n’est pas « arrangé » (embelli, exagéré, déformé) par les besoin de « l’art » et de « l’effet ».
    Pour dire les choses autrement : Hemingway avouait que s’il avait péché un poisson de 40 cm, il écrivait qu’il en avait péché un de 80 cm ; que s’il avait eu une blessure légère, il la transformait en blessure quasi mortelle, etc. Bref, que l’exagération était à la base même de sa littérature.
    Dans l’attitude de Lévi-Strauss ou de Dostoievski, il y a l’inverse (mais c’est peut-être juste une ruse) : dans ce récit, je m’engage solennellement à ne pas mentir, à ne pas exagérer, etc. Autrement dit : « Croyez-moi sur parole ! »

    Quand un genre littéraire s’use, que ses conventions sont moins efficaces, moins acceptées par le public, alors le lecteur « croit » moins facilement ce qu’on lui raconte. A la belle époque de la science-fiction (i.e. quand le genre était encore neuf), il suffisait de dire « il monte dans la fusée et décolle pour qu’on y CROIT (au sens littéraire et assez mystérieux de ce mot). Puis le genre s’use, car on a trop lu « il monte dans la fusée et décole ». Alors on y « croit » plus.

    Avec le tourisme de masse, les conventions du récit de voyage s’usent. A l’âge d’or du récit de voyage, i.e. avant que tout le monde voyage, il suffisait à Jules Vernes ou à Joseph Conrad de nous citer le nom du ferry pour qu’on y « croit » et se mette à rêver. Ce n’est plus possible. Les portes de l’imaginaire voyageur ne s’ouvrent plus si facilement.

    D’où l’usure du genre littéraire « écrivain voyageur » (je pressens que je vais être un peu seul de cet avis) et la multiplication des formules à la Lévi-Strauss. Aujourd’hui, on ne peut plus être que dans un 2° ou 3° degré de l’exotisme, comme dans Houellebecq par exemple, où les bordels de Bangkok jouent le rôle du ferry de Conrad : le voyage seul ne suffit pas, il faut qu’il explore des terres peu connues, telles les bordels (territoire vierge en usure rapide).

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  12. Mais on est d’accord Mart , puisque mon idée était de dire que les écrivains voyageurs (contemporains tout du moins) cherchent l’exagération justement pour mieux dépasser le récit « authentique » à la Conrad ou à la Bouvier.Même le bordel de Houellebecq est ironique a mes yeux puisque que quelque part il cherche à dénoncer ou tout du moins à mettre à jour la médiocrité du tourisme sexuel (seul source de voyage occidental à ses yeux) Mais est-ce que Houellbecq a vraiment voaygé (avec l’idée de découverte , de rencontres ) ça , sincérement je ne crois pas. Il veut rencontrer les caméras de télés ca oui , mais les vrais gens , non , la non. Il ne s’agit plus de faire dans le Jules Verne ou le Levi Strauss aujourd’hui , mais de chercher à trouver une nouvelle forme d’écriture du voyage dans un monde ou elle déja épuisée , voire obsoléte , puisque il semble que l’on est (« on » , les occidentaux , mais ilreste à décuvrir les récits de voiyage des autres pays , qui en parlent ? a quand un récit de voyage d’un conteur africain , malgache , méxicain …Qui relit les ouvrage d’un Jack London , Albert Londres encore pleines sources de richesses… ?)tout vu , tout entendu , que l’on nage dans le post moderne, le super voire hyper moderne récit post ségalenien ou le récit de voyage (du point de vue occidental) est impossible . Ce que met en question le récit de voyage occidental et son épuisement (chez Rollin , ou Bouvier ) c’est comment rétablir une forme de croyance nouvelle dans la découverte de l’autre , de terres inconnues , d’aventures. A ce propos le retour au « local » peut-être bénéfique, voire salutaire , que l’on songe encore à Michaux toujours fixé vers un ailleurs (imaginaire certes) ou citadin , (Perec et son « épuisement d’un lieu parisien » par exemple). Moi je ne prend pas le public de lecteurs de récit de voyages pour des anes , si ils veulent des récits de voyage authentiques et « littérales » , tout le monde va puiser dans le Routard ou le lonely planet ,des lectures appropriées selon les destination (hemingway si on part aux States , François Jullien ou Lao Tseu si on va en Chine , Cervante en Espagne etc…). Mais les vrais écrivains voyageurs contemporain que je connaisse (français tout du moins) ont déja pris en compte cette notin de tourisme de masse et l’ont réutilisé pour mieux la déjouer ou renouveller le récit de voyage, j’en revien encore à Jean Echenoz , mais il y’a aussi Christian Oster quand j’y repense, finalement pas mal d’écrivains de l’école de minuit qui savent dépasser le genre pour mieux le renouveller. Je recommande à tous la lecture de l’oeuvre de Kenneth White, un écrivain écossais , sa notion de « géopoétique » est ca-pi-ta-le pour qui veut comprendre les récits de voyage contemporains.

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  13. Christian Oster – l’immobile, l’anti voyageur par excellence – vu comme un ré-inventeur du genre « récit de voyage », ça ne manque pas de sel ! Au-delà du paradoxe, je suis assez d’accord. Il cultive un étonnement face à la banalité et à l’ici qui me semble plus frais et plus vivant que beaucoup de récits de voyage où l’on s’étonne devant des cartes postales.

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  14. Voila c’est ça, il cultive un certain étonnement qui renouvelle une certaine curiositée enfantine qui, à mon avis, est semblable à l’emerveillement du voyageur , (pensez à Ponge qui voit la Cordillére des Andes sur un morceau de pain, c’est un truc dans ce style que je veux dire…) . Mais avec toutes ces fêtes , ces réveillons et ces repas incessants toujours bien arrosés j’ai commis une petite erreur , je voulais parler de Jean Phillipe Toussaint et de son roman Fuir (Éditions de Minuit, 2005), Prix Médicis du roman français 2005, qui se passe à Shangai et que j’ai lu avec etonnement et ravissement de mon retour de Chine , car ça tombait a pic, c’est un vrai récit de voyage d’ailleurs. J’aime bien Christian Oster par ailleurs , je considére mon erreur ci dessus comme un labsus de lecteur que je suis contet d’avoir commis, car c’est pas si béte finalement.

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  15. « Un écrivain qui proclame d’emblée qu’il ne fait pas de la littérature de voyage affirme surtout … que ce qu’il va livrer, c’est de l’expérience authentique », Mart.
    Je crois plutôt que celui qui proclame cela veut indiquer qu’il fera surtout de la littérature dans le sens plein du terme, et non du journalisme ou du témoignage. C’est le cas pour Segalen. L’exagération n’a pas grand chose à faire ici, mais la question est : est-ce que je me limite au factuel (réel ou exagéré, embelli) dans le but d’informer ou d’impressionner la gallerie ; ou est-ce que je fais oeuvre d’écrivain, un travail d’écriture réel, un travail sur la langue, une exploration de territoires poétiques, dont le voyage n’est que le déclencheur.
    Pour Lévi-Strauss, c’est un peu la même chose, il veut dire qu’il ne voyage pas pour regarder et voir ce que personne n’a vu, mais pour poursuivre un but de compréhension théorique, et que s’il écrit un récit de voyage, ce n’est certainement pas pour raconter des aventures et de l’authentique. Il le fera pourtant, et leurs écrits, à tous, seront pourtant divertissants, aventureux, palpitants, bourrés d’effet de reel, malgré qu’ils en aient.
    Cela étant dit, merci pour cet échange de commentaires qui m’a donné quelques idées intéressantes pour mes propres travaux. C’est chouette, d’avoir un blog.

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  16. Je crois que nous regardons la même question des deux rives opposées d’une même rivière.
    Il me semble que cela révèle deux conceptions opposées de la littérature.
    La première, la vôtre si je ne m’abuse, voit l’essence du littéraire dans le travail sur la langue. C’est ce que personnellement j’appelle du formalisme.
    La seconde, à laquelle j’adhère, voit l’essence de la littérature, ou disons de la poétique, dans le rapport qui lie l’observateur au réel.
    Selon mon acceptation, on peut être poète sans écrire. Selon la vôtre, non.
    Précisions :
    Un récit purement factuel, à mes yeux, n’a aucune chance de ressembler à une aventure, à qq chose de palpitant. Ce sera forcément plat, neutre, gris. A mes yeux, la poésie de peut naître que de la perception subjective du réel.
    Dès lors, un auteur qui proclame « je ne fais pas de la littérature de voyage » proclame « je ne vais pas faire un travail sur la langue, je vais retranscrire ma vision du réel ». Bien sûr, pour faire cette retranscription, il faut travailler avec la langue, puisqu’il est techniquement difficile de retranscrire littérairement une expérience subjective. Mais l’écrivain non formaliste (dont Dostoievski pourrait être vu comme l’archétype) voit dans ce travail un travail technique, alors que l’écrivain formaliste y voit l’essence même de la poésie.
    J’ai sans doute un peu forcé votre point de vue, en le radicalisant, mais il est difficile de s’exprimer sans un peu de simplification.

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  17. Vous n’avez pas forcé mon point de vue, vous ne l’avez pas touché du tout. Je comprends bien ce que vous dites, mais ce n’est pas la problématique des écrivains voyageurs en question. Un auteur qui dit « Je ne fais pas de la littérature de voyage », s’il est Segalen, il veut dire : « la réalité et mes sentiments ne sont pas le plus important, ne vous y trompez pas, moi mon truc c’est la littérature. Vous pensez lire Loti ? C’est Mallarmé que vous avez entre les mains. »
    En revanche, d’autres comme Bernard Ollivier, ou même Ella Maillard et bien d’autres encore, sont dans l’attitude que vous décrivez. Ce sont ceux que Bouvier préfèrent et qu’il appelle « les voyageurs qui écrivent », par opposition aux « écrivains qui voyagent ».
    Les deux types m’assomment. Pour moi il y a u troisième type qui ne fait pas cette distinction.

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  18. Excuse moi, mais pourrais tu donner quelques exemples de ce « troisiéme type » d’écrivains voyageurs s’il te plaît , Jean Rollin ou LEVI sTRAUSS , d’autres du vingtieme siécle d’accord je vois. Mais qui d’autres (dans les « classiques » j’entends) , la je ne vois pas. A moins que ce ne soit une catégorie seulement limitée au vingtiéme siécle…qu’aurait inventé le vingtiéme siécle, on se rapproche de la sf en tout cas. Bonne année .

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  19. « la réalité et mes sentiments ne sont pas le plus important, ne vous y trompez pas, moi mon truc c’est la littérature. »

    Si je comprends bien la citation, ce ne sont ni la perception subjective du réel, ni le réel lui-même qui sont importants, mais la « littérature » ?

    La littérature serait donc une sorte de 3° voie entre l’homme et le monde ? entre celui qui perçoit et ce qui est perçu ?

    Là, j’avoue que ça dépasse de très très loin la capacité de mes neurones !

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  20. Le troisième type en question, c’est tout simplement l’écrivain voyageur. Comme le disait Meunier, « si vous coupez un tel être en deux, nous n’aurez pas d’un côté un écrivain et de l’autre un voyageur, mais deux moitiés d’écrivain voyageur. » J’aime bien cette citation car elle est à la limite du non sens, un peu burlesque. Un homme comme Bouvier est de cette trempe : il ne peut écrire qu’en contact avec le voyage, c’est le voyage qui déclenche la machinerie littéraire, mais le lecteur peut se contrefoutre du récit de voyage pour se délecter du phrasé, de la poésie, de la vie du texte. Chez les classiques, Stendhal en est un exemple, peut-être. Non seulement dans ses Promenades et ses Mémoires d’un touriste, mais même le Rouge et le Noir peut être lu sous l’angle de la littérature du voyage. Les premières pages écrites comme un guide, les déplacements de Julien, les chapitres consacrés explicitement à des voyages, la mobilité sociale, tout cela vient d’un homme qui a longtemps écrit en voyageant et sur ses voyages.
    Et donc oui, la littérature serait bien une « sorte de 3ème voie entre l’homme et le monde », ça dépasse aussi mes capacités d’intellection, c’est pourquoi je ne pourrai pas définir plus clairement, mais des gens comme Barthes peuvent nous y aider. D’ailleurs, si Stendhal vient au roman, à 47 ans, c’est parce qu’il sait qu’il n’y a rien de mieux pour s’approcher de la vérité (« l’âpre vérité ») des choses ; mais pour voir la réalité, il faut bien s’en écarter et créer un espace entre soi et le réel.

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  21. Il faudrait recenser les déclarations de rejet du récit de voyage chez les auteurs de récit de voyage.
    Plutôt que de parler dns l’abstrait, une liste de citations précises, circonstanciées, pour essayer d’y voir clair au bout d’un moment.
    La dernière en date vient d’un islamologue distingué, Alexandre Papas. Dans un récit de voyage en Chine occidentale, il donne ce conseil de lecture étonnant :
    « Côté littérature pratique, mieux vaut éviter, comme chacun sait, les récits de voyage. La plupart se bornent à étaler les exploits athlético-initiatiques de leur auteur en écartant soigneusement tout ce qui réduirait l’aventure extraordinaire à la tranquille platitude des choses et des jours. » Voyage au pays des Salars (Cartouche ed., 2011).
    Cette opinion rejoint celle de Lévi-Strauss dans Tristes tropiques : les auteurs de récits de voyage n’ont pas assez de légitimité scientifique pour parler d’un pays, d’un territoire ou d’un peuple.
    Ce qui est étonnant, c’est l’idée que le voyageur « écarte » l’ennui et la banalité du voyage. C’est faux. De nombreux récits de voyage parlent de l’ennui et de la déception des voyages : Gide (Voyage au Congo), Michaux (Ecuador), Leiris (L’Afrique fantôme), Lévi-Strauss lui-même, Jean Rolin… Bref, on en finit par se demander si les gens ont vraiment lu des récits de voyage qui consistent en des racontars et des vantardises, ou s’ils n’existent que dans leur tête.

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