De Toledo contre Le Bris et la « littérature-monde »


Que les choses soient claires, je ne connais pas Camille de Toledo. Je n’ai pas lu une ligne de ses livres précedents. Je m’aperçois de son existence au moment où le site du monde.fr lui donne la parole. Il la prend et s’exprime très bien.

On dira, comme toujours, qu’en critiquant frontalement le mouvement « Pour une littérature-monde », il se fait un nom en crachant sur plus célèbre que lui. Mais le fait est que les écrivains déjà installés préfèrent ne pas entrer dans la critique et la polémique car ils ont plus à perdre qu’à gagner. Ils doivent protéger leurs différents canaux de diffusion, leur réseaux d’amis, leurs opportunités de prix littéraires, de résidence, de couverture médiatique.

C’est à ça que servent les nouvelles générations. Elles n’écrivent pas mieux, ne sont pas plus intelligentes que les vieilles, mais elles ont l’effronterie de dire clairement ce qu’elles pensent. Elles peuvent donner des coups de pieds dans des institutions, en particulier celles qui, au contraire des académies et des universités, ne se présentent pas comme des institutions, mais comme des mouvements généreux, ouverts et voyageurs (whatever that is).

Ici, Toledo ne dit pas le nom de Michel Le Bris, car il ne s’agit pas d’une querelle de personne. Ce n’est pas du tout une querelle, d’ailleurs. C’est une polémique. Une polémique utile. Une lutte contre une vision étroite et appauvrie de la littérature. Si je soutiens Toledo contre « les géants » de la « littérature-monde », les « grands voyageurs » (ceux qui ne parlent que dans la prose de Le Bris, qui prétend fédérer des énergies et des idées, lorsqu’il ne fait rien d’autre que s’entourer pour peser dans le monde médiatique), si je soutiens Toledo c’est parce que je ne veux pas voir Beckett, Perec, Barthes, Simon, méprisés et rejetés au nom de je ne sais quelle conception foireuse des lettres, telle que la « littérature voyageuse » ou la « littérature-monde ».

J’ai cru comprendre que Toledo participait à la revue Inculte, en compagnie de François Bégaudeau, dont j’ai dit le plus grand mal ici. Je dis bravo! Que les trentenaires s’unissent un peu, plutôt que de travailler toujours dans leur coin. Bégaudeau flirtait avec la démagogie en disant que Voltaire était trop chiant pour des adolescents (je relance mon pari avec l’immodestie des cons : quand vous voulez je viens dans une classe de 4e, n’importe où en France, et je les intéresse avec Voltaire!), et en diluant de la sociologie de bazar dans des émissions de télé branchées. Mais ce n’est pas grave : il a fait un film qui reste un bon film, et il participe à un mouvement de jeunes gens qui refusent les mensonges et les illusions des hommes de pouvoir et d’influence.

Je me reconnais un peu dans ces écrivains là, pour le peu que je les connais (Bruce Bégout aussi collabore à Inculte, ce qui commence à donner une idée un peu étoffée de ladite génération) pour deux raisons : j’ai le même âge qu’eux et je suis attaché à quelques uns de ces penseurs des années soixante, dont les expérimentations et les délires restent un motif d’admiration sans fin.

15 commentaires sur “De Toledo contre Le Bris et la « littérature-monde »

  1. ah ah ah et bien moi le page sectaire, j’ai crée mon nom en réaction démoniaque contre mon maitre a penser (le sage précaire)que je suis depuis des années sans avoir osé le dire , et bien maintenant, je m’affirme, oui, il vient de se trahir avec ce billet, c’est un appel a la rebellion : je le crie et le dis haut et court : je vous invite a ce jeunisme moi même !!! oui ras la casquette de tous ces vieux croutons d’écrivains place aux jeuines, place a la liberté, place au printemsp, a mort l’hiver !! venez entrer dans la danse…MORT AUX VIEUX !!!

    J'aime

  2. Une jeune generation, des gens qui ont 36 ans et plus ? Tu nous feras mourir de rire. S’il y a une jeune generation, c’est celle qui a vingt ans ou vingt cinq… Le probleme c’est que les ecrivains de 20 ans qui savent comment etre publies sont souvent de petits fats gourmes, qui en plus n’ ont rien de tres interessant a dire. Il faut quinze ans de plus aux autres, meritants et besogneux, et a condition de savoir jouer des coudes, pour en arriver la. Elle n’est donc plus tres fraiche, quand elle arrive, la releve…

    Cela, en termes de generations, ce qui bien sur n’ enleve rien a la qualite de ceux que tu cites.

    J'aime

  3. Toledo a 32 ans, si j’en crois la video ci-dessus. C’est moi qui en ai 36.
    Dans le domaine de l’ecriture, oui, les nouvelles generations sont constituees de trentenaires et de quarantenaires. Ceux qui publient a 20 ans et moins sont generalement des coups mediatiques. Il faut en effet 15 ans de pratique, d’entrainement et de tentatives avortees, pour arriver a la pleine fraicheur que l’on voit chez Toledo, Begaudeau et Begout.
    Au football, la vraie fraicheur arrive entre 17 et 22 ans. La maturite et la maitrise culminent entre 26 et 30 et la carriere s’arrete avant 40 ans.
    Dans l’ecriture, les periodes sont plus longues et la maturite culmine en general entre 50 et 80 ans.
    Et on me reproche mon jeunisme.

    J'aime

  4. Oui, mais en meme temps beaucoup, peut-etre la plupart, des oeuvres marquantes de la litterature ont ete ecrites par des ecrivains de moins de quarante ans [Ne me chicane pas avec la comedie humaine, ni avec la recherche du temps perdu. Leur architecture, l’essentiel de leur invention, de leur mouvement, tout ce qu’ il y en elles de genial, tout etait deja la, ecrit ou attendant d’etre developpe] .

    Entre la longue gestation et l’entree dans le ressassement, il y a une fenetre pour faire naitre les oeuvres, et elle est breve.

    J'aime

  5. Je ne chicanerai pas, mais je reprendrai tes mots : « l’essentiel de leur invention, de leur mouvement, tout ce qu’ il y en elles de genial, tout etait deja la, ecrit ou ATTENDANT D’ETRE DEVELOPPE » (c’est moi qui souligne, ou qui « capitalise »). Tout est là, en effet, il faut un temps fou pour développer les intuitions qu’on a eues avant l’âge de 40 ans, et même avant l’âge de 15 ans.
    C’est intéressant, ton idée de « fenêtre pour faire naître les oeuvres ». Faudra que tu m’en parles plus encore.
    Sinon, Proust a bien eu son intuition principale d’architecture de la Recherche une nuit de 1907 (il avait donc 35 ou 36 ans), mais il n’était rien avant 1913 où l’on vit en lui un espoir possible de la littérature française (il avait plus de 40 ans)

    J'aime

  6. et bien moi, mon pére (daniel defoe pour les vraisincultes) m’a conçu assez tard si je me souviens bien…vers cinquante ans, soixante même je cvrois et regardez je sui sarchi connu et tout le monde parle de moi encore aujourdhui’ et surtout je suis toujours trés populaire auprés des jeunes…pas mal non ?

    J'aime

  7. Tu as raison, Proust à 42 ans n’était rien. II venait simplement de passer quatre ans à écrire [ pas à avoir l’intuition!] le début et la fin de la Recherche et de publier Du côté de chez…, comment déjà ? Trois fois rien. Et ne parlons même pas du reste, ses petits mélanges, ses petits pâtés, ses gros sanglots tout contre Sainte-Eulalie… C’est comme de dire que Joyce à 40 ans n’était personne. Si tu veux. Et en même temps le meilleur de son oeuvre était achevé.

    Defoe est un bon contre-exemple. Beckett aussi. Kant aussi. Montaigne a l’air comme ça d’un parfait contre-exemple, un petit saint-père des retraités-écrivains mais il a 38 ans quand il s’ y met, à la retraite et aux essais. Même chose plus ou moins pour Conrad. Qui encore du côté des vrais vieux ? Lampedusa…

    sinon, pour la fenêtre, c’est du Jean-Claude Van Damme en langue écrite, pas étonnant que tu n’aies pas compris. Ce que je pensais, c’est bien sur : window of opportunity. une courte période pendant laquelle une chose est possible. Possibilité qui n’existait pas auparavant et qui va bientôt disparaitre si l’on ne fait rien. Heureusement !

    J'aime

  8. C’est bien ça: avant d’avoir écrit, et surtout rendu public, le premier tome de la Recherche, il n’était rien. Ou qu’était-il, du point de vue des lettres parisiennes ? Au mieux un mondain assez médiocre qui n’était certes pas un vrai écrivain. Il a écrit le début et la fin de la Recherche une nuit de 1907 (ou 1909), mais cela n’est un événement littéraire que rétrospectivement, grâce à tout ce qu’il y a entre la première et la dernière page. S’il était mort à 30 ou 35 ans, nous ne parlerions jamais de Proust.
    Je rappelle les termes du débat que tu as lancé (moi, je n’ai fait que dire ce que je croyais exact, que Toledo, à 32 ans, constituait avec les autres trentenaires, une « nouvelle génération ») : 36 ans c’est trop vieux, ça fait mourir de rire, une jeune génération, ça a 20/25 ans.
    Avec tout mon respect, je crois que c’est faux. En littérature, une nouvelle génération peut à la rigueur comprendre des individus de 20 ans, mais en règle général, ce sont des tentenaires, comme Céline au moment du Voyage, Michaux au moment d’Ecuador, enfin, je ne vais pas tous les faire.
    Mais je n’irai pas jusqu’à dire que tu nous feras mourir de rire, mon bon Dominique.

    J'aime

  9. bon , j’ai compris tu le fais expres… Je te dis que tes jeunes ne le sont plus tres, c’est tout, et pourquoi nous savons qu’ il doit en etre ainsi. Ensuite, et pour aller dans ton sens, je te parle de creativite et de creation et tu me reponds reconnaissance sociale. Alors que beaucoup d’auteurs decouverts et celebres par la critique sont deja des etoiles mortes. Et puis tu essaies de me contredire {ce qui est facile, car il y a plein d’exemples, quoique pas necessairement probants] en choisissant justement des cas qui confirment ce que j’avance. Celine, auteur tardif, mais qui tout de meme avant quarante ans a publie le voyage et ecrit la moitie de mort a credit, ses deux meilleurs livres. En voila bien un que ca n’a guere avance, de vieillir, Celine.

    J'aime

  10. Oui, c’est intéressant, il semble que ce soit un bon exemple de mauvaise polémique. Une bonne polémique, c’en est une qui fait réfléchir, qui force les bélligérants à puiser dans leurs ressources pour convaincre l’autre. Ils se laissent destabiliser par les arguments opposés, prennent plaisir à fourbir leurs armes et fréquemment redéfinissent le problème qui fait débat. Une bonne polémique nous amène à mieux maîtriser les enjeux d’un domaine circonscrit de la pensée.
    Une fausse polémique, ou une polémique sans inérêt, c’en est une dont les termes sont souvent mal compris, ou mal définis, et qui, c’est à cela qu’on les reconnaît, ne mène à rien.
    Ici, je crois que c’est une fausse polémique (mais je peux me tromper), car tout le monde est d’accord : être trentenaire, ce n’est pas tout jeune du point de vue de la vie d’un homme, c’est vieux du point de vue du football, et c’est jeune du point de vue de la vie littéraire.
    Pour faire une polémique de ces banalités, il faudrait, à la rigueur, tirer tout cela sur un problème, comme, par exemple, la définition de ce qu’est la « créativité littéraire », et à quel moment de la vie elle est à son sommet. Là oui, il y aurait matière à discussion, (faut-il avoir terminé un livre ou des feuilles éparses pleines d’intuitions sont-elles déjà la confirmation d’un vrai talent littéraire ? La créativité littéraire n’inclut-elle pas aussi un facteur d’achèvement, une capacité à terminer quelque chose ? Mais alors quid du fragment, etc.)
    Ou alors une discussion sur l’âge de la reconnaissance sociale, ou alors coupler les deux, après tout les bonnes polémiques sont légion.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s