Philippe Val, ou la trahison de la satire

Cet ancien comique va rester dans l’histoire, c’est une certitude. Il aura ses thuriféraires et ses contempteurs, mais il restera dans l’histoire. Commencer sa carrière comme chanteur de chansons comiques, puis reprendre un journal satirique moribond, devenir une figure des médias, pour finir par prendre la tête d’une des radios les plus importantes du pays, mais où diable Philippe Val s’arrêtera-t-il ?

Il restera dans l’histoire comme un traître à la satire. Comme un homme qui a brouillé des cartes d’une manière que je trouve abjecte. Je m’explique simplement :

Un journal satirique,  c’est normalement un lieu de liberté et d’excès. Un lieu pour le débordement. Tout y est permis, et surtout le mauvais goût, et surtout ce qui choque les belles âmes. La satire heurte des sensibilités, c’est ainsi, et c’est son utilité anthropologique. Dans une communauté, on a besoin de règles et de respect, de bienséance et de punitions. Or, les sociétés aménagent des lieux de défoulement où tout cela part en couille, les carnavals, les spectacles de grand guignol, certaines fêtes, certains journaux aussi.

Philippe Val dirige Charlie Hebdo et se sert de la réputation impeccablement sulfureuse de ce journal. Drapé dans ce costume de liberté de ton, il est insoupçonnable de lâcheté à l’égard du pouvoir et des puissants de ce monde, puisque Charlie remonte à l’impertinence des années 60 vis-à-vis de l’homme d’Etat français le plus prestigieux du XXe siècle, Charles de Gaulle. Philippe Val procède alors à un renversement que je trouve pernicieux et funeste : il garde l’apparence d’un journal satirique et ordurier, en jouant sur un graphisme particulier, mais il rend le contenu respectable, de moins en moins choquant, et ses éditoriaux deviennent ceux d’une belle âme de centre gauche. De la même façon, ses livres gardent le « packaging » de produits coup-de-poing, avec des titres comme Les crétins et les salauds, mais leur contenu revient à dire : arrêtons avec la gauche, ne cherchons plus la révolution, devenons centristes.

Ce ne sont pas les opinions de Val qui sont en cause. Je suis sûr que si je cassais la croûte avec lui, je serais d’accord avec lui sur de nombreux points. Le problème avec lui est du même ordre que celui que pose Bernard-Henri Lévy : ce sont des imposteurs. BHL usurpe le titre de philosophe pour n’être qu’un journaliste et un observateur stimulant de son temps, et Val usurpe celui de satiriste pour faire la même chose que Bernard-Henri Lévy. Avec des gens comme eux au centre de nos médias, la France se nivelle par le centre, et c’est pour le moins ennuyeux.

Et c’est ainsi que Philippe Val devient, s’il accepte de prendre la tête de France Inter, l’image même du sarkozysme. Homme d’ouverture, il fait de grands gestes pour plaire aux gens de son « camp », et se mêle avec grâce à tout ce qui se fait de riche, de bien élevé, de privilégié dans la société. Il vire Siné, un homme qui était dans le débordement et la satire véritable, de la même façon que Sarkozy se débarrasse d’un préfet ou d’un directeur de journal. Sarkozy et Val ont une même conception de l’exercice du pouvoir, basé sur les rapports de force et sur l’anéantissement de l’adversaire. J’ai déjà écrit dans un autre billet sur la passion de Val pour l’interdiction, le bannisement et la répression.

Val, s’il accepte de diriger France Inter sur recommendation de Sarkozy, restera celui qui a léché les bottes du pouvoir, ce qu’il fait à sa manière depuis longtemps déjà. C’est pourquoi je crois que, dans son propre intérêt, il ferait mieux de refuser, quitte à écrire un livre, comme BHL l’a fait, où il mettra en scène son refus pour montrer qu’il rejette toute collusion entre le pouvoir et les médias. Mais s’il accepte, je n’en serai pas fâché. Il sera peut-être un bon directeur des programmes ; on ne sait jamais, il fera peut-être des merveilles et je ne suis pas contre qu’on tente l’aventure avec des personnalités atypiques comme la sienne. Je dis simplement qu’il risque de commettre une faute qui entachera sa postérité.

Pour moi, sa faute est plus grave et elle est déjà irréparable (car lécher les bottes des puissants, bon, pourquoi pas dans un contexte de crise ? Ce n’est pas un sage précaire qui va donner des leçons de rectitude!) Il est impardonnable pour autre chose : il a vidé la satire de toute sa substance. Il a créé une zone de confusion dans la presse qui lui permet de garder l’apparence de la révolte pour imposer par en dessous un contenu idéologique sain, acceptable et répressif. Il a fait entrer le surmoi dans le royaume du débordement pulsionnel. Il fait entrer la police des moeurs dans le carnaval, après avoir pris la direction du carnaval.

Alors il peut bien accepter ou refuser France Inter, cela ne changera rien à ce mouvement profond de travestissement.

7 commentaires sur “Philippe Val, ou la trahison de la satire

  1. Oui, Mart, il sera attendu sur des choses comme ça, ce qui est dommage car Guillon s’épuisera de lui-même de toute façon, ou les gens se fatigueront de Guillon, c’est selon. Si j’étais Val, je le laisserais en place pour qu’on me foute la paix, et je laisserai le responsable de la matinale faire comme bon lui semble sur ce point.

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  2. Alors là j’avoue que je ne crois pas une seconde qu’il restera dans l’histoire. Chaque génération a ses personnages qui font grand bruit mais dont l’activité se résume à se positionner dans l’actuel sans apporter aucune qualité esthétique ou intellectuelle qui n’ait été plus brillamment portée par d’autres; et sans avoir eut assez de pouvoir de décision. A l’heure d’aujourd’hui Philippe Val suscite mon attention et mes passions mais je ne vois pas ce qui pourrait rester de décisif pour les générations futures. A mon avis il fera l’objet de quelques paragraphes, en tant qu’il est impliquée dans les rapports de force de son époque; ou en sujet de quelques thèses spécialisées sur les médias et la place croissante qu’y ont pris les fast thinker depuis les années 70. Et ça me parait assez probable qu’il rejoigne les centaines d’autres qui comme lui, ont été à leur époque parfaitement connus de tout le monde, mais n’ont jamais débordé l’actuel. Ne seriez vous pas en train de croire que les débats d’avant notre époque ne se passait qu’entre les quelques types que l’histoire à retenu

    Je me trompe où il ne manifeste aucune qualité perdurable, littéraires, intellectuelles, esthétiques dont on puisse dire qu’il la possède en propre, sans pouvoir la réifier à quelques explications suffisante par son positionnement?

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  3. Non tu ne te trompes pas thealo et c’esdt bien vu ce truc sur l’actuel : sur le coup ca m’a litteralement foutu le cafard cette histoire d’adoubement de Val par Sarko a la presidence de France Inter, moi qui ai l’habitude de lire Val ou d’entendre ses chroniques avec interet depuis au moins une bonne dizaine d’annee si ce n’est plus je pense que par exemple, dans l’histoire des chroniqueurs on retiendra d’un point de vue esthetique et litteraire plus Cavanna que Val par exemple…mais c’est un point de vue actuel justement et peut etre que Val sortira un bouquin aussi vif et drole que les  »Ritals »(il en est capable le bougre…) et donc ce post et ce commentaire s’inscrit aussi dans l’actuel et donc n’a aucun interet ! ah ah ah bienvenue dans l’enfer du postage de com !

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  4. Je me permets d’être en désaccord. Val a une qualité typique de l’époque qu’il possède en propre : le travestissement de la satire, ou plutôt son évidement, son épuisement par un jeu sur l’apparence et une rhétorique huilée de la culpabilisation. Ne riez plus de tout. Soyons « bête et méchant » sans être bête et surtout sans méchanceté pour certaines catégories.
    Mais oui, il restera dans une histoire circonscrite, l’histoire des médias, l’histoire de la satire, de la caricature, de l’impertinence, cegenre de chose. Mais aussi l’histoire du sarkosisme : après tout, on parle bien encore du boulangisme, pourtant il n’a jamais pris le pouvoir Boulanger…

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  5. Eh bien finalement, Guillon est remercié, comme prévu serait-on tenté de dire. Ce n’est pas Val tout seul qui le vire, mais Hees lui-même, le grand chef de Radio France.
    On se souviendra davantage de leurs erreurs et de leurs maladresses, à ces deux-là, que de n’importe quoi d’autre.

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