Voyages dans le Xinjiang : Guillaume de Rubrouck et Marco Polo

 700px-route_rubrouck_1253_55.1270825600.jpgTrajet de Rubrouck

Si on considère les récits en langue française, alors on remonte à l’origine des voyages européens en Chine.

On oublie trop souvent les siècles d’or de notre Moyen-âge, les XII et XIIIe siècle. Revenons à nos fondamentaux.

On oublie souvent qu’au XIIIe siècle, la France n’était pas vraiment une nation consciente d’elle-même, mais qu’elle n’en était pas moins la culture dominante dans le monde occidental. Les rois d’Angleterre étaient français et luttaient contre leurs cousins rois de France pour régner sur les royaumes qui comptaient. Le proche-Orient était disputé entre le royaume de France et l’empire ottoman. Norman Davies, l’historien anglais, montre bien qu’il y eut des années, aux XII et XIIIe siècle, où les possessions françaises formaient une sorte d’empire d’occident, ou d’empire colonial avant l’heure. Si les historiens anglais le disent, c’est que c’est vrai. Les voyageurs nous apprennent qu’en Asie, à la cour du grand Mongol, à Karakorum, les chrétiens du monde entier parlaient soit en latin soit en français.

Or c’est à cette époque que le roi de France d’un côté, le pape de l’autre, ont tenté de joindre l’autorité mongole qui régnait alors sur toute l’Asie. En Europe, on voulait une alliance contre les musulmans de la Terre sainte, mais aussi une conversion des Mongols au catholicisme, ainsi qu’une fragile assurance que ces nomades des steppes d’Asie centrale ne viendraient pas nous envahir.

C’est dans ce contexte que les premiers Européens ont écrit des récits de leur voyage en Chine. Avant, il y en eut de nombreux à s’y rendre, mais ils n’étaient jamais revenus chez nous avec un texte. C’est la grande nouveauté de mon héros médiéval : Guillaume de Rubrouck (1215-1295).

Proche de Saint Louis, il était avec son roi en Terre sainte lors de la septième croisade lorsque ce dernier l’envoya en mission chez le grand Khan. Il lui a dit : « Guillaume, je te fais confiance. Toi qui es un baroudeur, derrière ton apparence de moine pervers, je t’offre de réaliser ton rêve : traverser les plaines et les montagnes pour aller trouver mon impie homologue tartare, afin de conclure un traité d’alliance avec lui, et qu’il vienne botter le cul de Saladin par derrière, cependant que je l’asticote par devant. » L’alliance ne fut jamais faite, mais Guillaume de Rubrouck a fait le voyage et le texte qui en est sorti, Voyage dans l’Empire mongol  (1255) est un chef d’oeuvre de la littérature géographique.

Ce n’était pas vraiment un livre, mais une longue lettre écrite au roi, en latin. Mais une lettre aussi longue qu’on peut en faire un livre aujourd’hui.

Rubrouck est encore sur une géographie proche de celle d’Hérodote, et emploie des termes similaires (« Scythie ») pour décrire l’Asie. Cependant, ses descriptions sont précises et très attentives aux moindres détails ethnologiques et techniques des peuples rencontrés. Quand Rubrouck écrit sur les Ouïghours, il ne se limite jamais à parler d’eux, mais fait constamment intervenir d’autres peuples et des individus d’autres tribus, signe que l’Asie centrale est réellement un creuset de civilisations. La relation de voyage de Rubrouck est très sérieuse, car adressée à un public royal qui avait besoin d’être renseigné avec fiabilité sur l’état des choses à l’est de l’Europe.

En même temps, c’est très vivant, comme récit, c’est plein de détails, plein de portraits et de scènes intéressantes. Quand il finit par voir le grand Khan, Mongke (« Mangou » dans le texte), l’entrevue est un échec car tout le monde est bourré, des interprètes jusqu’au grand Mongol. Guillaume, qui ne comprend plus rien à ce qu’on lui dit, n’a plus qu’à saluer tout le monde et à s’éclipser.

mongol_dominions.1270825467.jpgTrajet aller de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus connu des voyageurs francophones du Moyen-âge. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Il est plus connu que Rubrouck pour plusieurs raisons. La plus grande des raisons, malgré les erreurs géographiques et les insuffisances du texte, c’est qu’il a donné à son récit une dimension merveilleuse. Marco Polo écrit pour un autre public que Rubrouck. Il écrit en français, et non en latin, preuve qu’il s’adresse aux bourgeois et aux marchands comme lui, et non à un pieux souverain qui veut être informé et éclairé.

Polo est expéditif à propos de bien des contrées traversées : ces gens adorent Mahomet, ils ont de nombreuses villes, ils font pousser telle et telle plante, et j’en ai assez dit! En revanche, quand il approche du désert Taklamakan, qu’il n’a pas traversé lui-même, il prend son temps pour raconter les sortilèges qui arrivent aux voyageurs : « Ce sont choses merveilleuses à ouïr, et difficiles à croire, ce que font ces esprits. Et pourtant c’est comme je vous ai dit, et encore bien plus surprenant. »

Le Vénitien raconte des choses que les lecteurs ont envie d’entendre, et c’est toujours réjouissant d’être en présence de prodiges et d’étrangetés. A Camul, par exemple (Hami, dans le Xinjiang), les hommes aiment danser et chanter. Cette réputation suivra des siècles les différents habitants de cette province. Les voyageurs contemporains aiment imaginer une telle passion pour la musique chez les Ouïgours. Et puis là-bas, à Camul, les hommes sont si hospitaliers qu’ils laissent leur femme à l’étranger pour qu’il se sente bien accueilli : « Et les femmes sont gaies, jolies, folâtres, et fort obéissantes à tout ce que leur mari leur ordonne, et elles aiment cet usage beaucoup. »

On imagine la réaction des lecteurs médiévaux. De même que, plus tard, les photos ethnographiques et les peintures orientalistes allaient être des prétextes à se rincer l’oeil, de même la description de ces coutumes sexuelles nourrissait des rêves de paradis terrestres chez les Européens fascinés.

4 commentaires sur “Voyages dans le Xinjiang : Guillaume de Rubrouck et Marco Polo

  1. Ce Rubrouck est très intéressant. C’est marrant de comparer les deux itinéraires, celui de Marco Polo et le sien. On voit que Marco Polo part plus vers le sud, avant de rejoindre à peu près la même ligne, au nord de l’Himalaya. J’aurais cru qu’ils avaient emprunté la même route. En fait, il devait y avoir plusieurs itinéraires, en plein moyen-âge, ça laisse rêveur.

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