La Bataille d’Alger est-elle toujours tabou ?

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Au festival du film de Belfast, ils ont diffusé La Bataille d’Alger. Un film de 1966, écrit et réalisé par des Italiens, basé sur les mémoires d’un leader du FLN et produit par le tout jeune gouvernement algérien. C’est plus complexe que cela, mais je résume.

Le film est devenu culte car il est fréquemment repris pour exemple d’une situation où une armée officielle finit par perdre une guerre alors même qu’elle avait gagné la bataille principale. Comment gagner l’aspect militaire et policier d’une guerre tout en perdant au final la bataille idéologique et médiatique. C’est un peu ce qui se passe avec les Irlandais d’Irlande du nord, et c’est aussi ce que Bush redoutait avec les Irakiens. C’est la raison pour laquelle il a diffusé ce film au Pentagone, en 2003, comme une sorte de training au traitement des guérillas urbaines.

Le film est bien fait, assez beau, dans le genre realisme italien, à tendance documentaire. Pour éviter d’être taxé de parti pris, le rôle de « colonel Mathieu », un mélange de Massu et de Bigeard, est outrageusement noble et racé. La noblesse putative des Francais est bien entendu le meilleur moyen pour le FLN de se hausser au niveau de l’Histoire.

Après le film, séance de discussion avec la directrice du festival. La Bataille d’Alger était le « Director’s choice ». Une femme française prend la parole. Elle dit que la guerre d’Algérie est un gros tabou en France, qu’on ne l’enseigne pas à l’école, et qu’elle a honte de son pays. Ah ! les Français et leur haine d’eux-mêmes. On devrait les envoyer sur une île et qu’ils nous foutent la paix. Que cette femme ait honte, soit. Elle a bien choisi son pays d’adoption pour soigner ses délices culpabilisatrices. Mais dire que ces événements sont tabous, c’est faux. Moi, on me l’a enseignée à l’école, la guerre d’Algérie, ainsi que les autres guerres, coloniales et d’indépendance.

Et puis il y a eu d’autres films, d’autres débats, des émissions de télé, des livres. Des articles de journaux par milliers. Pourquoi dire que c’est un tabou ? Le film même montre que les journalistes français questionnent le général Mathieu sur la torture. Il y est fait mention de Jean-Paul Sartre qui dénonçait les actions de l’armée française. Sartre était l’intellectuel le plus célèbre de France. Alors, comment peut-on parler de tabou ?

Ce n’est pas la première fois que j’entends des Français dire que ces choses sont cachées. J’ai l’impression que ce sont eux, les Français de l’étranger, qui n’écoutaient pas pendant les cours d’histoire, et qui ne lisent pas les journaux. Et plutôt que d’avouer qu’ils sont peu informés, peu ouverts sur l’histoire et l’actualité, préfèrent incriminer leur pays d’origine pour justifier leur ignorance.

8 commentaires sur “La Bataille d’Alger est-elle toujours tabou ?

  1. Hou la la il va encore nous créer une belle polémique avec ce billet le Sage Précaire….ouh la la la ouh la la ouh la euh oui oh la la et la , na ! coquinou va !

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  2. Entre l’Algérie et la France, cent trente-deux ans d’union dont sept de guerre. Sans même parler de l’enseignement scolaire, la mémoire des familles est porteuse de milliers de références à cette union et à cette séparation.

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  3. Ce film, j’en avais entendu parler dès qu’il est sorti. Et je ne l’ai vu (à la télévision, sur la chaîne parlementaire, pas vraiment une diffusion grand public) qu’en 2000 environ. Que le film ait été caché, ce n’est pas faux.

    Mais comme j’étais déja sur la Terre (et même à l’école) quand les évènements en question se sont passés, j’ai un sentiment de vertige quand je lis tout ce qui raconte que les Français ne savaient pas. Je finis par me demander si je ne confabule pas dans ma tête. La grande manifestation des Algériens à Paris en octobre 1961 (Maurice Papon était préfet de police de Paris), les morts, les noyés dans la Seine, on en parlait le lendemain dans la cour de récréation. Et on trouvait tout ça normal. C’était la guerre. Quelques semaines avant, des Algériens avaient tué le planton du commissariat de police à 500 mètres de l’école. Tous nous avions un grand frère, un oncle, un cousin, le fils d’un voisin, qui faisait la guerre en Algérie. Bien sûr, ceux qui ont fait la guerre sont vieux maintenant, et n’ont pas vraiment envie d’en parler. Surtout quand de jeunes péteux (dont les plus agés ont mon age) leur expliquent qu’ils ont eu tort de la faire.

    Quand même, j’ai l’impression (impression; ça fait trop longtemps que je n’ai pas parlé de ça avec un lycéen) qu’on n’explique pas assez bien de quoi il s’agissait: les Pieds-Noirs étaient nés en Algérie, plus Algériens que les habitants d’Israel d’aujourd’hui ne sont Israéliens. La guerre d’Algérie était une guerre à l’intérieur de la France. Rien à voir avec les autres indépendances. Et comme tout le monde le sait, on dit que l’école et le discours officiel le cachent.

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  4. Dans la salle du cinéma, une phrase revenait souvent parmi ceux qui ont pris la parole : « The French shouldn’t have been there. » Les Français n’auraient pas dû être là-bas, ils n’avaient rien à y faire…
    Je me demande s’ils disaient cela avec l’idée que les Britanniques n’avaient rien à faire en Irlande.
    Mes amis brésiliens m’ont chambré aussi, et il ne semble pas qu’ils aient le sentiment que la présence des Européens au Brésil a exterminé des centaines de cultures et de langues.

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  5. La décolonisation de l’Algérie est assez bien connue. Il y a eu des tas de films, et bien avant, toutes les familles ont quelqu’un qui a participé ou été impliqué par ces évenements. Ce n’est pas l’Algérie qui est un tabou, ni d’ailleurs l’Indochine, c’est la décolonisation de l’Afrique noire. Qui a déja entendu parler de la décolonisation du Cameroun ? Il y a eu, dit Verschave, des centaines de milliers de morts dans les combats qui ont opposé des soldats français et l’armée camerounaise à l’UPC avant et après l’indépendance ; Verschave raconte qu’il a rencontré des barbouzes français qui étaient devenus fous tellement ils y ont fait des trucs graves, mais ça, c’est complètement tabou, même et surtout au Cameroun : le prénom même de Ruben, qui était celui de Ruben Um Nyobé, le leader de l’UPC assassiné par des Français, y est devenu impossible à donner à un gosse.

    La différence entre Algérie et Indochine d’une part, et Afrique noire d’autre part, c’est qu’en Afrique noire, contrairement à d’autres ex-colonies, la France a gardé un gros réseau d’intérêts. Donc, il y a une vraie nécessité de maintenir une sorte de propagande et de censure sur la décolonisation et la période trouble qui l’a suivie : en Afrique noire, la décolonisation qui se serait faite en douceur, avec De Gaulle qui accorde gentiment leur indépendance à tous ces nègres… il aurait mieux valu ne pas l’accorder plutôt que de la faire dans ces conditions.

    Le problème, ce n’est pas tellement de savoir qui est coupable, mais plutôt, à mon avis, de clarifier notre regard sur les minorités algériennes, camerounaises ou autres, qui se trouvent actuellement en France, et sur les relations de la France avec ces Etats. Comme disait Rocard, je crois, nous n’avons peut-être pas vocation à accueillir toute la misère du monde, mais nous avons des devoirs particuliers envers les ressortissants de nos ex-colonies, en vertu d’anciennes relations.

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