Crossroad

Les vieilles chansons américaines qui parlent de carrefours, de croisements, de routes que l’on prend ou pas, sont un des beaux apports de la culture américaine. Les voyageurs charrient avec eux un imaginaire sec, une poétique confuse et une éthique fatiguée qui se sont admirablement incarnés dans le cinéma, la chanson et la littérature.

Les voyageurs, dans ce cas, ne voyagent pas pour le plaisir. Ils travaillent, ils cherchent du travail, ils sont en mission, en déplacement, voire, pour certains, ils migrent.

Le voyage ne doit pas être limité au loisir plaisant et cultivé du poète qui va méditer sur des ruines, ou du philosophe qui admire de grands paysages intouchés. Comme loisir, le voyage n’est qu’une pratique récente. Depuis toujours, le voyage désigne l’activité d’être sur la route, la « voie », pour des motifs professionnels. D’ailleurs, l’anglais « travel » a la même origine que le français « travail ».

Cette jeune nation américaine, construite sur un territoire trop grand pour elle, a dû lancer dans la nature des milliers de « routiers » à cheval et à pied pour couvrir et s’approprier le pays. Les Américains ont fondé une mythologie du croisement des routes.

Symbolisant les choix que l’on fait dans la vie, le croisement renvoie aussi à la croix du Christ, donc au Diable. La légende du blues dit que c’est à un croisement que Robert Johnson a rencontré Satan, qu’il lui a vendu son âme en échange du don de la guitare et de la chanson qui fait frémir. Crossroad, lieu de tous les prodiges.

À leur vieille habitude, les Américains articulent leur propre mythologie à l’antiquité la plus prestigieuse. Quand ce n’est pas l’ancien testament, comme dans les romans de Melville et de Faulkner, c’est la mythologie grecque. À un croisement de deux routes, le roi Oedipe a rencontré un vieillard qui lui a manqué de respect, et c’est là qu’il a tué Laïos, son propre père. Croisement, lieu de tous les destins.

« You can run, you can run », chante le bluesman du delta. Tu peux courir tant que tu veux, tu n’échapperas pas à tes fées, qui t’attendent au détour du chemin.

Ce n’est donc pas un hasard si le poème le plus connu de Robert Frost s’intitule « The Road Not Taken ». Publié en 1916, il a marqué les consciences américaines et il est enseigné à l’école comme nous apprenons les fables de la Fontaine :

« Two roads diverged in a wood and I… / I took the one less traveled by ».

Deux routes divergeaient dans un bois et moi… / Moi j’ai pris celle qu’on emprunte le moins.

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

9 commentaires sur “Crossroad

  1. C’est très chouette, ces histoires de route. On pense évidemment à Kerouac. La publication récente de « sur la route » dans la version originale montre mieux l’aspect récit de voyage que la version modifiée. Kerouac a même ét jusqu’à écrire le texte sur un immense rouleau de papier, pour reproduire la forme d’une route.
    Mais je me demande, si travel et travail ont la même étymologie, est-ce le tripallium, cet instrument de torture à trois pals ?

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  2. Non Ben, Travel vient juste du vieux français qui était la forme ancienne de l’actuel « travail ». De plus je ne sais pas si cette histoire de tripalium est vraie. J’ai toujours pensé que c’était un truc de prof de philo des années 70. Moi, quand j’enseignais la philo, dans les années 2000, je ne parlais jamais de tripalium à mes élèves.

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  3. me revoilà, la musique/chanson américaine est une autre passion, sur le thème de la route et l’errance, avec d’innombrables blues des années 20/30, je vous conseille plusieurs chansons de l’immense Townes Van Zandt (au moins aussi grand que Dylan si ce n’est plus selon Steve Earle), peut-être le plus fin parolier du genre… et les mélodies ne sont pas en reste…

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  4. Je ne connaissais pas. Merci pour ce conseil. J’ai entendu des blues des années 30 chanté par un Français aveugle de la Louisiane ou du Mississipi. Ca doit être du cajun, et c’était très bizarre, très bouleversant. Mais j’ai oublié son nom, peut-être le connaissez-vous ?

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