Des Africains qui préfèrent l’Amérique

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).

monga.1292496313.jpgCélestin Monga, photo Rue89

C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité. 

14 commentaires sur “Des Africains qui préfèrent l’Amérique

  1. Montaigne, en son temps :

    «Paris a mon coeur dès mon enfance. Je ne suis français que par cette grande cité. Grande surtout et incomparable en variété. La gloire de la France est l’un des plus nobles ornements du monde.»

    (et peut-être aujourd’hui associerait-il Boston, New York ou Washington à cet éloge.)

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  2. Interessant billet. Plusieurs questions :
    1) quelqu’un connait -il l’age de CELESTIN mONGA ? Est-il de la génération de MBMBE ? plus jeune non ?
    2) ces penseurs sont(ils des penseurs « post colonialistes » ou tout simplement « africains » et est ce a nous (« nous  » : les occidentaux de le dire ?)
    3)il y’a ine contradiction chez le sage précaire il écrit : « si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres » et aprés l conclut par : « Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.  » pourquoi végéter en irlande si c’est si facile de se mouvoir et de bouger jusqu’aux states ?

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  3. Ces penseurs sont-ils postcolonialistes ? Monga non, certainement pas. Il est économiste, et, autant que je sache, les postcolonialiste parlent de concepts vagues et creux comme l’identité, les cultures, la hiérarchie, et n’ont que peu de connaissances stables en sciences sociales. Mbembe, lui, est très critique vis-à-vis des postcolonial studies, mais sa pensée appartient quand même, à mon avis, à ce courant de pensée.
    Je ne vois pas de contradiction dans ce que j’ai dit, car la facilité dont je parle ne concerne pas l’accès à l’Amérique, mais le discours qui vise à habiller ses choix de migration.

    Je ne souviens pas de cette phrase de Montaigne, Cochonfucius, elle m’intéresse, d’où la sors-tu ?

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  4. Les relations entre les intellectuels camerounais, plus généralement l’Afrique francophone et la France sont compliquées. les Etats Unis sont un peu un moyen quelconque de sortir de ces relations étouffantes et malsaines. Ainsi, si Mbembe est parti aux States dans un premier temps, il est aussi allé à Dakar et aujourd’hui il vit et travaille en RSA. Monga est parti bosser aux States quand la répression est devenue trop forte au Cameroun mais d’autres camerounais vont volontiers au Quebec, comme Ella, je crois, qui était parti à Montréal. Donc, les EU ne sont pas vraiment le centre d’une attraction, plutot une solution d’exil parmi d’autres.

    Le vrai problème, c’est l’attitude de la France envers ces intellectuels camerounais. on peut rappeler que Mongo Beti, leur père à tous, a été gravement censuré pour son bouquin « main basse sur le Cmeroun », avec articles injurieux dans le Monde et menaces policières à la clé, par le gouvernement français, dans les années 80 ; mais j’ai aussi un petit exemple tout frais pour illustrer ça : le Centre Culturel français de Libreville avait invité Mbembe à venir cette année, ce dont je commençais sérieusement à me réjouir ; mais il se trouve que le service « culturel » de l’Ambassade de France a signifié au CCf que la présence d’un politologue aussi subversif que Mbembe dans une institution publique française pouvait nuire aux intérêts de la France, et la conférence de Mbembe a donc été, semble-t-il, annulée. Je dis chapeau.

    Dans ces conditions, comment voulez-vous que les Mbembe et autres réagissent ? Mbembe était très content de venir à Libreville, il avait tout de suite accepté l’invitation du Centre. Les Camerounais se font chier en Amérique, dans des pays puritains avec lesquels il n’y a pas de lien fort. Dès que la France fait le moindre petit geste, il est accueilli avec une immense joie, mais à chaque fois c’est la grosse déception. Le jour où la France décidera d’avoir une attitude correcte dans ses relations avec l’Afrique, Mbembe et les autres lui feront d’énormes déclarations d’amour. Mais la France déçoit trop et depuis trop longtemps. A force de se prendre des rateaux, cet amour s’aigrit et se détourne.

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  5. Intéressante analyse Ben. C’est vrai que les services consulaires, culturels et autres, font parfois un super boulot, et parfois, sont d’une incompétence extraordinaire. Ils confondent trop souvent la prudence et la frilosité.

    Par contre, je ne crois pas qu’on puisse dire que le pays le plus riche du monde, et qui investit le plus dans la recherche, soit un pays d’exil comme un autre pour des universitaires africains.

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  6. Je trouve la réponse de Ben brillante et pertinente. (impertinente aussi…). C’est surprenant cette relation franco-africaine en dent de scie, fascinant presque…en tout cas Dire: « les Etats Unis sont un peu un moyen quelconque de sortir de ces relations étouffantes et malsaines » c’est trés fort et trés juste je trouve. C’est moi qui dit chapeau, il y’a longtemps que je pense çà aussi. Par contre je ne connais toujours pas l’age de Celestin Monga…bonnes fétes Ben.

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  7. C’est marrant de relire ça 3 ans plus tard, alors que je suis justement à Douala pour quelques jours.

    Depuis, un de ces intellectuels camerounais comme Célestin Monga ou Mbembe, qui font partie de la même génération et ont dans les 50-60 ans, Pius Njawé, le fondateur du Messager de Douala, est mort aux Etats-Unis dans un accident de voiture.

    Ce qui a changé (au moins momentanément) c’est l’image de la France, qui ne ressemble plus à une femme aigrie et repliée sur elle-même, mais a pris l’apparence d’un beau militaire qui sent bon le sable chaud.

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  8. Je sais pas si c’est durable, mais par exemple le même Déby (président du Tchad) qui déclarait début décembre « Si les français ne sont pas compétitifs, tant pis pour eux », a affirmé hier « L’Afrique doit soutenir la France. Elle doit remercier la France. »

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      1. oui, mais on dit aussi que le tronc d’arbre qui pourrit dans le marigot ne deviendra jamais un crocodile.

        Ca va? Tu n’as pas trop froid dans tes Cévennes?

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      2. Ecoute il fait un grand soleil, c’est tout ce que je peux dire. Les Cévennes, il peut y faire bien froid, mais à l’abri dans un mazet en pierre, muni d’un poêle à bois, on y est heureux comme un pape.

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