Il faut voyager Pelléas

Hélène Guilmette et Bernard Richter dans Pelléas et Mélisande, Opéra de Lyon
Hélène Guilmette et Bernard Richter dans Pelléas et Mélisande, Opéra de Lyon

 Y en a marre des mises en scène modernes ! Alors, certes, la soprano québécoise Hélène Guilmette est magnifique en Mélisande érotique, et elle a envoûté le public lyonnais par sa voix et son jeu, bien aidée en cela par l’ensemble de la distribution. Mais moi, quand je vais voir Pelléas et Mélisande, je VEUX voir la chevelure de Mélisande qui tombe depuis la plus haute fenêtre de la tour jusqu’au sol.

J’EXIGE de voir Pelléas jouer dans cette chevelure comme un enfant dans des lianes.

Merde, quoi, est-ce trop demander ? N’est-ce pas exactement ce qu’a écrit Maeterlinck ?

Pardonnez cet élan d’humeur, c’est la canicule qui me met les nerfs à vif.

Je profite autant que je le peux de la vie culturelle française. Avant de m’expatrier une nouvelle fois dans une université de la belle Arabie, je trompe la chaleur avec ce qu’offrent les grandes villes de mon pays d’origine.

Alors l’opéra. On ne va jamais assez à l’opéra. C’est idiot, on laisse cet heureux loisir aux bourgeois, aux snobs, aux riches, alors que c’est un art qui tend les bras aux sages précaires et aux jeunes amants. L’opéra de Lyon, pour ne parler que de lui, propose des places à 10 euros, à 13 euros, à 25 euros. On peut y aller seul ou en galante compagnie, quand on trouve des jeunes femmes qui aiment la musique savante.

Et il y en a pléthore en Europe, en particulier parmi les femmes étrengères, exilées en France. Des femmes délicates aux longues mains sensuelles et aux yeux humides. Mais certaines femmes, toute délicates qu’elles soient, vous posent parfois des lapins et vous vous retrouvez tout seul dans votre loge.

Celle qui devait venir avec moi m’a en effet fait faux bond au dernier moment. Impossible d’en inviter une autre : celle avec qui je buvais un thé au moment de l’annulation de mon amie ne pouvait se libérer d’un coup.

Après tout c’était un mal pour un bien : je pouvais passer d’un siège à l’autre selon mes envies, et surtout tomber amoureux tranquillement de la merveilleuse Hélène Guilmette. Je suis sorti de l’opéra tout émoustillé, et la belle Hélène aurait pu me faire faire n’importe quelle sottise. Il ne faut pas sous-estimer les pouvoirs de la voix, et l’opéra est le dernier lieu, dans nos villes contemporaines, où l’on exploite encore à fond les richesses infinies de cet organe profond.

Pelléas 1

Création de l’opéra de Lyon, Pelléas et Mélisande de Claude Debussy était mis en scène par le cinéaste Christophe Honoré. A la baguette, le flamboyant Kazuchi Ono (je dis ça pour frimer, je n’avais naturellement jamais entendu parler de Kazuchi Ono.)

Vous connaissez l’histoire de la pièce de Maeterlinck, je ne vais pas tout vous raconter. Mélisande pleure dans un bois, Golaut l’entend, la sauve et se marie avec elle. Elle s’emmerde au royaume sylvestre de Golaud, et s’amourache de Pelléas, le frère ou le demi-frère de Golaud. Par jalousie, ce dernier tue Pelléas et Mélisande meurt aussi à la fin.

La force du livret réside dans l’atmosphère étouffante de la forêt. La lumière ne pénètre pas, la chaleur non plus. La mer n’est pas loin et pourtant les hommes vivent dans cette obscurité suffocante et magique.

Dans les grottes l’eau est profonde et les bijoux qu’on y perd brillent avec incandescence.

Pelléas 3

La mise en scène, donc, est moderne. La scène se passe dans une espèce de ville banlieusarde. Les décors sont très beaux, du reste, on sent qu’il y a davantage d’argent à l’opéra qu’au théâtre. Honoré a voulu rendre Pelléas et Mélisande plus sexuels, et certaines scènes de sexe sont en effet bien vues. Mais ce n’est pas une idée très heureuse, de la part du jeune prodige de la mise en scène. Il ne fallait pas « sexualiser » Pelléas et Mélisande, car l’érotisme de ce couple vient précisément du fait que les amants ne consomment pas sexuellement leur amour.

La scène centrale (je vous ai déjà dit que j’avais un don pour sentir le moment de la scène centrale, du foyer vibrant d’une oeuvre) le dit explicitement :

Golaud jaloux demande à son fils (d’un premier lit) de lui dire ce qui se passe dans la chambre de sa jeune épouse Mélisande. L’enfant, juché sur les épaules de son père, raconte ce qu’il voit par la fenêtre : Pelléas, l’amant, est avec elle. Ils ne s’embrassent pas. Ils ne se touchent pas. Le feu flambe dans la cheminée. Ils regardent tous deux, immobiles, interdits, dans la direction d’une lumière mystérieuse.

C’est pour moi la scène la plus inoubliable. Peut-être parce que l’action (ou l’inaction) est racontée plutôt que montrée sur scène. Mais surtout parce qu’elle enveloppe toute la magie de la pièce : les deux amants, quand ils sont seuls, ne se touchent pas mais demeurent hébétés, comme pris de folie, de démence, éblouis par la lumière, fascinés et comme drogués.

Cette scène montre combien l’ensemble de l’oeuvre est tout entière pétrie dans une ambiance de délire et de fantasme. La fameuse scène des longs cheveux doit être comprise dans ce sens : c’est un rêve, une fantaisie, probablement un trip de toxicomane.

Alors pourquoi Christophe Honoré s’obstine-t-il à mettre en scène une Mélisande en cheveux courts et à moitié prostituée ? Quitte à moderniser, il aurait pu faire de ces personnages des héroïnomanes, dont la sexualité est inhibée mais dont l’érotisme est exacerbé. Dans ce cadre, Golaud le mari aurait pu, lui, rester l’homme sexuel qui souffre de n’être pas aimé par sa femme. Une femme magnifique et insaisissable, qui accepte le devoir conjugal mais dont l’âme lui échappe dans des vapeurs de toxicité interdits.

Voilà ce qui aurait eu du sens, monsieur Honoré. Car à quoi bon tromper l’attente des spectateurs ? A quoi bon faire jouer la fameuse scène des cheveux côte à côte, comme ça, sans contact physique et sans cheveux longs ?

C’est la grande mode des metteurs en scène d’opéra. Quand ils jouent Carmen, alors que tout le peuple attend L’Oiseau de Bohème, on l’escamote pour bien montrer que Carmen ce n’est pas l’espagnolade.  C’est une mode absurde. Carmen, c’est aussi l’oiseau de bohème, qui n’a jamais jamais connu de loi ;

Pelléas 4

et Pelléas et Mélisande c’est aussi de longs cheveux qui redoublent la forêt profonde d’une féminité toxique et passionnément dégénérescente.

4 commentaires sur “Il faut voyager Pelléas

  1. Tristan bivouaque avec Yseult dans la forêt, mais une épée repose entre leurs deux corps allongés sur le sol.

    Quelque chose (mais pas une épée, on ne sait pas quoi) se tient entre Mélisande et Pelléas.

    Un univers chargé de spleen et de mélancolie.

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  2. Pelléas prenant Mélisande sur le capot de la voiture, en effet ça ne passe pas.
    Puis tant qu’à modifier l’histoire, pourquoi pas l’adapter à une musique plus moderne?

    Je suis comme vous, Guillaume, j’aime les commandeurs qui marchent (sur la table du banquet éventuellement) les Carmen qui ne sont pas des Lulu, les Woyzeck qui ne jouent pas au casino et les Flutes enchantées qui ne sont pas jouées en milieux nazi.

    Juste, juste dans la Tétralogie, j’aime bien qu’on n’insiste pas trop sur le côté délétère, bien assez présent dans le texte, car à force de l’écouter on finit par connaître les paroles allemandes par coeur et on sait bien à quoi on assiste.

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