Mon terrain cévenol : pas de frontières, mais un coeur

Je me suis rendu en Cévennes avec Ben et ses trois garçons, comme chaque été, et avec un Philippe célibataire qui avait envoyé femme et enfant à l’étranger.

C’était une bonne chose de pouvoir fouler une dernière fois mon terrain avant de partir pour l’Arabie. Mes cerisiers sont toujours vivants, malgré la sécheresse de cet été, et la source n’a cessé de s’écouler et de faire une boue délicieuse pour les sangliers.

Ma source d’eau pure à laquelle je bois avec un plaisir si inapproprié qu’une nuit, dans la cabane, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec Brigitte Bardot. Celle de 1965, pas celle de 2015. Je pense que ce rêve était associé à ma source et à mon terrain car la bouche de BB était fraîche et abondante. Mes terres cévenoles, je les envisage comme un jardin d’amour, une oasis torride cachée dans la forêt. Les Brigitte Bardot du XXIe siècle y viendront se reposer et se ressourcer, à mes côtés ou en mon absence.

Mes amis ont donc eu l’opportunité de fouler cette terre, chacun ayant ses rêveries et ses intérêts propres. Ils savent quoiqu’il en soit qu’ils y seront toujours les bienvenus pour des vacances en famille, des retraites spirituelles et des escapades (il)légitimes. Mais pendant que Ben réfléchissait aux potentialités concrètes des lieux découverts pas à pas, Philippe ressentait une gêne. Il voulait savoir exactement où commençait, où finissait mon terrain, et la raison pour laquelle j’étais incapable de lui donner satisfaction.

Je lui disais là-bas, grosso modo, on est plus ou moins sur mes terres.

Et ce rocher, par exemple, sur notre droite ?

Bon, eh bien ce rocher, on va dire que c’est plutôt hors de mon terrain.

Mais là où nous marchons, c’est chez toi ou pas ?

Ah oui, nous sommes chez moi, là, les gars.

Tu en es sûr ?

Oui, pour moi on est chez moi. Dans mon coeur, je suis convaincu qu’on est chez moi.

Ce langage ne peut pas convenir à Philippe. Ce dernier n’a jamais vu les plans du cadastre, donc il est dans l’obscurité la plus totale. Moi, j’ai plusieurs fois exploré la montagne les plans à la main, soit avec mon frère, soit avec l’ancien propriétaire qui m’a vendu ces parcelles. A chaque arpentage, chaque promenade, les limites restaient peu claires, mais cela ne me dérangeait pas. Nous savions que les lieux de vie les plus significatifs (la source et les terrasses plates propices au jardinage) étaient bien situés sur lesdites parcelles, et rien d’autre ne m’importait.

C’est là que j’ai perçu une différence fondamentale entre Philippe et moi. Il disait souvent : « mais où est-il ce terrain ? » comme Henri Michaux sur le fleuve Amazon : « Où est-il ce voyage ? » Certains pensent que la première chose à faire, quand on achète un bien, est de le délimiter et éventuellement de l’encadrer par une barrière ou une corde. Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de faire une chose pareille. Je me contente d’une frontière floue, à la limite de l’inexistence.

Il faut dire que la première fois que nous sommes allés sur mon terrain avec Philippe, sa femme et son fils, nous nous sommes perdus dans la forêt et ne l’avons jamais trouvé. On avait garé la voiture sur la route du Puech Sigal et notre idée était d’atteindre le terrain en descendant par la forêt du haut, chemin que je ne connaissais pas bien. Après une heure d’égarement, je leur ai dit que nous essaierions le lendemain, en montant depuis le terrain de mon frère. Je maîtrise mieux la géographie par le bas, c’est ainsi.

Depuis, quand on parle de mon terrain, Philippe n’est pas négatif mais il énonce calmement qu’il faudrait encore savoir où il se trouve. C’est ici que je vois cette différence entre lui et moi. Une différence métaphysique. Pour Philippe, un être a besoin d’être délimité pour être. Ceci ne s’applique pas dans le cadre de la sagesse précaire.

Dans la métaphysique de la sagesse précaire (au livre gamma bien sûr, mais on peut trouver la même idée dans le delta et bien d’autres livres), certes un être a besoin d’être individué pour être, mais son individuation ne passe pas par sa délimitation. Il s’agit plutôt d’une présence immanente et rayonnante, qui irradie depuis son milieu. Je me tue à le dire, l’individuation est une question d’événement, et non d’espace-temps.

J’avais avancé une idée équivalente à propos des oeuvres d’art, des livres et des films, ce qui compte dans un lieu ce n’est pas son confin mais son coeur. Ce qui le distingue de son voisin ce n’est pas sa frontière, contrairement à ce que l’on dit trop souvent.

L’identité de mon terrain tient dans sa source et les terrasses qui se trouvent en contrebas. Tout le reste c’est de la friche. De la friche essentielle, mais de la friche. De la forêt, du bois, de la montagne. Une montagne indispensable pour la venue au monde de mon oasis érotique, site incontournable, mais non équivalent avec mon terrain.

9 commentaires sur “Mon terrain cévenol : pas de frontières, mais un coeur

  1. pays de Poésie, 12-11-14
    ————————

    Errant au petit jour avec la demi-lune,
    Je trouve en cette friche un calme nonpareil ;
    Timide en son lever se montre le soleil,
    Mars déjà se repose ainsi que fait Neptune.

    Presque rien ne fleurit sur cette terre brune.
    Bientôt viendra l’hiver et son pesant sommeil ;
    Mais cette dormition promet des fruits vermeils,
    Si du moins ce jardin subit la loi commune.

    Mais qu’il la suive ou non, mon plaisir est constant.
    Reflets de ce terrain, images d’un instant,
    Vous emplissez mon coeur, plus que je ne sais dire.

    Qu’importe si le temps nous va tous consumant !
    Glaner, de-ci, de-là, de purs contentements :
    Voilà tout le bonheur que mon âme désire.

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    1. Bravo Cochonfucius ! Quel beau cadeau estival. As-tu composé ce sonnet exprès pour ce terrain cévenol ou est-ce une étonnante coïncidence avec d’anciens vers ?
      Il faudra quand même que les éditions du sage précaire publie un jour un recueil des poèmes que tu as écrits sur la question. Cela fait déjà un beau bouquet de sonnets et autres fables et fatrasies. Serais-tu d’accord a priori ?

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  2. Je voudrais savoir le sage,
    Ton terrain est-il constructible ?

    En terre cévenole,
    Peut-on y planter 1 chalet ?

    Vois-tu,
    Comme toi,
    Je me vois entourée de friches vertes et sauvages
    de chants d’oiseaux et de silence,
    Le bruit d’1 source me siérait aussi-
    Je me vois bien mourir dans 1 tel endroit –
    Seule –

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  3. Il faut avouer qu’avoir choisi les Cévennes lorsque l’on est un amoureux des voyages comme toi est un très beau clin d’oeil à la littérature des récits de voyage, puisque Robert Louis Stevenson, avait traversé cette région avec un âne…

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    1. C’est vrai Florent. Dans le coin, le souvenir de Stevenson est omniprésent. Son image en compagnie de son ânesse Modestine décore les boulangerie et les gîtes de la région propose des randonnées avec âne. En lisière de mon terrain on voit parfois des familles passer avec un âne de location pour refaire le chemin de Stevenson. Ils galèrent un peu en général.
      Moi j’ai lu son récit de voyage ici même dans les années 1990. Je faisais une randonnée d’une semaine avec le même ami Philippe présent dans ce billet. Nous étions trois, avec Agung, et nous traversions une partie des Cévennes à pied, sans ânes mais avec des mauvaises chaussures. Je me suis fait de telles ampoules sur la plantes des pieds que j’ai dû abandonner la balade, aller me faire soigner dans un village et faire du stop jusqu’à un autre village où j’ai attendu mes amis quelques jours, dans un gîte d’étape. C’est dans cette solitude que j’ai lu Stevenson, enchanté de cette prose mais frustré de ne pas pouvoir marcher.

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