Jabal Akhdar en quatre quatre

Un matin, n’y tenant plus, j’ai marché dans la direction des montagnes. Jabal Akhdar, « la Montagne verte ».

Je ne voulais pas attendre d’avoir une voiture, ni de profiter d’une éventuelle virée d’amis. Je désirais fouler ces monts qui décorent mon cadre de vie. Voir. Savoir. Marcher pour voir ce qui se passe derrière l’énorme façade qui barre la vue. Ces montagnes me narguaient, elles me regardaient d’un petit air mutin, comme pour dire « viendras-tu ? »

Tentatrices, séductrices, elles feignaient l’indifférence en faisant chatoyer leurs couleurs.

Dès que je sors de chez moi et emprunte la route, une voiture s’arrête à ma hauteur pour m’épargner une marche inutile. Je ne suis même plus surpris, tellement cela m’arrive souvent. Au village de Birkat el Mawz, c’est un jeune homme au volant d’un 4×4 pourriéreux qui m’interpelle. Il me demande où je vais. « Jabal Akhdar » lui dis-je, les yeux fixés sur la crête. Il propose de m’emmener. Nous négocions un prix pour une visite guidée de quelques heures, toute la journée si je le désire. Zaha est libre, et le prix que nous avons arrêté est supérieur aux émoluments de quelques jours de travail pour lui.

Le problème pour Zaha est que je n’ai pas un sou en poche et que ma carte bancaire française ne fonctionne pas dans les banques de Birkat al Mawz. Il accepte quand même de m’emmener en montagne, assurant que nous trouverons une solution, si Dieu le veut. Je m’en remets au créateur de toute chose et prends place dans la vieille voiture de Zaha.

Au bout de quelques kilomètres, un barrage de police vérifie que toutes les voitures sont bien munies de quatre roues motrices. Cela promet. Le long de la côte, d’imposants ouvrages d’art modifient la montagne : il s’agit de routes d’urgence pour les véhicules qui verraient leurs freins défaillir.

Ces routes n’ont pourtant pas rien d’exceptionnellement dangereux, comparées aux routes du Massif central ou des Alpes. Zaha m’explique que ce sont les Omanais qui n’ont pas l’habitude. Ici, soit les gens viennent de la montagne, comme lui qui revendique d’être un authentique descendant des tribus du Jabal Akhdar, soit on vient de la plaine et on ne s’aventure pas dans les hauteurs. C’est avec le développement du tourisme que l’on a commencé à aller visiter les villages, les cultures, les rivières.

Zaha parle beaucoup, son anglais est « cassé ». Il lance des mots et c’est à l’interlocuteur d’y trouver un ordre possible. Il parle souvent de dinger, je suppose qu’il s’agit d’une profession, quelque chose comme mineur, ou terrassier, quelqu’un qui casse la roche pour construire. Un peu partout, il y a des dingers. Plus tard, je comprends qu’il veut dire danger, mais il prononce tous les sons j en g.

C’est pourquoi il dit Gabal Akhdar au lieu de Jabal Akhdar. C’est la prononciation qui fait consensus d’ailleurs. La lettre J est prononcée G en Oman.

Quand la route descend, Zaha conduit en deuxième. Le moteur rugit, je lui demande pourquoi il ne passe pas la troisième ou la quatrième. Grave erreur me dit-il. En montagne il faut conduire en low gear, et utiliser les freins le moins possible, c’est ce qui est écrit un peu partout sur les panneaux de signalisation. Il m’a semblé qu’on craignait plus que tout le lâchage des freins.

On a tracé dans les montagnes une sorte de route touristique, empruntée par tout le monde, en particulier les riches Qatari et Emirati qui font rugir leur gigantesque bolide. Zaha les traite de maboules. Les bolides forment des « bulles climatisées », pour reprendre le terme de l’écrivain Antonin Potoski.

Il faut imaginer les hauts plateaux parcourus de bulles motorisées, objets frigorifiés pour une humanité pseudo-isolée, flottant tranquillement d’un village à l’autre dans le ciel bleu.

2 commentaires sur “Jabal Akhdar en quatre quatre

  1. J’ai un peu de mal à imaginer à quoi la montagne d’Oman ressemble, alors que j’ai la parole du conteur. Je crois sentir le parfum d’un pays qui a décidé de ne pas vouloir agir sur le monde, d’accepter d’être un spectacle pour les autres qui s’y promènent sans le toucher, un peu comme la France future de « La carte et le territoire » de Houellebecq. Quand les cours vont-ils commencer ? si j’y étais ce seraient les étudiants qui me donneraient la réponse.

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