Comment je suis devenu guide touristique de luxe à Birkat al Mouz, Oman

Un jour, une amie nous demanda si nous serions intéressés de faire visiter notre village et notre région à des touristes fortunés venus de France. A priori non, nous n’étions pas intéressés, mais nous avions tellement d’affection pour notre amie que nous avons dit… mmmmoui pourquoi pas.

Une amie de notre amie avait une agence de tourisme ultra spécialisée pour les plus riches d’entre nous. Enfin, pour les plus riches d’entre vous, parce qu’entre les lecteurs de La Précarité du sage et le sage précaire, un gouffre économique tisse sa toile, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Je ne sais pas trop pour mon épouse, mais pour moi l’oasis de Birkat al Mouz était trop précieuse, trop belle, trop intime pour être partagée avec des groupes de touristes. Comment vous faire comprendre cela ? Mon oasis était ma découverte, mon trésor, mon invention. Ma fille, ma bataille. La plupart des gens qui vivaient en Oman ne le connaissaient pas à cette époque. Je l’ai fait découvrir à des amis de Mascate qui pensaient connaître le pays comme leur poche. Je l’ai même fait découvrir à des habitants de Nizwa et de la nouvelle ville de Birkat al Mouz. Il faut s’imaginer que c’était un joyaux complètement inconnu et que les guides touristiques (les livres du genre Guide Gallimard et Lonely Planet), en français, en anglais et en allemand, n’en disaient que quelques mots, pour indiquer que ce village était la porte d’entrée de la route menant à la montagne, et qu’il était possible d’y faire le plein pour les 4×4.

Or, les voyageurs les plus riches, que faut-il leur offrir ? Ils veulent de l’exceptionnel, du luxe et de la qualité supérieure, mais il veulent aussi de l’authentique, du local et de l’expérience enracinée. Nous pouvions leur offrir cela, non le luxe mais l’exceptionnel et le local. Nous pouvions les emmener dans les ruines les plus incroyables d’Arabie ; nous pouvions même les faire entrer dans des mosquées rares et sublimes. Nous pouvions leur faire vivre une expérience unique, dans les profondeurs de l’islam ibadite dont notre oasis et la vieille ville de Nizwa étaient le coeur vibrant. Nous pouvions le faire, mais cela leur coûterait la peau des fesses, alors mieux valait laisser tomber.

Notre amie nous mit finalement en contact avec son amie, car nous traînions des pieds devant cette proposition. Notre but était de refuser poliment et gentiment l’offre de cette agence de voyage. Je ne savais pas comment le lui dire : nous n’avons pas de temps libre pour le tourisme, et puis nous sommes très occupés, nous sommes des profs d’université, nous avons des livres et des articles à écrire, nous sommes suffisamment payés, nous n’avons pas besoin d’arrondir nos fins de mois. J’essayais aussi de lui faire comprendre que ma femme n’était pas Madame Tout-le-monde, qu’elle avait des compétences qui la rendaient hors compétition, hors normes, sans comparaison avec la meilleure des guides touristiques, qu’on ne pouvait pas s’attacher les services de ma femme avec quelques billets. De mon côté, on pouvait me corrompre assez facilement, mais j’étais un être trop laborieux, il me fallait des mois pour écrire un article de recherche, j’étais trop paresseux, trop jouisseur, trop désireux qu’on me foute la paix pendant les week-ends.

L’amie de notre amie ne désarmait pas, et c’est ce qui me désarma. Elle gardait le sourire et c’était désarmant. Elle disait qu’on n’avait pas à bosser le week-end, que nous pouvions poser nos conditions et qu’elle se débrouillerait avec ses richissimes clients pour faire entrer nos conditions dans ses emplois du temps compliqués.

Nous ne savions plus comment refuser. Ma femme me demanda de ne rien faire qui puisse déplaire ou froisser l’amie qui nous avait mis en contact. Je me lançai à l’eau, toute honte bue, avec mon dernier argument massue : « Le problème, vois-tu, est que tout ce que l’on pourrait offrir est trop cher pour une agence de voyage. J’ai honte de le dire, car ça me fait passer pour un vile capitaliste, et moi-même je n’accepterais jamais de payer autant pour ce genre d’expérience, donc je ne mes sens pas bien de te parler ainsi, mais voilà, nous ne pourrions pas passer de temps avec tes clients à moins de & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure.

L’amie de notre amie ne se départit pas de son sourire et dit : « D’accord ».

D’accord pour & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure ?

Dans ce cas-là, nous ne pouvions plus vraiment faire machine arrière. Nous devînmes à cette minute des guides touristiques pour Français, Belges, Suisses et Québécois fortunés.

Je pense que notre amie entrepreneuse avait l’idée suivante en tête : je vends cette prestation à perte pendant quelques mois, je vois si ça fonctionne et si les clients en ont pour leur argent, et en attendant je vois si je peux trouver du personnel moins cher et tout aussi compétent que ces deux-là pour atteindre à moyen terme à un équilibre dans lequel tout le monde pourra se retrouver.

Du moins, moi, si j’avais été elle, c’est ainsi que j’aurais réfléchi.

2 commentaires sur “Comment je suis devenu guide touristique de luxe à Birkat al Mouz, Oman

  1. Bonjour Guillaume, j’ai moi aussi une agence de tourisme de luxe, réceptive à Oman ! Mais j’ai cru comprendre que vous quittiez le pays… Pouvez vous me contacter par email ou WhatsApp. Je suis en France actuellement.
    Merci d’avance.

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