Le véritable travail n’est pas toujours salarié : Le RSA pour tout le monde

En lisant un reportage de Mediapart consacré aux tensions entre le département du Finistère et certains allocataires du RSA, j’ai été frappé par plusieurs témoignages. On y découvre notamment des femmes diplômées de l’université qui ont fait un choix de vie radical : quitter le salariat pour « travailler dans l’agriculture ».

Leur activité ne leur permet pas encore de vivre entièrement de leur travail. Elles touchent donc le RSA, et j’imagine qu’elles complètent leurs revenus par la vente de leurs légumes sur les marchés et construisent, patiemment, à leur rythme et avec les limites de leurs formations, une activité agricole. Pourtant, le président du Conseil général et les avocats leur répondent qu’elles devraient tout simplement retourner dans le salariat.

Cette réponse révèle, en plus d’un positionnement inhumain dans le champs politique, une vision profondément réductrice du travail. Comme si le seul travail légitime était le travail salarié. Qui peut croire qu’une personne qui cultive la terre, produit une alimentation locale et tente de vivre de son activité n’apporte rien à la société ?

Dans le monde qui est déjà le nôtre, marqué par les sécheresses, les tensions autour de l’eau et les pollutions causées par une partie de l’agriculture industrielle, nous allons avoir besoin de beaucoup plus de maraîchers, de paysans et de petites exploitations agricoles. Nous aurons besoin de femmes et d’hommes capables de produire des fruits et des légumes près de chez nous, avec des méthodes respectueuses des sols et des ressources.

Cet imbécile de politicien breton ne fait que décourager celles et ceux qui ont déjà fait ce choix pour se faire bien voir par une population qui ne semble pas comprendre les enjeux de la vie sur terre.

Le titre et le chapeau de l’article de Mediapart

Le RSA devrait être considéré, dans ces situations, non comme une assistance mais comme un investissement collectif. Il permet à des personnes de construire des activités utiles qui ne trouvent pas immédiatement leur équilibre économique. Nous acceptons bien de soutenir des entreprises pendant leurs premières années et parfois même on dépense des milliards en pure perte, comme Hollande et Macron l’ont fait ; pourquoi refuser ce soutien à des travailleurs indépendants qui produisent un bien aussi essentiel que fruits et des légumes biologiques ?

Plus largement, cette affaire montre les limites de notre conception du travail. Nous continuons à croire que seul le salariat mérite reconnaissance et protection. Pourtant, des milliers de personnes accomplissent déjà un travail utile hors du salariat : agriculture, entretien des paysages, rénovation de bâtiments anciens, petits services de proximité, activités artisanales ou associatives. Ces activités créent de la valeur, mais pas toujours un salaire suffisant.

C’est pourquoi je pense que le RSA fonctionne de facto comme une sorte de revenu universel. Non pas pour rémunérer l’oisiveté, comme ses adversaires le prétendent souvent, mais pour donner à chacun la possibilité de développer des activités socialement utiles qui ne rentrent pas dans les cases traditionnelles de l’emploi officiel.

Le défi de notre siècle n’est pas de remettre tout le monde au bureau. Il est d’aider davantage de personnes à faire un travail qui a du sens, à repeupler nos villages et notre ruralité, à augmenter le nombre d’hectares de terre cultivées et à assainir nos sols, et à trouver des combines pour survivre avec les pénuries d’eau.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Présidentielle 2027 : pour qui voter ? Un petit test de plage

Maintenant que nous sommes entrés dans la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2027, chacun commence à se demander pour qui il votera.

Pour ma part, je ne crois pas que le meilleur critère soit la personnalité des candidats. Je n’ai aucune affection particulière pour les figures connues de la politique française. Les tempéraments, les styles, les petites phrases, tout cela me paraît secondaire.

La question fondamentale est peut-être la suivante : quel est le sens de l’histoire ? Quels sont les phénomènes qui semblent appelés à se développer dans les décennies qui viennent ? Quels sont les sujets véritablement porteurs d’avenir ? Et, à l’inverse, quels sont les faux problèmes, les combats d’arrière-garde ou les nostalgies réactionnaires qui prétendent arrêter le cours des choses ?

Ce qui compte, ce sont les problèmes que les uns et les autres identifient comme prioritaires, et surtout les solutions qu’ils proposent.

Pour répondre à cette question, je vous propose un petit test, à la manière des magazines d’été. Faites-le tranquillement, au bord d’une piscine, sur une plage ou dans un jardin.

Pour chacune des affirmations suivantes, choisissez l’une des quatre réponses :

A : cela va probablement arriver et c’est souhaitable.

B : cela va probablement arriver mais ce n’est pas souhaitable.

C : cela n’arrivera probablement pas, et c’est dommage car c’eût été souhaitable.

D : cela n’arrivera probablement pas et c’est tant mieux.

Le test

  1. En 2050, il ne fera pas plus chaud qu’aujourd’hui. Les sécheresses ne seront pas plus fréquentes. L’eau continuera de couler comme aujourd’hui et les vacances dans le sud de la France ou en Espagne se dérouleront comme elles se déroulent actuellement.
  2. En 2050, une poignée de milliardaires contrôleront, en plus des médias actuels, 90 % des éditeurs et la totalité des manuels scolaires.
  3. En 2050, la population française sera plus diverse qu’aujourd’hui et l’idée selon laquelle les Français d’origine africaine ne seraient pas pleinement français aura pratiquement disparu.
  4. En 2050, le taux de criminalité en France aura augmenté en proportion de la croissance de la population.
  5. Nous serons engagés dans une guerre mondiale ou dans un conflit international majeur.
  6. Le Proche-Orient sera en paix grâce à l’action d’Israël et à l’acceptation de son rôle par l’ensemble de ses voisins. On parlera de Pax Israelica.
  7. La Chine sera devenue la première puissance mondiale tout en évitant la confrontation cataclysmique promise avec les États-Unis.
  8. La natalité repartira fortement à la hausse et les Français reviendront durablement à trois enfants par femme.
  9. L’islam sera encore présenté comme l’un des principaux problèmes de la France par une majorité des commentateurs et responsables politiques présents dans les médias.
  10. Les prévisions du GIEC se seront révélées largement erronées. D’immenses réserves d’énergie fossile auront été découvertes et l’humanité sera entrée dans une nouvelle période de prospérité industrielle comparable à de nouvelles « Trente Glorieuses ».
  11. Les Français auront appris à vivre avec davantage de sobriété matérielle. Beaucoup cultiveront une partie de leur alimentation, disposeront d’un jardin et entretiendront un rapport plus direct avec la terre.
  12. Sans qu’une guerre nucléaire n’ait éclaté, des attaques de drones ou d’autres formes de sabotage auront rendu les centrales nucléaires beaucoup plus vulnérables et beaucoup plus contestées qu’aujourd’hui.
  13. La France ne sera plus un pays vieillissant. La pyramide des âges se sera inversée et l’Europe sera redevenue un continent jeune et dynamique.
  14. Le chômage aura pratiquement disparu. Les allocations chômage auront été fortement réduites et les retraites également, de sorte que de nombreuses personnes âgées de 70 ou 80 ans travailleront encore dans les commerces, les services ou l’agriculture, afin de palier le manque de main d’œuvre dû à la fin de l’immigration.
  15. La France sera redevenue blanche, chrétienne et familiale. Les gens iront tous à la messe le dimanche matin.
  16. La viande sera encore plus consommée qu’aujourd’hui grâce à des élevages gigantesques et industriels. Notre rapport aux animaux n’aura pas évolué d’ici 2050.
  17. Il sera interdit de critiquer l’action de l’Etat d’Israël, qui aura réussi à imposer son narratif aux pays européens, américains et africains.
  18. La Chine aura avalé Taïwan sans coup férir et règnera en maître sur les eaux de l’Extrême-orient.
  19. Les États-Unis auront connu une déflagration et ne vivront plus que grâce à un endettement devenu exponentiel.
  20. Bally Bagayoko entre au Panthéon, avec les honneurs dûs à un ancien president de la république qui a su rester populaire malgré une action jugée timorée.
  21. Une grande partie de l’Europe méridionale est recouverte de millions de panneaux solaires.
  22. La France s’est retirée de tous les territoires et départements d’outremer. La Kanaky est indépendante, les Caraïbes forment un pays confédérale de langue créole.
  23. L’Intelligence artificielle n’a pas opéré la révolution technologique que l’on prévoit aujourd’hui : les data centers ne peuvent fonctionner à du rationnement de l’eau, du rationnement des énergies fossiles et des révoltes populaires.
  24. Seuls les personnes les plus riches peuvent encore prendre l’avion.

La correction

Dites en commentaire combien vous avez de A, de B, de C et de D. Je vous révélerai le candidat qui sera le plus proche de votre façon de voir le monde.

La correction est en réalité très simple.

La politique est souvent présentée comme un affrontement de valeurs. Elle est aussi, et peut-être d’abord, un affrontement de diagnostics.

Le véritable clivage n’est pas entre optimistes et pessimistes. Il est entre ceux qui cherchent à préparer le pays au monde qui vient et ceux qui cherchent à restaurer le monde qui disparaît.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.