Beigbeder : le musée des vanités littéraires des années 2020

Il faut l’admettre sans snobisme : Frédéric Beigbeder est un artisan de la forme. Son émission, Conversation à La Pérouse, est de la bonne ouvrage. Le son est cristallin, le ton maîtrisé, le rythme animé et l’animateur, ce grand couturier du marketing littéraire, manie l’humour avec la dextérité de celui qui doit éviter à tout prix d’être sérieux. Si l’on devait évaluer le produit (l’émission de télé) en tant que bien de consommation culturelle pure, c’est une sorte de chef-d’œuvre. On y rit, on s’amuse, on se laisse porter par ce flot de parole soyeuse. C’est du bon travail.

Mais c’est en même temps effroyable et méprisable.

Car ce qui se joue derrière ce décor si parfait, c’est la photographie glaçante d’un monde littéraire qui a perdu son âme pour ne garder que son portefeuille. L’émission est une vitrine brillante de gloires perdues. D’un côté, les géants du commerce, ces Amélie Nothomb ou Pierre Lemaitre, dont le talent est indéniable mais qui ont été transformés en marques, des produits de grande distribution prêts à être déballés. De l’autre, cette caste obscure et influente : les écrivains comme Christophe Oni-dit-Biot, les directeurs de collections, les juges de prix, les critiques littéraires, les directeurs de suppléments culturels, bref ces « médiateurs » qui ne valent pas par leurs écrits, mais par leur pouvoir de faire ou de défaitre les réputations dans ce petit Paris.

Lire aussi : Birmane, de Christophe Ono-Dit-Biot, un roman qui pose problème

La Précarité du sage, 2008

C’est ici que le paradoxe devient grinçant. L’émission est brillante, mais le milieu qu’elle célèbre est d’une stérilité affligeante. On y voit des gens qui ne parlent pas pour partager une pensée, mais pour confirmer leur appartenance à un club. Leurs livres ? Souvent secondaires, voire médiocres. Leur influence ? Décisive, car elle est celle du « entre-soi ». C’est une industrie qui ne produit pas de la littérature, mais de la visibilité. Elle vend de l’image, pas de l’art.

Regarder Beigbeder, c’est comme assister à une réception de la haute société où tout le monde salue tout le monde, où les compliments pleuvent comme des confettis, et où l’on se demande avec un certain malaise : « Mais qui est-ce, vraiment, et qu’ont-ils créé ? »

Et pourtant, il y a une utilité perverse à ce spectacle. Si ces mémoires-là sont vaines, elles sont précieuses pour les historiens. Dans 50 ans, quand on voudra comprendre comment le monde littéraire des années 2020 a sombré dans une forme de décadence élégante, où la qualité a été sacrifiée sur l’autel de la rentabilité et du réseau, on ouvrira cette émission. Elle servira de preuve. Une preuve de ce que l’on a perdu : la capacité à critiquer, à oser, à être imparfait.

Les émissions de Beigbeder sont donc une œuvre d’art magnifique du fait même qu’elles constituent un document d’archive accablant. C’est le portrait d’un milieu qui a réussi l’impossible : vendre de la culture en se garant contre tout risque, en s’abritant derrière un entre-soi bourgeois où l’on ne rencontre jamais que des échos de soi-même. Un plaisir visuel, mais une pauvreté spirituelle absolue. Et c’est peut-être cela, la plus grande honnêteté de l’émission : un écrivain qui n’invite que des gens qui pourraient lui être utiles ; des auteurs mondains qui se renvoient la balle et l’ascenseur.

Laisser un commentaire