
Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.
C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.
C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.
Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »
Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.
Ce n’est peut-être pas tellement le fait de faire parler le passé au service des obsessions du présent qui est gênant, c’est plutôt de présenter un montage truqué comme une espèce de preuve dans une interview de Marine Le Pen qui renvoie dos à dos son père et Mélenchon, pour bien faire ressortir qu’elle, Marine, a rompu avec ce vieil antisémitisme qui était celui du FN original. Ça fait presque de la peine pour Jean-Marie, le vieux menhir, trahi par sa propre fille avec l’assentiment fielleux d’Erner… comme si l’extrême droite française allait arrêter d’être antisémite. Je trouve ça absolument gerbique. Depuis, toutes ces petites gênes que j’avais ressenties vis-à-vis de France culture ressortent, je suis désolé pour tous les journalistes qui ont montré leur désaccord avec le maintien d’Erner à la matinale à la rentrée, mais je n’arrive plus à écouter France culture, je passe mon temps à scroller sur Instagram, c’est une vraie catastrophe.
Même tableau dans Le Monde avec un texte d’un prof de l’EHESS dont j’ai oublié le nom, qui accuse LFI de mobiliser des tropes antisémites pour séduire un électorat probablement maghrébin, sans apporter aucune preuve, mais en dénaturant une étude sur la tolérance en France qui dit à peu près le contraire. Il y a un seuil de malhonnêteté intellectuelle qui discrédite complètement ces médias authentiquement « de référence », c’est vraiment dommage. Au moins, le Monde publie ça en tribune, alors que France culture semble assumer comme sa rompre voix le délire d’Erner.
Pauvre Erner, moi aussi j’ai adoré ses matinales, ça fait mal de voir dans quel état il se met.
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Je t’imagine bien scroller sur ton téléphone, et t’en vouloir en même temps.
Pour Erner, j’ai proposé sur ce blog une solution. Non pas le virer mais faire encore pire, un remède thérapeutique de l’ordre de l’amputation d’un membre gangréné : lui interdire de traiter le sujet d’Israël, laisser ça d’autres. Lui imposer une sorte de cure de repos à l’intérieur même de son emploi. Un peu comme un prof pédophile qu’on enverrait à l’enseignement à distance, ou un policier à la gâchette trop lourde qu’on muterait dans les bureaux de le Juridictionnelle…
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