En Europe, enfin, et ses hauts parapets

Je vous écris ces quelques mots autour de ma voiture, où j’attends que ma chère et tendre sorte de son université.

Le dernier billet de ce blog situait encore la sagesse précaire dans la Péninsule arabique, et je désirais informer les lecteurs que j’étais parvenu à la quitter en pleine nuit en slalomant entre les missiles yéménites.

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

Munich connaît de très beaux automne et ça me fait un bien fou après tant d’Arabie. Mon voyage hors de la péninsule n’a pas été héroïque, mais la poésie des bateaux ivres ne s’embarrasse pas de comptes rendus fidèles à la réalité. Il suffit de transposer des nuits blanches dans des aérogares et des transports tremblants.

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

Quand je sors de notre appartement dans la banlieue sud de Munich, après la pluie, l’odeur des arbres mouillés me bouleverse. Plus que jamais, j’associe la verdure et les arbres avec la vie.

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides

J’adore l’Arabie et les pays du Golfe persique mais, comme toujours, c’est le froid et les couleurs de la végétation qui me manquent quand je me trouve loin de l’Europe.

Moi qui peignais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des hommes-fleurs et les glorieux pets,

Pèlerin ébloui des grandes mosquées bleues,

Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

Je crois avoir écrit plusieurs fois sur ce blog le vers de Rimbaud sur l’Europe aux anciens parapets. À chaque fois que je reviens de Chine, d’Amérique ou d’Arabie, je repense à ce vers.

Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Le poème en entier, Le bateau ivre, m’accompagne bien sûr depuis l’époque où j’étais aussi jeune que l’auteur de ces vers. Une écriture adolescente qui s’amuse avec la culture de son époque, qui imite, qui plagie, qui pastiche les romantiques, les symbolistes et surtout les parnassiens.

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau

Un adolescent qui s’ennuyait chez sa mère et qui, déprimé par l’humiliation infligée par les Allemands, ne voit plus aucun sens à son existence si ce n’est de tout quitter et pour aller s’enivrer. À seize ans, il fuguait pour se marrer avec des amis au café tapageur. Entre jeunes précaires et artistes véritables, ils ne se limitaient pas à créer des œuvres valables : ils voulaient surtout se moquer des tics de langages des poètes qui se prennent trop au sérieux.

Dans Le Bateau ivre, il n’y a pas que le symbole de la libération, de la fuite et de la liberté amère, il y a aussi une manière de dire aux Parnassiens qui l’accueillent lors de sa fugue : « Les mecs, on vient de se prendre une rouste pas possible par les Boches, les Prussiens nous ont proprement mis la fessée, et vous voudriez qu’on s’extasie sur des vers débordant de mots rares et précieux ? En voilà tant que vous voulez des vers précieux, et vous allez les admirer, mais moi je vous préviens, je n’y crois pas un instant à vos langueurs, pas plus que je ne crois au drapeau, à la poésie et à l’art ! »

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

C’est amusant car, au moment même où je me remémorait le poème de Rimbaud écrit après la défaite de 1870, je partais au restaurant dans le quartier dit « français » de Haidausen. J’ai demandé aux Allemands d’où venait toute la francophilie de ce quartier, et personne ne put me répondre. Une petite recherche m’apprit que cela venait de la même guerre, 1870, vue ici comme glorieuse et triomphante. Les noms français des rues et des places sont là pour commémorer les victoires militaires.

Et bizarrement, des Français sont venus s’installer dans ce quartier et ont ouvert de nombreux lieux de culture et de restauration, donnant un goût franchouillard à ses charmantes rues arborées.

Ah, l’Europe, avec ces vieux parapets !

2 commentaires sur “En Europe, enfin, et ses hauts parapets”

  1. Oui moi aussi je me suis bien longtemps demandé d’où venait ce goût mélancolique des Anglais pour des noms de défaites ou de désastres… Waterloo Station, Trafalgar Square…. Pourquoi pas Passage des Bérézinas tant qu’à faire?

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