Bilan statistique de 2025

Il est l’heure de faire les comptes.

On se souvient que l’année dernière s’est terminée sur le fil, avec un nombre de vues tellement maigre que l’on craignait la récession. Lors du bilan de 2024, les objectifs de croissance établis étaient donc assez peu ambitieux :

« on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. »

La Précarité du sage a fait beaucoup mieux finalement, sans forcer.

Bonne année 2026 depuis Diriyah

At Turaif, Diriyah, le 31 décembre 2025

Nous passons la soirée du réveillon sur le site historique le plus joli de la capitale saoudienne. Il s’agit de la ville en terre qui abrita le premier « État saoudien », à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

Ils en ont fait un lieu très bien équipé et très bien éclairé. Les Saoudiens y viennent en masse pour profiter du récit national tout en se régalant dans les nombreux restaurants et cafés à disposition.

Entre le site historique et les lieux de consommation, une passerelle permet de traverser le Wadi Hanifa qui a creusé une petite vallée. C’est charmant et photogénique.

Tout cela est un peu cher. Il ne faut pas s’attendre à y voir beaucoup d’ouvriers. Mais c’est la Saint Sylvestre, ce soir on n’est pas chômeur et si on est précaire, on le demeure dans le luxe.

Un groupe d’une musique supposément traditionnelle mais branchée sur de gros amplis et baignée de synthétiseurs, me fit fuir. Je me réfugiai dans le café librairie où nous n’achetâmes aucun bien culturel.

Seulement des cafés, des chocolats chaud et une pâtisserie que je ne connaissais que sous la plume de Roland Barthes : le financier.

Photo (c) Hajer Thouroude

Trop d’étrangers dans les musées saoudiens ? Dépasser le réflexe du cliché

On entend souvent, en Arabie Saoudite, que les administrations culturelles et les musées compteraient « trop d’étrangers ». Les Egyptiens et les Libanais trouvent parfois qu’il n’y a pas assez de choses arabes. Certains Saoudiens préféreraient qu’on rende justice aux Saoudiens. L’argument revient régulièrement, parfois avec insistance, parfois comme une évidence. Il est à la fois partiellement vrai et profondément banal.

Car au fond, tout le monde trouve toujours qu’il y a trop d’étrangers quelque part. Les Anglais le disent à propos des médecins. Les Français le disent à propos de tout et de n’importe quoi. Et ailleurs, on le dira à propos des universités, des hôpitaux ou des institutions culturelles. Rien de très spécifique, donc, ni de très intéressant.

Il n’y a guère que les amateurs du Louvre pour ne pas se plaindre du trop-plein d’Italiens et de chefs d’œuvres égyptiens, puisque nos armées et nos savants les ont pillés innocemment. Cette boutade dit quelque chose d’important : la question n’est jamais seulement celle de la présence étrangère, mais de la légitimité qu’on lui accorde.

Alors, quelle est réellement la situation qu’il faut regarder en face en Arabie Saoudite ?

Il est vrai que l’on ne fait probablement pas encore assez appel à des professionnels saoudiens, notamment dans certaines fonctions clés : conservation, recherche, écriture curatoriale, direction artistique. Il existe parfois une solution de facilité qui consiste à se tourner vers des profils français, britanniques, italiens, allemands, libanais, maghrébins ou égyptiens. Ces professionnels ont un savoir-faire reconnu, souvent ancien, qu’ils ont su mettre en avant, structurer, théoriser, rendre visible à l’international. Ils savent se présenter, se vendre, et inscrire leur travail dans des réseaux déjà existants.

Ce recours n’est ni illégitime ni absurde. Il permet de lancer rapidement des projets, d’atteindre des standards internationaux, de gagner en crédibilité. Mais il peut aussi devenir un réflexe un peu paresseux. Et à ce stade de développement du paysage culturel saoudien, on peut se demander s’il ne faudrait pas aller plus loin, faire plus d’efforts, prendre davantage de risques.

Dans le champ artistique, on observe déjà une volonté affirmée d’intégrer des artistes saoudiens. C’est un point essentiel, et il ne faut pas le minimiser. Mais là encore, une autre question se pose : ne voit-on pas trop souvent les mêmes noms ? Ahmed Mater, Manal AlDowayan, Mohannad Shono, pour ne citer qu’eux, occupent une place importante, et à juste titre. Leur travail est solide, reconnu, structurant. Mais peut-être est-il temps désormais d’ouvrir plus largement le jeu. De regarder du côté des artistes nés dans les années 2000. D’accepter des pratiques moins installées, moins immédiatement lisibles, moins rassurantes. D’accompagner l’émergence plutôt que de capitaliser uniquement sur des figures déjà consacrées.

La même réflexion vaut pour les chercheurs, les écrivains, les auteurs de textes curatoriaux et critiques. Là aussi, l’ouverture existe, mais elle pourrait être plus audacieuse, plus systématique. Écrire l’histoire, produire les récits, formuler les cadres théoriques : tout cela ne devrait pas rester majoritairement importé.

Cela étant dit, il serait naïf d’oublier une chose essentielle : partout ailleurs, les grands musées sont eux aussi remplis d’objets, de récits et de voix étrangères. Le Musée d’art islamique de Doha, par exemple, expose très peu d’œuvres directement issues du Qatar. Et cela ne choque personne. Au contraire, c’est précisément cette ouverture qui fonde son intérêt et sa portée internationale.

Si l’on voulait construire des musées ou des publications culturelles composés à plus de 50 % de contenus strictement saoudiens, le risque serait réel de produire des institutions excessivement provinciales, refermées sur elles-mêmes, peu attractives au-delà de leur contexte immédiat. Et, au fond, peu intéressantes, y compris pour les publics locaux.

L’enjeu n’est donc pas de remplacer une domination étrangère par une fermeture nationale. Il est de trouver un équilibre. Un équilibre entre expertise internationale et production locale. Entre transmission de savoir-faire et montée en compétence. Entre reconnaissance des figures établies et pari sur les générations à venir.

Rien de très original, sans doute, dans cette conclusion. Mais c’est précisément parce qu’elle est peu spectaculaire qu’elle mérite d’être répétée. À mesure que le secteur culturel saoudien se structure, cette question de l’équilibre, plutôt que celle du « trop » ou du « pas assez », devient centrale.

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Le sage pirate dans un parc à oiseaux exotiques

Joyeux Noël depuis l’Arabie Saoudite

Nous passons les fêtes de Noël à Buraidah, dans la province de Qassim. Cette ville ne joue pas de rôle particulier dans l’histoire de Jésus mais nous y avons des amis mauriciens. Ils sont musulmans, comme nous, mais ils fêtent Noël car à Maurice, il y a des jours fériés pour toutes les religions de la nation. Là-bas les gens fêtent tous Noël, l’Eid et le Diwali.

Nous sommes allés dans cette province de l’Arabie pour un déplacement professionnel au centre duquel se trouve le Musée Régional de Qassim.

L’année dernière, nous avons fêté Noël en tournant autour de la Kaaba, en compagnie de musulmans internationaux venus faire un petit pèlerinage d’hiver.

C’est donc une habitude chez Hajer et moi de fêter Noël comme ça l’est chez de plus en plus de familles musulmanes, pour la raison que la dimension religieuse en a été quasiment vidée par le commerce et la consommation.

Le musée de la région de Qassim est en cours de rénovation et de transformation. Selon le concept en cours au ministère, il sera consacré au thème des Palmiers et des dattes, et notre amis mauricien en est le directeur.

Nous avons donc reçu comme cadeau de Noël une boîte de dattes dites Ajwa Royal. Cultivées dans la ville sainte de Médine, les dattes Ajwa sont petites, presque noires, et tellement concentrées qu’elles ont un goût de réglisse chocolaté.

Un délice proche du miracle.

Art national, art international : l’exemple des Chinois, du cinéma tunisien et d’Ahmed Mater

Ahmed Mater, Magnetism, Biennale d’Art Islamique, Jedda, février 2025

Les nombreux musées qui ouvrent en ce moment en Arabie saoudite ont pour but de célébrer le patrimoine du pays tout en s’ouvrant à la culture internationale. On cherche donc, comme le tout nouveau Red Sea Museum le fait à Jeddah, à concilier archives et créations, patrimoine et innovation, art traditionnel et art contemporain.

Mais à quoi peut ressembler l’art « contemporain » saoudien ? Un consensus apparaît dans toutes les cultures du monde : l’art contemporain, c’est ce qui constitue le marché de l’art, et ce marché est pour l’instant entre les mains des investisseurs qui n’imposent pas leurs goûts personnels mais suivent les courbes des cotes d’artistes.

Or si les acteurs du marché de l’art n’imposent pas leur goût, leurs choix et leurs investissements ne peuvent éviter d’imposer un goût, une tendance plutôt qu’une autre. En général, ils privilégient des œuvres qui parlent de la culture d’origine des artistes, mais avec les codes et les techniques artistiques en vogue en occident : Magnetism d’Ahmed Mater, par exemple, est clairement saoudien du fait qu’on y voit une représentation de la Kaaba, mais est en même temps très apprécié en Europe car très conceptuel et simple : un cube en aimant au centre, des épines de métal autour dont la forme et le mouvement sont déterminés par le bloc central. Simple, efficace, astucieux, ce travail permet de méditer sur les questions de la foi, de l’attraction spirituelle, de la liberté et de l’aspect collectif du fait religieux, avec une économie de moyen remarquable. Œuvre on ne peut plus saoudienne, on ne peut plus islamique, et en même temps éminemment bankable dans les salles de ventes, les galeries et les musées internationaux.

Je me demande dans quelle mesure ce que je viens de dire correspond aux critiques décoloniales qui accompagnent la sortie de tel film tunisien ou libanais : ce film est parlé en arabe mais le scénario fut « conçu et écrit en français avant d’être traduit en tunisien » comme l’écrit Khalil Khalsi dans sa belle critique de Where the Wind Comes From d’Amel Guellaty.

Je me posais des questions similaires sur le cinéma chinois d’art et d’essai qui me paraissait magnifique mais très peu apprécié par les Chinois eux-mêmes.

Lire aussi : La Chine éternelle sur grand écran

Chines, 2007

Ces questionnements avaient été confirmés par une conversation avec un chercheur en cinéma que j’avais rencontré à Belfast.

Lire aussi : Des films asiatiques en France

La Précarité du sage, 2009

Faut-il pourtant rejeter ces films et ces œuvres qui sont faites sous l’influence d’une mode venue d’ailleurs ? Je ne cesse de les défendre au contraire. J’admire le travail d’Ahmed Mater ainsi que les films chinois dont j’ai parlé il y a vingt ans. Et pourtant j’approuve la critique de Khalil Khaldi.

L’apparent paradoxe se résout de la manière suivante : ce qui est problématique dans les œuvres qui cherchent à plaire aux marchés de l’art, c’est leur éventuelle propension à conforter les clichés racistes que les Occidentaux nourrissent sur les cultures d’où viennent lesdites œuvres.

Or, il y a chez Mater et chez les cinéastes chinois une volonté de nous intéresser sans pour autant se vautrer dans nos préjugés.

Rima Hassan et l’exposition des petits trésors glanés en prison

Le média décolonial Parole d’Honneur (PDH) a invité Rima Hassan, député européenne pour un entretien de plus de deux heures qui a tourné autour de son engagement militant et politique.

C’est une réunion assez émouvante où les activistes français d’origine africaine profitent de la présence de Rima Hassan pour lui témoigner de la reconnaissance et de l’affection. Ils ont vécu comme une divine surprise l’émergence de cette figure politique qui défendait les Palestiniens sans jamais s’excuser et surtout en faisant face, avec le sourire, à l’extrême hostilité des journalistes qui n’avaient de cesse de la provoquer.

Dans cette émission de PDH, Rima se comportait comme une jeune femme de son temps, sans chercher à jouer un rôle.

À la fin de l’émission, elle a sorti une boîte dans laquelle se trouvaient des objets qu’elle avait ramassés dans les prisons où elle a séjourné en Israël, lors de l’arrestation de la Flotille de la Liberté.

Ces quelques objets, abandonnés par d’anciens prisonniers palestiniens, sont pour la plupart des mots d’amour et de dévotion. Un chapelet constitué de noyaux d’olives, des élastiques de pantalons recouverts de noms et de paroles, et des médailles faites en mie de pain durcie, frappées des noms de celles et ceux qui peuplaient l’imaginaire des prisonniers.

Ces petits trésors intimes, Rima Hassan va les donner à une galerie de Lausanne pour en faire une exposition. Quand j’ai vu cela, mon cœur de muséographe s’est serré. Je me suis senti spontanément, personnellement, concerné par cette idée de musée : une galerie faite d’une collection infâme d’objets adorés par des hommes maudits, des femmes rejetées. Je vois d’ici le musée que l’on pourrait créer : la dévotion des prisonniers.

En attendant c’est une simple exposition. Très belle idée d’exposition qui, je l’espère, sera itinérante pour que je puisse la visiter quand elle se trouvera dans une de mes villes de passage.

Rima a passé du temps dans une prison israélienne pour nulle raison spécifique. L’injustice dont elle a été victime, elle ne s’en drape pas pour émouvoir le chaland ; elle préfère informer, se battre et rigoler. Dans la même période, l’ancien président Nicolas Sarkozy a publié un livre auto-complaisant sur ses jours passés à la prison de la Santé. Lui est coupable de corruption et de collusion avec un terroriste et un dictateur libyen. À chacun ses héros.

Du pur point de vue artistique, la Sagesse précaire choisit Rima Hassan.

Red Sea Museum, le nouveau musée de Jeddah chante la Mer Rouge

Mahrous Abdou, Red Sea Corals and Fish, 2023 (tapisserie, Égypte)

Un musée maritime vient d’ouvrir en Arabie saoudite. Le Red Sea Museum est consacré à l’histoire longue et foisonnante de cette mer qui se termine par le canal de Suez.

Quand vous pensez Arabie Saoudite, dorénavant, il convient d’ajouter la mer à vos images de désert. Et quand vous pensez Mer Rouge, vous pourrez ajouter ce musée à vos souvenirs de lecture d’Henri de Monfreid et de Romain Gary.

Le choix de Jeddah s’impose comme une évidence. Ville portuaire depuis des siècles, porte d’entrée des pèlerins venus de l’ensemble du monde musulman vers La Mecque, Jeddah a toujours été la cité d’Arabie la plus ouverte sur le monde. C’est dans sa vieille ville, Al-Balad, au cœur d’un bâtiment historique du XIXᵉ siècle, la maison Al-Bunt, que le visiteur est invité à explorer ce territoire fascinant. Dès les premières salles, cartes anciennes, objets maritimes, archives, œuvres d’art contemporain et documents scientifiques s’entremêlent pour raconter une histoire sans frontières nettes : celle des routes, des échanges, des paysages sous-marins, des croyances, des pèlerinages, des mythologies et des cauchemars.

Photomontage de Maala Andrialavidrazana

Le Red Sea Museum tient à la fois du musée d’art, du musée d’histoire naturelle, de l’institution ethnographique et du centre de géographie historique, sans jamais donner le sentiment d’une accumulation confuse. Cette maîtrise se ressent dans l’organisation spatiale :

  • le rez-de-chaussée s’ouvre comme un vaste hall, évoquant à la fois une gare maritime et un marché au poisson, mais des poissons de luxe, pas des harengs et des sardines. Le rez-de-chaussée est lieu de flux et de rencontres.
  • Le premier étage, à l’inverse, est composé d’une succession de chambres presque domestiques, comme dans un hôtel de province. Un hôtel de voyageurs et de représentants de commerce. Cet étage invite à une déambulation plus intime.
  • Enfin, le troisième étage est un café sur le toit, espace que j’interprète comme la cabine d’un bateau : quand on sort sur le pont, on peut voir à bâbord le port et la mer ; à tribord la grande place et la belle mosquée Al-Rahman.
Le sage précaire sur le toit-terrasse du RSM, Jeddah, décembre 2025

L’ensemble se visite sans fatigue car l’équilibre est atteint entre objets naturels, archives, création contemporaine et contenu audio-visuel.

Une équipe au sommet de la muséologie contemporaine

Cette cohérence tient beaucoup à la qualité de l’équipe qui a porté le projet. Le commissariat général a été supervisé par Mona Khazindar, figure majeure de la scène muséale saoudienne, forte de plus de vingt ans d’expérience dans les musées de Paris et du Proche-Orient, aujourd’hui conseillère auprès du ministre saoudien de la Culture. La rénovation du bâtiment a été confiée à François Chatillon, référence incontournable dans le domaine des monuments historiques. Quant à la scénographie, elle est signée par l’agence Nathalie Crinière, garantissant une grande diversité d’ambiances et une attention constante portée à l’expérience sensorielle du visiteur.

Entre science, foi et navigation

Dans la nef centrale, une grande table animée retrace les millions d’années de l’histoire géologique de la Mer Rouge. Au fond, une ancre monumentale du XVIIᵉ siècle, récemment remontée des fonds marins, agit comme un point d’ancrage symbolique. Entre ces deux pôles, une vitrine rassemble des objets rares et profondément émouvants : boussoles indiquant la direction de La Mecque, conçues comme de petites boîtes finement décorées ; miniatures colorées où la Kaaba côtoie la mer, les montagnes et les mosquées. Ces objets, à la fois naïfs et sacrés, résument l’essence même de la civilisation de la Mer Rouge : populaire, voyageuse, pieuse et mercantile.

Oriental Blue, d’Anish Kapoor

L’art contemporain d’ici et d’ailleurs

L’art contemporain irrigue l’ensemble du parcours, avec une attention particulière portée à plusieurs générations d’artistes saoudiens aujourd’hui reconnus à l’international. Leurs œuvres, disséminées dans le musée, dialoguent entre elles et avec les collections historiques.

Dès le rez-de-chaussée, l’installation We Are Coral de Manal AlDowayan capte le regard. Des fils suspendus au plafond, chargés de pièces de verre, composent un récif corallien vu par en dessous. La beauté de la lumière et de la transparence entre en tension avec la conscience aiguë de la fragilité de cet écosystème, plaçant le visiteur dans un état esthétique volontairement inconfortable. En écho, les peintures de Shadia Alem présentent une série de sirènes issues d’un livre d’artiste manuscrit en arabe, figures mythiques surgissant d’un imaginaire maritime, à la fois féminin et enfantin.

Les sirènes de Shadia Alem
Le livre d’artiste de Shadia Alem

Au premier étage, plusieurs salles sont consacrées à La Mecque et au pèlerinage. C’est là que l’on découvre Magnetism d’Ahmed Mater : une œuvre devenue emblématique, où la Kaaba est figurée comme un aimant autour duquel des épingles métalliques se courbent en un mouvement circulaire. Une méditation visuelle puissante sur la dévotion, l’attraction spirituelle et la dynamique collective du rite.

People in Context, de Faisal Samra

Plus loin, une chambre entière est dédiée à Faisal Samra et à son projet People in Context, qui recouvre murs et écrans de photographies et de vidéos documentant les métiers traditionnels de Jeddah. Parmi eux, un artisan du bois explique la fabrication des moucharabiehs caractéristiques du quartier ancien Al Balad : Ahmed Angawi. Ce n’est qu’à la fin de la visite que l’on découvre qu’Angawi est également artiste.

Au troisième étage, il signe l’encadrement du café : une composition de modules de bois imbriqués qui, à y regarder de près, dessine des vagues et des silhouettes de poissons emportés par le mouvement.

Du récif suspendu de Manal AlDowayan aux vagues de bois d’Angawi, le musée propose ainsi une méditation plurielle sur la mer, portée par des artistes issus d’un pays que l’on associe rarement à l’univers maritime.

Je n’évoque pas tous les artistes saoudiens exposés au RSM, j’en oublie et non des moindres : Abdulhalim Radwi que je considère comme le père de la peinture moderne saoudienne, ou la photographe Reem Al Faisal.

Moath Alofi, quant à lui, son œuvre est mise à l’honneur cet hiver puisqu’une exposition temporaire lui est consacrée, une série de photos sur le bâtiment du musée lui-même avant sa rénovation. Je n’ai pas pu visiter cette exposition, à cause d’un billet d’entrée qu’il fallait payer sur une application que je n’ai pas réussi à faire fonctionner.

L’idée que je veux faire passer ici est que l’art saoudien est non seulement bien représenté dans ce musée, mais qu’il l’est intelligemment, d’une manière qui ne le distingue pas du reste de la narration artistique globale.

Un dialogue international

L’art international n’est pas en reste. Oriental Blue d’Anish Kapoor résonne dans une salle entièrement baignée de bleu au premier étage.

Robert Polidori, Photographies digitales imprimées sur toile, 2019.

Le Marocain Mohssin Harraki présente une série de gouaches rendant hommage au grand géographe médiéval Al-Idrissi. Le photomontage de l’artiste malgache Maala Andrialavidrazana, d’une puissance visuelle remarquable, a d’ailleurs été choisi par le ministère de la culture pour illustrer la couverture du catalogue du musée.

Photomontage de Maala Andrialavidrazana

Un musée francophile… pour le moment

Un dernier point retiendra particulièrement l’attention des visiteurs francophones. La présence insistante d’artistes, de photographes et d’écrivains de langue française traverse l’ensemble du parcours, du XVIIᵉ siècle à aujourd’hui. À tel point que l’on pourrait imaginer, à partir de ces seules œuvres, un musée parallèle intitulé La Mer Rouge vue par des yeux francophones. Cette prégnance, sans doute appelée à évoluer, témoigne pour le moment d’une relation fructueuse entre la culture saoudienne et le travail reconnu des acteurs français dans le domaine des musées, du patrimoine et de l’édition. À bon entendeur salut.

Ne m’accusez pas d’être nationaliste, pour l’amour de Dieu, mais j’ai trouvé émouvant de voir tant d’œuvres et de témoignages venus de France. En toute hypothèse, on peut présumer que cette francophilie inattendue est directement liée aux équipes muséographiques que j’ai mentionnées plus haut.

En revanche, le jeune médiateur qui me fit visiter le musée ne semblait pas très satisfait de ce qu’il voyait comme une hégémonie culturelle. À la fin du parcours il me confia : « Si vous avez le bras long et que vous connaissez des gens haut placés dans les ministères, peut-être pourriez-vous leur dire d’exposer moins de choses européennes et davantage d’œuvres saoudiennes. »

Portraits d’Egypte, de Denis Dailleux

Si le sentiment de ce jeune homme perdure et s’il est partagé en haut lieu, alors c’est le moment pour vous lecteurs francophones de vous rendre à Jeddah avant que les accrochages ne changent et ne toilettent toute cette collection française au profit de Dieu sait quoi.

Autochtone de Jeddah, de Paul Castelnau, 1918 (à moins que ce ne soit un autoportrait…)

Un artiste du bois en plein Jeddah

Ce décor de cinéma, c’est un coin de Jeddah, la grande ville portuaire d’Arabie Saoudite. On l’atteint en flânant dans les ruelles de la vieille ville.

C’est le studio d’un artiste jeune mais déjà renommé qui est originaire de Jeddah et qui est spécialisé dans le travail du bois. Inspiré par les espèces de Moucharabiés de sa ville natale, il les réalise et il s’en écarte pour proposer des choses plus personnelles.

Si vous regarder bien cette porte, vous verrez une sorte d’oiseau car l’artiste joue sur la géométrie des modules de bois pour faire varier les formes.