Dans les montagnes d’Arabie. Rijal Almaa

Mon chauffeur et moi avons négocié un prix raisonnable pour qu’il me conduise jusqu’à Rijal. Il est content. Très content. Trop content peut-être. À voir sa mine réjouie, je finis par me dire que je me suis fait avoir.

Je suis trop impatient d’atteindre le village de Rijal pour faire des pauses ou demander des explications. Nous nous arrêtons seulement pour faire la prière dans les mosquées de bord de route.

L’une d’elles est fermée. Une autre est ouverte mais la salle d’eau est fermée. Nous sommes obligés de frapper à des portes pour qu’un joli Sheikh, à la longue barbe blanche, nous ouvre. Nous pouvons enfin utiliser les toilettes et faire la toilette sacrée pour nous trouver en état de pureté suffisante pour nous prosterner devant le Créateur.

C’est là, pieds nus sur la moquette que nous nous présentons. Il s’appelle Ahmed. Il me propose de diriger la prière. Je lui dis non. Il insiste par politesse. « Tu conduis la voiture, cheikh Ahmed, donc tu conduis la prière. Tu es mon imam aujourd’hui. » Il rigole.

J’arriverai au seul hôtel du village en fin de journée.

Cet hôtel n’est pas mentionné sur Google, ni sur les sites connus, ni sur l’intelligence artificielle, dont on exagère parfois les ressources. C’est mon ami Ahmed, chauffeur et imam du jour, qui l’a trouvé en téléphonant à des copains, et à des copains d’amis. J’ai réservé la chambre au téléphone, dans un arabe tellement rudimentaire que le propriétaire m’a donné une grande chambre alors qu’il avait en stock des petites chambres pour homme seul.

Cela dit, la vue de ma chambre était belle.

Je sortis visiter ces belles maisons anciennes. Émerveillé, je marchais très lentement et m’arrêtais longuement.

Après une exploration paresseuse et passionnée à la fois, je me suis assis et j’ai laissé tomber la nuit sur moi.

Le vent se leva et la douceur du soir était exquise.

J’aurais voulu savoir dessiner.

J’aurais voulu que ma femme soit là avec moi.

Bonne nuit et bons baisers de Rijal.

Dans les montagnes d’Arabie. Al Namas: un facteur Cheval entrepreneur

Je me réveille à Al Namas d’humeur plus légère qu’hier. L’air s’y fait plus respirable, sans doute parce que mon corps s’est acclimaté aux 2000 mètres d’altitude. La fraîcheur est délicieuse. En chemise, je me promène sans gêne ; le soleil tape, certes, nous sommes en juillet, mais dès qu’on trouve un peu d’ombre, l’air devient d’un agrément rare.

Je pars à la recherche d’un café sans succès. Pas à l’hôtel, pas davantage dans les rues. On trouve en revanche le café arabe : une infusion légère, ocre plutôt que noire, servie dans de petites tasses, accompagnée de dattes. Et surtout, je trouve facilement de quoi petit-déjeuner à la manière saoudienne ou indienne : plats de fèves, de lentilles, de pois chiches, de fromage. C’est simple, nourrissant, et très bon.

Je décide de visiter un palais dont j’ai entendu parler. Il n’y a ni transport collectif ni voiture de location. Plutôt que de passer par une plateforme de taxis, je tente le stop. C’est une manière comme une autre de tester mon autonomie, et aussi de ne pas me sentir piégé dans un lieu faute de moyens de sortie.

Une voiture s’arrête au bout de cinq minutes. Le conducteur ne parle pas anglais. Je me débrouille en arabe approximatif, sans savoir très bien où je vais. Nous trouvons finalement le lieu grâce à Internet. Il ne le connaît pas, ce qui m’étonne. Mais il accepte de m’y conduire, refuse d’être payé, puis propose de revenir me chercher deux heures plus tard pour poursuivre la route ensemble. Cette fois, je paierai.

Le palais s’appelle Al Meqr, mais je note sur la porte d’entrée un nom anglais qui donne peu envie et qui, surtout, prête à confusion : Al Meger Touristic Village. En arabe, le mot « touriste » n’est pas mal vu ni péjoratif. En tout cas, ce n’est pas un village vacances, mais un ensemble architectural qui se visite parce que bizarre.

On croirait une œuvre d’art brut, un peu comme le Palais idéal du facteur Cheval dans la Drôme. Une explosion de couleurs, une profusion de motifs. Je ne sais pas s’il l’a construit de ses propres mains ; probablement pas. Mais tout laisse penser à un projet personnel, un peu fou… peut-être un peu mégalo…

A-t-il fait appel à des ouvriers venus du sous-continent indien ? Oui, peut-être des Égyptiens aussi, certains motifs évoquent leur drapeau dans les pierres mêmes de l’architecture. Le plus fascinant est cette réinterprétation libre et généreuse de l’art mural traditionnel de la région d’Assir. Les formes sont nouvelles, les couleurs s’échappent des conventions. C’est vivant, inventif, et franchement, j’ai trouvé assez enchanteur.

Autour du palais, un petit ensemble de maisons en contrebas s’accroche à la falaise. Elles forment un hameau tourné vers les vallées profondes. Nous sommes bien dans les hautes terres du Sarawat, où l’œil se perd.

Dans les montagnes d’Arabie. De Baljuraishi à Al Namas

Al Namas, « Heritage Village »

Saïd me conduit sur les routes de montagne. À nouveau, je pique du nez. Je ne suis pas dans ces montagnes depuis très longtemps et l’altitude continue à rendre ma respiration un peu difficile. À cause de cela, j’ai mal dormi la nuit dernière : je me réveillais fréquemment à cause d’une sensation d’étouffement.

Quand la voiture roule, je suis bercé, et je m’endors par moments. Je suis un peu navré vis-à-vis de mon camarade Saïd qui mériterait au moins que je lui tienne compagnie et discute avec lui.

Nous arrivons en fin de journée dans une ville dont je n’avais jamais entendu parler auparavant : Al-Namas. C’est là que je vais passer la nuit. Je remercie Saïd, qui me dépose à la porte d’un hôtel.

À l’hôtel, je prends une douche, le change et je décide d’aller visiter le centre-ville d’Al-Namas. En sortant, je m’aperçois qu’il fait frais. Pourtant, nous sommes fin juin, en Arabie Saoudite, l’un des pays les plus chauds du monde. Mais ici, il convient de s’habiller pour ne pas attraper la mort. Je préfère retourner dans ma chambre pour prendre une petite veste et un foulard que j’avais emportés par précaution, sachant que je me rendais en montagne.

Toujours un peu vaseux, je commence à marcher dans le centre-ville. J’ai immédiatement une bonne impression. La ville semble dotée de nombreuses maisons à l’architecture intéressante, probablement vernaculaire, mêlant pierre et terre. Il y a aussi beaucoup de monde dehors. On sent une vie quotidienne animée et bon enfant, faite d’un mélange de populations : Arabes, immigrés, travailleurs originaires du sous-continent indien, qui sortent du travail en cette fin de journée.

Il règne une atmosphère détendue, une vie de café, de discussions sur les trottoirs, de rencontres après le travail. Les gens dînent tard, je suppose, car tous les restaurants sont vides entre 18 et 19 h00.

Après avoir marché un bon moment, mon regard est attiré par des bâtiments anciens. Il s’agit d’un vieux quartier qui a été rénové avec soin. Je ne sais pas s’il faut une autorisation pour y entrer, car il semble y avoir des installations à traverser, mais je décide de tenter ma chance. Des travailleurs me voient passer et ne me disent rien, alors j’explore un peu.

C’est bien une vieille ville, un centre historique agréable à parcourir, avec de nombreux petits commerces : cafés, souvenirs, produits locaux. Il semble que ce soit un quartier pensé pour le tourisme, mais un tourisme essentiellement local. Pour l’instant, je ne croise pas de visiteurs.

La scénographie du quartier est soignée : des tapis suspendus au-dessus des allées, des portes traditionnelles assemblées en une sorte de grande paroi, comme une toile abstraite et géométrique. L’ensemble est de bon goût. Je me demande qui est responsable de cette mise en scène.

Je croise plusieurs personnes qui semblent y travailler. À un moment, un Saoudien m’aborde, me salue et me serre la main. Il me demande comment je vais et ce que je fais ici. Il me demande si je suis commerçant, si je travaille dans le quartier.

Quand il comprend que je suis simplement de passage, il m’explique que je n’ai pas le droit de me trouver là. Ce n’est pas un quartier ouvert, mais un village patrimonial encore en rénovation, en préparation pour une grande fête prévue le lendemain.

Il m’invite pourtant à revenir. Il me dit : « Revenez demain, vous êtes invité parmi les VIP pour la grande soirée. »

J’apprendrai plus tard qu’une fête est organisée en l’honneur du gouverneur de la province, l’émir. Je ne sais pas s’il s’agit de son anniversaire ou d’un autre événement, je n’ai pas bien compris. Mon arabe n’est pas encore assez bon.

Je ne promets rien mais assure que si Dieu le veut, je serai là en chair et en os.

Dans les Montagnes d’Arabie. De Dhee Ayin à Baljuraishi

Saïd, qui m’accompagne dans mon exploration d’Al-Baha et de ses environs, fait très attention à son poids, car il a été obèse. Aujourd’hui, il n’est pas en surpoids. Il est plus grand que moi, un peu plus jeune aussi, mais il pesait plus de 125 kilos il y a quelques années. Il a donc mis en place un programme pour maigrir, basé sur un régime alimentaire particulier et, surtout, sur la marche en montagne.

C’est autour de la quarantaine qu’il a commencé à pratiquer la randonnée, une activité encore peu courante en Arabie saoudite. Il a marché régulièrement et appris à s’orienter en montagne. Ce n’est pas un homme qui a grandi dans ces montagnes comme un enfant issu d’une famille paysanne. Son père était commerçant, et Saïd a lui aussi suivi cette voie avant de prendre sa retraite le plus tôt possible. Prendre sa retraite à 45 ans est quelque chose de courant dans le système saoudien.

À partir de ce moment-là, Saïd a changé de mode de vie. Il a perdu du poids, appris l’anglais, et s’est ouvert à de nouvelles pratiques. Il a la force de volonté des individus capables de se réformer et de se maîtriser, ce qui lui permet de mener les conversations avec assurance et humilité. Une fois assuré d’un revenu régulier, il s’est lancé dans une forme de découverte plus active du monde. Il a marché dans les Alpes et dans d’autres massifs d’Europe et d’Asie. Ces expériences l’ont conduit à porter un nouveau regard sur les montagnes du Hijaz, qu’il considère comme dignes d’exploration, autant que les Alpes.

Lorsque nous étions à Dhee Ayn, il m’a proposé de monter jusqu’en haut du village. Il était heureux de voir que j’étais prêt à le faire. De toute façon, je l’aurais moi-même demandé. La montée sur le piton rocheux, dans la chaleur, demande un effort important. Pour lui, c’est devenu un plaisir et une planche de salut.

Il a suivi des cours d’orientation et il est aujourd’hui un guide de moyenne montagne certifié qui essaye de toucher une clientèle saoudienne désireuse de pratiquer ce sport un peu nouveau. Nous avons échangé sur la possibilité de futurs projets ensemble, notamment dans les montagnes saoudiennes. Je me demande s’il serait possible d’organiser une randonnée le long de la crête de la montagne du Hijaz, par exemple de La Mecque jusqu’au Yémen. Il me promet d’y réfléchir et d’étudier la faisabilité du projet.

Chemin faisant il apprend que je suis moi-même un habitant de la montagne, et je lui dis quelques mots de mon terrain des Cévennes. Il propose alors de me faire visiter une coopérative d’apiculteurs dans la commune de Baljuraishi.

Je donne mon accord avec enthousiasme mais je peine à garder les yeux ouverts. Nous remontons vers les hauteurs et ma respiration redevient courte. Je m’endors.

Dans les Montagnes d’Arabie. D’Al Baha à Dhee Ayin

Le sage précaire fatigué dans un cadre islamique. N’ayant pas pris de photo d’Al-Baha, j’ai pensé que ce portrait pourrait illustrer avantageusement un récit de voyage en montagne arabique

Al-Baha, capitale de la province du même nom, je l’ai visitée dès l’aube. L’altitude coupait ma respiration, ce qui me réveillait et entrecoupait mon sommeil. Je me suis donc baladé à la recherche d’un café ouvert. C’est un endroit sympathique, mais ce n’est pas vraiment une ville. Je n’ai pas identifié de centre-ville. Je regarderai plus précisément l’histoire de cette cité, qui semble être plutôt un centre agricole, avec énormément de champs en terrasses dans les collines qui l’entourent. Cela a plutôt l’air d’être un grand centre d’échanges, de marchés et de commerce pour les produits agricoles.

Les parcs y sont très importants, apparemment. Beaucoup d’investissements ont été faits dans ces espaces, qui sont agréables, mais qui manque d’eau. Le musée régional est fermé, mais il promet d’être magnifique, car l’architecture est très impressionnante. Elle ressemble à un cylindre incliné. Ce qu’on peut en voir de l’extérieur est assez grandiose. Les grandes baies vitrées permettront aux visiteurs de faire communiquer l’exposition avec les montagnes environnantes, car le musée est situé en haut d’un piton rocheux. Tout autour, comme je l’ai déjà dit, on trouve des fermes avec des champs en terrasses.

J’ai trouvé, à force de discussions, le nom et le numéro de téléphone d’un homme qui accepte de me conduire et de me faire découvrir la région autour de la ville. En particulier, je désirais ardemment visiter le village de Dhee Ayn. Je ne savais pas exactement où c’était, mais les photos que j’avais vues m’intéressaient beaucoup. C’est un village en pierre sèche qui semble assez extraordinaire. Et lui, Saïd, me conduit. Le prix est assez modeste.

Chose à savoir pour ceux qui voudraient visiter l’Arabie saoudite : cela ne coûte pas très cher d’avoir un accompagnateur connaisseur, qui parle anglais, un Saoudien de la région, très sympathique et très serviable. Pour cent ou deux cents euros, on peut s’assurer une journée entière de découvertes dans des endroits non desservis par les transports en commun et peu connus du grand publics. Il me conduit vers ce village, qui se trouve en fait au fond de la vallée. Il y a une route toute neuve, creusée dans les années 1980, avec de nombreux tunnels. Il faut au moins une demi-heure pour que la voiture la parcoure en entier.

Quand on arrive en bas, on a une sensation très étrange : un village de pierre sombre sur un massif rocheux blanc.

Dhee Ayin, province d’Al-Baha

Il y a quelque chose de très fort, de très grand. Le village a été entièrement rénové, mais de façon respectueuse. On ne voit pas de traces de ciment ou de mortier. Il n’y a guère que la mosquée à laquelle on a ajouté un minaret. Mais à part cela, c’est très sobrement réalisé.

La chaleur est absolument suffocante, car on descend de plusieurs centaines de mètres d’altitude. Mais surtout, après cette visite d’une architecture dont je ne sais pas s’il faut la qualifier de vernaculaire, Saïd me fait découvrir que la visite ne s’arrête pas là. Il faut encore descendre sur le côté pour rejoindre la source d’eau. Car le nom du village, Dhee Ayn – “Ayn” en arabe signifie “la source” – évoque justement cela.

Effectivement, il y a un contraste frappant entre la sécheresse, la minéralité du village, et la verdure en contrebas : cultures de café, d’arbres fruitiers et de fleurs, là où les habitants se lavaient et s’approvisionnaient en eau potable. Le paysage de cette eau qui coule dans un falaj, avec des sycomores gigantesques, des manguiers et d’autres arbres fruitiers, est véritablement paradisiaque. Il semblerait qu’il soit autorisé d’y camper, si l’on demande la permission.

Ce village a quelque chose de vraiment majestueux. Cet ensemble dégage une grande noblesse. Je mets en doute l’idée selon laquelle il aurait été occupé par de simples paysans. Je pense qu’il s’agissait d’un clan d’une grande importance. Il y a, je ne sais combien de centaines d’années.

Mon ami Saïd me dit : “Tu as sans doute vu sur Internet que Dhee Ayn a été construit il y a 400 ans. C’est faux.” Selon lui, la réalité est bien plus ancienne. Il m’en donne pour preuve des inscriptions en pierre, rédigées dans une langue antérieure à l’arabe. Ce serait donc un village datant de l’ère préislamique. Mais je n’ai pas d’opinion sur la question. Je ne suis convaincu par aucune théorie jusqu’à présent.

Ce dont je suis certain, c’est que cela devait être un lieu habité par une famille puissante, un clan influent, ou peut-être même une famille royale, qui venait ici pour profiter de la source. Il se dégage des lieux une grande noblesse. Dhee Ayin a des airs de château fort médiéval.

Dans les Montagnes d’Arabie : une semaine entre Al Baha, Assir et Jazan

Le sud-ouest de l’Arabie Saoudite m’attire depuis longtemps. Je vais vous raconter brièvement ce périple qui m’a conduit d’Al Baha à Jazan, en suivant les plus hautes montagnes d’Arabie.

Le sommet Jebel Sawda, au centre de la carte, s’élève à près de 3 000 mètres.

Les villes les plus hautes de ce royaume se trouvent entre 2 et 3000 mètres d’altitude. Il faut imaginer un massif du Vercors moins forestier, avec des cultures en terrasses et de nombreuses villages.

Arrivé à Al Baha, le voyageur ressent vite une sorte de fatigue. Au bout de quelques heures, une difficulté à respirer. La nuit dans la chambre d’hôtel, réveil pour cause de souffle court. C’est l’altitude. Je m’y habituerai au bout de deux ou trois jours.

Les voitures de location me sont interdites pour des raisons sans intérêt. Je vais devoir me débrouiller pour circuler dans le pays. Problème : il n’y a pas de bus pour aller dans les lieux que j’ai projeté de visiter.

Illumination Poétique : une traversée sensible de l’art contemporain saoudien

Visiter Illumination Poétique au musée SAMOCA de Riyad, c’est plonger dans un condensé rare d’art contemporain saoudien. Cette exposition, modeste par la taille – une vingtaine d’œuvres seulement –, frappe par la justesse de sa sélection et la puissance de ses propositions. Elle réunit plusieurs des artistes les plus influents de la scène saoudienne actuelle, dans une approche à la fois intime et universelle. On y ressent un ancrage profond dans le réel du pays, sans jamais céder au didactisme.

Dès l’entrée, le ton est donné avec l’installation Guardians of the Trees de Manal Al-Dowayan. Cette œuvre participative enveloppe le visiteur dans un dialogue silencieux entre mémoire familiale et invisibilisation du féminin. Quatre grands panneaux arborent des arbres généalogiques manuscrits, en majorité en arabe, conçus chacun par une main différente. Suspendues entre eux, des feuilles d’or gravées de prénoms féminins forment un nuage flottant, une constellation de mémoires longtemps effacées. Ce travail, fruit de discussions intimes entre l’artiste et des dizaines de femmes, réinscrit dans l’espace muséal la présence absente des mères et des grands-mères, trop souvent effacées par le système patronymique arabe. L’or des feuilles, loin de tout clinquant, évoque ici le précieux de la mémoire retrouvée.

Plus loin, on retrouve Ahmed Mater, figure incontournable de l’art saoudien contemporain. Ancien médecin, son œuvre mêle savoir scientifique et regard critique sur les transformations du pays. Une de ses pièces joue avec les codes de l’imagerie médicale – radiographies, scans – pour questionner les représentations du corps et de l’identité. Une autre, photographie monumentale de La Mecque, capture un instant suspendu entre lumière et pierre. La Kaaba, centrée comme un cœur battant, est encerclée par une spirale de travaux, de minarets et de grues. C’est une image puissante, presque cosmique : le cube sacré irradiant dans un monde en mutation. Le regard de Mater sur la verticalité des constructions, sur les lignes de fuite vers le ciel, compose une œuvre à la fois critique et contemplative.

Plus loin, une sculpture de M. Angawi, artiste basé à Jeddah, réinterprète le vocabulaire de l’architecture islamique. Une série de modules en bois s’enchâssent en portes successives, sans colle ni clou, créant une profondeur visuelle qui évoque tout à la fois les mashrabiyyas, les seuils sacrés et le mihrab des mosquées. Cette sculpture devient un passage, à la fois matériel et spirituel, vers l’intérieur de soi comme vers la profondeur de la terre.

Ce qui frappe dans Illumination Poétique, c’est l’absence de didactisme. On ne nous impose pas un thème – et pourtant, des lignes souterraines se dessinent : mémoire, transmission, identité, transformation. La commissaire argentine, issue de l’équipe de Bienalsur, réussit le pari d’une lecture croisée Sud-Sud : l’exposition a d’abord été montrée en Amérique du Sud, puis à Riyad, et s’envolera vers la Chine. Ce parcours planétaire, loin des circuits classiques de l’art occidental, inscrit cette exposition dans une géopolitique esthétique émergente, harmonieuse et contemporaine.

Illumination Poétique est une traversée sensible, parfois méditative, souvent lumineuse. À travers les œuvres, c’est une Arabie saoudite plurielle, en dialogue avec elle-même et avec le monde, qui se donne à voir. Une Arabie où l’art devient le lieu d’une mémoire retrouvée, d’une parole libérée, d’une poésie en construction.

L’Entrepôt projette un film bouleversant sur l’avortement au Yémen

Les Lueurs d’Aden : un film d’Amr Gamal, sorti en 2023. Titre original : « المرهقون » (Al Murhaqoon), ce qui peut se traduire par « les Accablés ».

C’est grâce à Laurent Bonnefoy, directeur de recherche au CNRS et chercheur au CERI, spécialiste du Yémen et de l’Arabie Saoudite, que je suis allé au superbe cinéma L’Entrepôt, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. Ce soir-là, on y projetait Les Lueurs d’Aden, un film bouleversant d’Amr Gamal, dont le titre anglais, The Burdened, me semble d’ailleurs plus évocateur et plus fidèle à l’original arabe. « Burdened » signifie “chargé d’un fardeau”. Je ne sais pas si ce mot existe en anglais, mais en français, il faudrait dire “les gens alourdis d’un fardeau”.

Ce fardeau, c’est la quatrième grossesse d’Israa. Avec son mari Ahmed, ils ont déjà trois enfants. Ils ont perdu leur emploi, ou en tout cas, leurs salaires sont suspendus à cause de la guerre et des difficultés de l’État yéménite. Ils veulent donc avorter.

Tout le film repose sur cette décision. C’est un film extrêmement bien écrit, d’une efficacité narrative remarquable. Je n’y ai décelé aucune imperfection, ni esthétique ni dramatique. Franchement, c’est le meilleur film que j’ai vu au cinéma depuis le début de 2025. Chaque plan est utile, nécessaire à la narration, et en même temps d’une grande beauté. Amr Gamal est un cinéaste que je ne connaissais pas mais dont je veux tout voir désormais.

On apprend dans le film que, si l’avortement est interdit au Yémen, il fait néanmoins l’objet de débats au sein des autorités religieuses. Certains estiment que, sous certaines conditions, il ne serait pas forcément un péché. C’est sur cet espoir que repose toute la quête du couple.

Ce qui est bouleversant, c’est qu’il s’agit d’un couple fonctionnel. Ahmed et Israa s’aiment profondément, ils aiment leurs enfants. Ils ne sont pas égoïstes, ils ne cherchent pas à se “débarrasser” d’un enfant. Ils n’en peuvent juste plus. La vie est devenue trop dure. Le coût de la nourriture, du loyer, des écoles est trop élevé. On les voit changer d’appartement pour une maison décrépite. Leur décision n’a rien de léger : ils veulent cet avortement par nécessité absolue.

La tension est telle que le mari, à bout de nerfs, finit par lever la main sur sa femme. Mais il s’effondre immédiatement, en larmes, demandant pardon à trois reprises. C’est Israa qui porte la famille à bout de bras. C’est le cas dans ma vie, dans la tienne : la femme est le pilier d’une famille. Mais ici, l’homme, déchu de son rôle traditionnel de soutien financier, s’effondre peu à peu. Et ce sont les femmes qui vont lui sauver la vie ainsi que ses apparences.

C’est une famille qui a tout pour être heureuse mais qui, dans la modernité, se retrouve incapable d’assumer un enfant de plus.

Après la projection, Laurent Bonnefoy a repris le micro pour un éclairage passionnant. Il nous a révélé que le film avait été financé en partie par des fonds saoudiens. Ce qui est surprenant, car on pourrait penser que l’avortement est totalement tabou en Arabie Saoudite. Mais ce financement montre peut-être qu’au sein des pays du Golfe, en Arabie Saoudite comme au Yémen, certains pouvoirs souhaitent ouvrir le débat : jusqu’où peut-on discuter de l’avortement ? Dans quelles conditions peut-il être acceptable ? Le cinéma se fait ici porteur de débats trop sensibles pour être vraiment lancés sur la place publique, mais assez cachés dans les festivals et les plateformes de streaming pour nourrir des réflexions parmi une certaine élite culturelle.

Ce film était une expérience marquante pour moi, qui ai passé tant de temps dans des hôpitaux similaires avec la femme de ma vie pour des problématiques inverses de celles que connaissent les personnages du film. Et L’Entrepôt fut un cadre parfait pour cette dernière soirée à Paris. Ce type de cinéma, avec son café confortable et son ambiance accueillante, me manque souvent dans les pays où je m’expatrie parfois.

Hommage à la rue Paul Bert. De la renaissance d’une ville française

Ce matin, en sortant de ma chambre de location, j’ai ressenti une joie inattendue, une sorte d’élan d’amour pour la rue Paul Bert, dans le 3ᵉ arrondissement. Une rue qui, pour beaucoup de Lyonnais comme moi, n’évoquait rien d’autre qu’un axe de passage, un tronçon urbain sans saveur, où l’on ne s’arrêtait pas.

Soyons précis : cette analyse se limite à la section qui part de la Place du Pont jusqu’à la rue Villeroy. Au-delà, évidemment, la rue Paul-Bert est beaucoup plus pittoresque, mais tout le monde le sait déjà, on ne va pas revenir là-dessus.

Je suis né tout près, dans le 7ᵉ arrondissement, en 1972. J’ai grandi à quelques pas, j’ai étudié la philosophie dans une université voisine. La rue Paul Bert, je la connais depuis toujours. Et depuis toujours, elle était terne, grise, indifférente. Une rue qu’on empruntait sans jamais la remarquer.

Je prends le lecteur à témoin : personne n’a de souvenir romantique, épique ou poétique dans la rue Paul Bert.

Mais aujourd’hui, en 2025, je la redécouvre. Une transformation spectaculaire. Couleurs, lumières, commerces. Une rue autrefois oubliée est devenue une rue vibrante. Des boutiques en tout genre, des étals débordants, des passants affairés. Un dynamisme économique évident. Et signe paradoxal de cette prospérité retrouvée : la présence de mendiantes, venues rappeler aux passants que donner en période de Ramadan rapporte des hasanat, ces bonnes actions comptabilisées pour l’au-delà. Les mendiants ne s’installent pas dans les rues désertées, ils vont là où circule l’argent.

Au détour d’une arcade, un nom attire mon regard : Galerie Dubaï. L’intérieur, un foisonnement de tissus, de parfums, d’encens, de babioles orientales. Une impression de souk, une parenthèse arabesque au cœur de Lyon. La rue Paul Bert est devenue une rue arabe. Et c’est un beau signe de renaissance.

À ceux qui s’indignent et s’écrient : Ce n’est pas la France !, je réponds : Au contraire, c’est la France qu’on aime, une France de commerçants, de travailleurs, de bâtisseurs. Une France qui se lève tôt et se couche tard. Hier soir, à minuit, la boulangerie en face de mon appartement était encore ouverte. Ce matin, dès 8 heures, elle accueillait des clients depuis pas mal de temps. Quelle plus belle image de l’énergie française ?

Je trouve deux barbiers qui peuvent s’occuper de les cheveux et de la barbe, mais ils sont tellement occupés que je dois revenir une heure plus tard.

Dans cette effervescence, je croise même des youtubeurs et instagrammeurs en pleine captation. Ils filment, commentent, documentent cette métamorphose urbaine. Une ville bourgeoise comme Lyon, avec ses façades Art déco, ses avenues cossues, sait bousculer les clichés, grâce à des rues comme celle-ci, une rue qui vit, qui crée, qui commerce.

Alors, hommage à la rue Paul Bert.

Hommage aux Arabes de Lyon.

Hommage à la France, celle qui n’a pas peur de ses enfants, ni de son propre avenir.

La naissance de l’Islam dans un monde antique plein de sages et de mages

On a souvent tendance à penser que l’Islam naît au Moyen Âge, parce que son apparition au 6ᵉ siècle après J.-C. coïncide avec ce que l’Occident appelle le « haut Moyen Âge ». Mais cette classification est trompeuse. Pour comprendre les origines de l’Islam, il faut le replacer dans un monde qui relève encore de l’Antiquité. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas médiévale : elle ressemble davantage à l’Inde, à la Chine ou à la Grèce antiques, où les religions sont multiples et souvent marquées par des croyances et des pratiques que l’on qualifierait aujourd’hui de superstitieuses.

Dans cet univers, les formes de religiosité se répartissent en deux grands types. D’un côté, il y a les figures exceptionnelles : des sages, des mages, des prophètes, des gourous, des philosophes qui se distinguent par leur mode de vie qui font coïncider acquisition de connaissance et super pouvoirs. Ces figures de la sagesse antique méditent, jeûnent, enseignent à leurs disciples des vérités cryptiques, comme les maîtres zen. Parfois, souvent, ils sont considérés comme des thaumaturges capables de miracles. Dans l’histoire, quelques-uns de ces personnages ont laissé une empreinte durable : Pythagore, Socrate, Bouddha, Confucius, Jésus. Mahomet, au départ, s’inscrit dans cette longue lignée d’hommes qui cherchent la vérité et finissent par fonder des traditions religieuses nouvelles.

De l’autre côté, il y a la religion du peuple. Celle-ci est plus pragmatique : elle ne repose pas sur une quête existentielle, mais sur des gestes rituels, des prières et des offrandes destinées à influencer le cours des choses. La religion antique est souvent transactionnelle : on prie un dieu pour obtenir une récolte abondante, une victoire en guerre, une descendance ou une protection contre le malheur. Et surtout, on ne s’engage pas de manière exclusive envers une seule croyance. On peut aller d’un temple à l’autre, consulter différents sages, adopter une coutume religieuse un jour et une autre le lendemain. L’Arabie préislamique ne fait pas exception : les tribus adorent des divinités locales, rendent hommage aux esprits et aux ancêtres, et reconnaissent des lieux sacrés comme la Kaaba, où des pèlerinages rassemblent divers cultes.

Mais au sein de cet espace religieux mouvant, il existe déjà des germes de monothéisme. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas isolée. Les marchands et voyageurs arabes sont en contact avec des juifs, des chrétiens, des zoroastriens. C’est dans ce contexte que Mahomet commence à prêcher.

Lui-même connaît ces différentes traditions. Il dialogue avec des juifs et des chrétiens, il s’inscrit dans une recherche de continuité avec la foi d’Abraham, de Moïse et de Jesus. Mais là où il se distingue des autres sages, c’est dans la force et la radicalité de son message : l’affirmation d’un monothéisme absolu, dépouillé de toute ambiguïté, et l’idée que cette foi doit être pratiquée par tous, pas seulement par des gourous et des prêtres qui se sacrifient pour les autres.

Pendant la vie du prophète, l’islam était une pratique orale, sans texte sacré écrit. Ce sont des fidèles qui ont commencé à mettre le coran par écrit comme on le ferait d’une musique enchanteresse qu’on voudrait mettre en partitions pour la reproduire et l’enseigner.

Mais ce qui inscrit le prophète encore davantage dans cette communauté des sages antiques, c’est l’effort qui a été fait pour collecter et collectionner les entretiens et déclarations de Mohammed, dans des ouvrages que l’on connaît sous le nom de Hadith. On les lit, encore aujourd’hui, avec respect mais sans leur prêter le même caractère sacré que l’on donne au Coran. Moi je les lis avec le même esprit d’émerveillement que celui qui m’animait quand je lisais les Entretiens de Confucius, les anecdotes obscures de Zhuang Zi, ou les fragments d’Héraclite.

Ceux qui voient Mohammed comme un imposteur n’ont vraiment rien compris. Pendant l’antiquité il n’y avait pas de faux ni de vrais prophètes. Il y avait des prophètes, des sages et des fous qui donnaient des leçons à la terre entière, et le bon peuple se moquait d’eux.