Les dernières mesures de cette symphonie que vous aurez tous reconnue ont été filmées par mon épouse à l’Isarphilarmonie de Munich, hier soir.
Impressionné comme toujours par son sens du timing, je lui ai demandé si elle avait sorti son téléphone sachant qu’on entrait dans la dernière minute de la symphonie. Avait-elle eu la volonté de capter les fameuses ultimes mesures ?
Tout à fait. Son oreille musicale est telle qu’elle se repère dans une symphonie romantique comme moi dans la ville de Lyon. Les yeux fermés.
Les oreilles closes plutôt, ce qui est plus adéquat quand on évoque une musique qui fut composée par un homme qui était en train de devenir sourd.
L’édition originale du pèlerinage de Dinet et Sliman à la Bibliothèque Nationale de Bavière, mars 2024. Illustrations : Arabe récitant la prière de l’Asir, d’Étienne Dinet (1903), et Transe de Farid Belkahia (1980).
Table des matières
1) De Bou Saada à Djedda
2) El Madina El Menouora
3) Mekka el Mekerrema
4) Le mont Arafat
5) La vallée de Mina
6) Retour à Mekka
7) De Djedda à Beyrouth
Conclusion
Appendices
A) Observations sur plusieurs récits de pèlerinage à Mekka
B) Le Wahabisme et la famille de Saoud
Arrivés en Arabie, les voyageurs insistent lourdement sur le danger qu’encourt Étienne Dinet si des fanatiques découvrent qu’il est Européen.
Il faudra que, dans la foule, Dinet s’efforce de passer inaperçu, et que son collaborateur El Hadj Sliman ne le quitte pas une minute.
Le Pèlerinage, p. 21.
La narration, on le voit, se fait d’une manière décentrée. Comme ils sont deux auteurs, ils nomment l’un ou l’autre des narrateurs, et quand ils font les choses ensemble, ils disent « nous ». Il n’y a jamais de « je », ce qui est convenable pour un récit religieux.
Le pèlerinage proprement dit commence à Médine, où le prophète est enterré.
La mosquée du Prophète, toute proche de notre habitation, nous attire à chaque heure de la journée et nous y passons d’inoubliables instants de prière, de contemplation et de causerie avec des pèlerins de toutes races et de tous pays.
P. 51.
La narration fait alterner harmonieusement les descriptions, les éléments de religion, les sensations et les réflexions d’ordre socio-politique.
Après quelques jours à Médine, les amis prennent leur voiture avec leur chauffeur Javanais et retourne à Jedda pour se rendre à La Mecque. La traversée est comique est pathétique à la fois. Les secousses de la route font penser aux aventures de Tintin, sauf qu’ils voient des pèlerins mourir de faim et de soif sur la route.
À la Mecque, en revanche, pas d’humour qui tienne. Ils traduisent en français les invocations, et précisent que les gens qui se pressent sur la pierre noire ne sont pas des polythéistes. Le récit des circumbulations autour de la Kaaba est vivant. Y est souligné le grand mélanges des genres, des races et des classes, avec beaucoup de notes concrètes sur les couleurs et les matériaux. On retrouve parfois le peintre sous le pèlerin :
L’air est d’une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeis, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquées d’Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales, comme celles de l’orientalisme pictural, mais des teintes d’une subtilité dont l’irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d’opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans…
Pèlerinage, p. 98.
Ils estiment le nombre de pèlerins à 100 000. C’est tellement peu par rapports à nos jours. En 1929 ils notent la modernité de la ville de la Mecque, les prouesses de la logistique hollandaise et l’approvisionnement de l’eau, mais sont fâchés de ne pas voir de présence française dans la ville sainte :
Nous avons pourtant vu des marques d’autres nations ; des cotonnades japonaises, des conserves de fruits américaines, etc., mais chose triste à dire, en dehors de quelques pneus Michelin, nous n’avons rencontré aucune marque française. Or, la France est une des plus grandes puissances musulmanes du monde.
Pèlerinage, p. 106.
La France puissance musulmane ! Voilà une belle expression que l’on devrait ressortir aux identitaires d’aujourd’hui. Quand notre néo-fascisme parle de grand remplacement, rétorquons-lui avec cette phrase écrite avant l’immigration de masse. Nous sommes, de par notre seule volonté colonisatrice, une puissance musulmane, et nous devrions intégrer cette donnée dans notre identité plutôt que de vouloir l’occulter et l’éradiquer.
Les devoirs religieux étant accomplis, notre couple d’amis se rendent à l’invitation du roi Saoud, qui vient à la Mecque offrir le couvert à quelques centaines de convives. Le roi montre une grande humilité dans ses manières et la décoration de son palais. Il se lève pour faire la prière du coucher de soleil (maghreb) avec tous les invités, puis mange et prononce un discours sur l’unité des musulmans.
Pour devenir un Hajj, un vénérable, qui a accompli le pilier que représente le pèlerinage, il faut encore aller prier au mont Arafat, ce qui donne l’occasion aux deux auteurs de raconter la légende du prophète et de sa chamelle. Et enfin ils se rendent à Mina pour acheter de la viande d’animaux sacrifiés et fêter l’aïd el Kebir en souvenir du sacrifice d’Abraham.
De là nous nous dirigeons vers l’endroit que les Islamophobes appellent « le charnier de Mina » et décrivent comme une effroyable montagne de charognes sanglantes en putréfaction, envoyant les germes de toutes les épidémies aux quatre coins du monde. Et nous nous préparons à un horrifique spectacle.
En réalité, nous trouvons un vaste enclos servant à la fois de marché et d’abattoir destinés à fournir la viande de boucherie nécessaire pour deux cent mille pèlerins en un jour de fête.
Pèlerinage, p. 141.
J’ai été très étonné de lire le terme « islamophobe », qui revient d’ailleurs plusieurs fois dans les pages suivantes, dans un ouvrage écrit en 1929. On pouvait penser que le mot datait de quelques années, il a au moins un siècle.
Le voyage du retour dure un mois et est très éprouvant. Du fait que le bateau est rempli de musulmans, les vexations et les mises en quarantaine excessives des autorités britanniques se multiplient. Les auteurs prouvent minutieusement qu’on ne traite pas les autres voyageurs aussi mal.
Ce dernier point réapparaît dans la conclusion méthodique de l’ouvrage :
Trois choses nous ont particulièrement frappés pendant notre voyage, à cause de leur importance pour l’avenir ; ce sont : la vitalité prodigieuse de la langue arabe, la puissance formidable de la foi musulmane et la persistence d’une hostilité plus ou moins déguisé de l’Europe pour l’Islam.
Pèlerinage, p. 167.
Ils affirment pourtant que la France est le pays d’Europe le plus aimé en terre d’islam, grâce à sa déclaration des droits de l’homme et à « l’égalité des races et des religions » (175), et qu’il ne lui serait pas difficile de conclure de nombreuses alliances avec les pays musulmans si elle le voulait.
Mais ils terminent leur récit par une synthèse des différentes « islamophobies » qui gangrènent la pensée française et empêchent de voir l’intérêt qu’il y aurait à respecter et aimer les musulmans. Ils dénoncent tour à tour les attaques « pseudo-scientifiques » des orientalistes qui depuis Renan, ne cessent de chercher des arguments dépréciatifs, et les agressions « cléricales » qui tentent de convertir au chritianisme tant d’âmes égarées. C’est pourquoi nos voyageurs terminent en rappelant les paroles de tolérance qu’ils puisent dans le coran, en espérant voir les tensions se tarir.
La toute fin doit se lire dans la dernière note de bas de page, où Dinet certifie que personne n’a fait pression sur lui pour qu’il se convertisse. Comme je ressens la même chose que lui, je termine ce billet en laissant la parole à un témoignage personnel et émouvant :
Les Musulmans n’importunent jamais les « Gens du Livre », c’est-à-dire les Juifs et les Chrétiens, avec leur prosélytisme.
L’orientaliste Dinet peut affirmer que jamais un Musulman ne fit la moindre tentative pour le convertir. S’il est venu à l’Islam, c’est de lui-même, après trente années d’études, de méditations et de contemplation. À leur tour les Musulmans n’ont-ils pas le droit de demander que les missionnaires les laissent tranquilles, eux et leurs familles, et surtout leurs enfants ?
Depuis mes premiers pas à Munich, je connais l’existence d’un musée appelé Musée allemand, mais j’imaginais qu’il s’agissait d’un complexe un peu vieillot, dans un jus d’avant-guerre que je désirais visiter en espérant presque me retrouver dans quelque chose de daté et de poussiéreux.
Le voyageur a du mal à se défaire de sa petite condescendance d’homme d’esprit. Le sage précaire a au fond de lui un petit con rigolard qui aime contempler les petites vanités des peuples et des communautés.
C’est la façade nord du musée qui m’inspirait ce léger sourire. Une architecture typique de la première moitié du XXe siècle, à laquelle on peut prêter des caractéristiques d’usine, de caserne, ou encore de caserne. Je trouvais de l’élégance massive à cette façade, mais comme le bâtiment était dans son jus d’époque, je n’imaginais pas l’immensité du lieu que la façade cachait.
Inselmuseum, Munich
En fait il s’agit d’une île en plein cœur de Munich, et le Deutsches Museum la recouvre entièrement, faisant d’elle le plus grand musée des sciences et technique du monde.
Et selon vos promenades, vous prenez un pont ou un autre et vous atteignez une façade complètement différente de celle qui s’est présentée à vous la première fois.
Si bien qu’il m’a fallu plusieurs approches pour comprendre ce qu’était ce bâtiment. Il semble qu’il ne soit pas construit de manière uniforme. Il est même selon moi assez difficile à lire.
Si l’on pouvait croire au début que c’était une friche industrielle rénovée en musée, un clocher central fait au contraire penser à une église, et d’autres points de vue nous racontent des histoires de bateaux.
On se souvient de notre livre collectif sur les Chinois francophones, publié en 2012. Un certain Benoît Carrot y avait participé en écrivant une réflexion sur la rencontre des Chinois et des Africains au sein de la francophonie.
Le cinéaste mauritanien Adberrahmane Sissako a décidé de raconter une histoire d’amour et de passion entre une femme venue d’Afrique et un homme chinois. Professeur Carrot interrogeait dans son article la possibilité et la richesse d’un « entre-trois » : Chine/Afrique/France. Or, dans ce film, l’histoire se déroule à Canton et tout le monde parle chinois. Exeunt le français, la France et l’Europe.
Rosalind Silvestet et Guillaume Thouroude (dir.), Presses de l’Université de Montréal, 2012.
J’ai toujours vu des Africains vivre en Chine. Ils y vont pour suivre des études notamment. La plupart d’entre eux parlaient chinois, de même que les Chinois parlent le lingala ou le wolof, si l’on en croit maître Carrot et le cinéaste Sissako. Car pour eux (Asiatiques comme Africains) adopter la langue vernaculaire du pays où l’on vit est une évidence qui ne se discute même pas.
Il n’y a que nous, occidentaux, pour penser que le français et l’anglais sont suffisants pour se débrouiller partout.
Comme les musées sont équipés de cafés, et qu’il pleut certains dimanche, c’est le lieu idéal pour se donner rendez-vous avec des amis.
On se voit, on est fringants, on est jeunes et beaux, on se balade avec légèreté dans le musée d’arts anciens, Alte Pinakothek en allemand, sans s’apesantir sur les merveilles impressionnistes car ce n’est pas la première fois qu’on fait cette visite.
Sans être un snobisme exactement, la sagesse précaire s’y connaît un peu et n’a pas trop de leçon à recevoir de personne, si vous voyez ce que je veux dire.
On fait une pause au café et on rigole pendant une heure. Avant de partir pour se cuisiner un petit quelque chose, on traverse tranquillement les salles qui vont du Moyen-âge jusqu’au XVIIIe siècle. Chacun à son rythme et avec l’aisance que la sagesse précaire partage avec les héritiers bourgeois.
Pierre Bourdieu parle d’un rapport « docte » au savoir pour les classes populaires, alors que la bourgeoise aurait un rapport « mondain » à la culture. Le conservateur du Musée d’art contemporain de Lyon, quand j’y travaillais, disait que lui-même qu’il n’avait que mépris pour les artistes et qu’il admirait les universitaires.
Le sage précaire, lui, entretient un rapport amoureux avec les musées et les arts. Il profite de son statut d’homme sans travail, sans héritage et sans héritiers pour passer entre les lignes des doctes et des mondains.
Un an avant de mourir, le peintre Étienne Dinet a fait son pèlerinage à la Mecque. C’était en 1929. Il fit ce voyage avec son ami algérien, Sliman Ben Ibrahim, dont personne ne dit jamais qu’il était peut-être son amant, alors je ne le dirai pas non plus.
Les deux hommes signent ce récit de voyage en Arabie Saoudite, et Dinet l’a illustré d’une série de peinture. Le livre est paru chez Hachette en 1930, peu après la mort du peintre orientaliste.
J’ai eu l’immense joie de consulter ce document en édition originale à la Bibliothèque nationale de Bavière. J’en ai fait une brève vidéo pour garder une trace du livre et du bonheur que c’est de passer quelques heures en bibliothèque.
Dans ma vidéo, j’insiste sur la dernière page du récit, qui est une profession de foi du musulman novice. Comme le Sage précaire, et cent ans avant lui, Dinet milite pour un islam véritable, plein de douceur et de tolérance avec les autres cultes. Il cite deux versets du coran, tirés de la deuxième sourate et de la cent-neuvième : « Pas de contrainte en religion » et « À vous votre religion, à moi ma religion ». Une note de bas de page rend hommage au long compagnonnage du peintre avec la foi.
Je suis sorti vers 13 h 30 de la salle de lecture générale, Algemeine Lesesaal, le cœur en paix et noyé dans un sentiment de bonheur puissant. J’avais passé quatre heures à lire, à regarder les arbres par la fenêtre, à feuilleter des livres de peinture orientale, sans avoir aucune pression d’article à écrire ou de copies à corriger.
Dans l’escalier de la bibliothèque, en croisant de jeunes usagers, filles et garçons, tous d’une beauté étincelante, je me dis que j’avais eu bien raison de choisir la littérature de voyage comme spécialité. Ce choix de vie occasionne des plongées palpitantes et roboratives dans des ouvrages, des images, des visages et des paysages sans cesse renouvelés.
Lorsque je visitais l’Institut du monde arabe, je pensais à Houria Bouteldja qui est connue pour y travailler. Non, elle est connue pour son engagement militant et politique. Mais ses détracteurs aiment rappeler qu’elle est « grassement payée » par une institution financée « par nos impôts », et qu’elle est ainsi libre de cracher sur la France.
Je crois l’avoir vue dans l’exposition du peintre franco-algérien Etienne Dinet. Je suis certain de l’avoir vue. J’arrivais à la fin de mon deuxième tour de visite et j’allais commencer mon troisième tour. Elle souriait devant les premières toiles qu’elle regardait sans prêter une grande attention. De deux choses l’une, soit elle n’apprécie pas l’art plastique, soit elle effectuait ce jour-là une énième visite avant de quitter son lieu de travail.
Pourquoi souriait-elle ? Au départ je croyais qu’elle était accompagnée. En fait elle était seule, et il est probable qu’elle sourit à une personne qui l’a reconnue et lui a passé un discret bonjour.
Je ne l’ai pas abordée, non par timidité mais par manque de choses à lui dire. Le hasard veut que cette semaine-là je lisais un de ses livres. J’aurais pu lui dire que j’appréciais vivement son style et que je la trouvais incroyablement courageuse dans sa réflexion, mais je ne voulais pas la déranger pendant cette visite. C’est idiot de ma part car les gens sont toujours contents d’entendre un petit compliment.
On peut voir cette rétrospective du peintre à l’institut du monde arabe, à cheval entre les années 2023 et 2024.
Fils de notable né à Paris en 1861, Dinet va effectuer un voyage d’étude en Algérie qui va le bouleverser, d’où il ne reviendra plus. Il vivra la moitié de sa vie dans le sud algérien, deviendra musulman et sera enterré dans ce village du Sahel en 1929.
Il était inspiré par les orientalistes, surtout Delacroix dont on reconnaît l’influence, mais il voulait être un peintre réaliste. Il critiquait le caractère exotique des orientalistes qui cherchaient à vendre du rêve avec des clichés.
Il a été très préoccupé par le sort des Algériens qui ont été enrollés par l’armée française dans la guerre de 1914-18. Il a été actif dans la défense de leurs droits, et a beaucoup participé à l’édification de la grande mosquée de Paris, dans les années 1920.
L’émotion que j’ai ressentie, devant les toiles de ce maître, est difficile à décrire. J’ai fait trois fois le tour de l’exposition, sans savoir ce qui me plaisait le plus.
Ce qui me déplut, je le sus immédiatement : c’est la salle des femmes nues et sexualisées que Dinet a portraiturées en se servant du commerce et de l’exploitation des êtres humains. Mais je préfère garder en mémoire l’artiste engagé, déstabilisé et profondément remué par les Algériens qui lui ont donné une deuxième famille.
C’est une exposition qui sent bon. Dès qu’on entre, on est accueilli par de grands écrans qui montrent les montagnes d’Oman, Jebel Akhdar, et les champs de roses où nous allions nous promener jadis. Les Omanais en font de l’eau de rose et c’est ce parfum d’eau de rose qui est diffusé dans l’espace.
Chaque espace est ainsi baigné d’une odeur délicate. Parfums fleuris, boisés, poivrés, on passe par toutes les émotions. Je craignais qu’une expo sur les odeurs ferait mal au crâne, avec des senteurs mêlées et enivrantes, mais le commissaire a su faire les choses. On passe comme par magie d’une fragrance à l’autre sans qu’elles se mélangent.
C’est tellement enchanteur qu’on a envie d’y retourner tous les jours.
Je ne montre aucune image de cet événement produit par l’Institut du monde arabe, parce que son grand mérite est d’agir sur des sens moins connus, moins célébrés et moins éduqués.
À une heure de route au sud de Munich poussent les Alpes, où se lovent de grands lacs, que le peintre Franz Marc a élu pour domicile après la première guerre mondiale.
Notre intention était d’abord d’aller nous promener au bord de l’eau et prendre le soleil, mais sur le point de prendre la route du retour, nous avons fait un saut au Musée Franz Marc, établi dans la propriété de l’artiste où sa veuve a vécu jusqu’à sa mort.
Au Musée Franz Marc
Ce n’est pas une bicoque, qu’on s’entende bien. Le peintre devait être un bon gros bourgeois pour s’offrir une telle demeure en surplomb d’un grand lac au pied des Alpes. Et cent ans plus tard c’est toujours vrai si je puis dire : nous devons être de bon gros bourgeois pour avoir les moyens de nous délecter d’art moderne dans la campagne bavaroise, à une heure de Munich, à 9 euros 50 le prix du billet d’entrée.
Est-ce que voir quelques tableaux et sculptures vaut de payer 10 euros ? Pour moi oui, mais c’est parce que je suis un salaud de privilégié, je dois le confesser. J’ai pris un gros kiff de bourge supérieur et intellectuel : voir enfin pour de vrai des toiles qu’on n’a vues qu’en reproductions, c’est un plaisir des sens et de l’intellect.
Au XVIIe siècle, pour définir le plaisir propre à l’art, Poussin (je crois) parlait de « délectation », une jouissance sensuelle élevée par une satisfaction spirituelle. Pour nous, devant les tableaux de Marc, de Kandinsky, de Macke et de toute la petite bande du mouvement Der Blaue Reiter, se mêlait à la délectation une jubilation puérile de reconnaître des choses vues et étudiées ailleurs.