De la singularité de Belfast

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Les historiens du temps présent sont confrontés à deux positions, concernant Belfast.

Première position : c’est une ville exceptionnelle, à cause des conflits ethnico-religieux dont elle a été le théâtre. La ségrégation des quartiers et les murals politiques en sont des signes indiscutables.

Deuxième position : Sous ce caractère exceptionnel, la réalité de la ville est à la fois plus complexe et plus banale. Belfast est en fait traversée par d’autres conflits prenant en compte des facteurs tels que le sexe, l’âge, la race, et les inégalités sociales.

Pour Debbie Lisle (dans l’article que je cite dans le précédent billet), les murals ne sont qu’une manière pour les groupes extrémistes de recouvrir, et de « dépolitiser » les autres points de divergences, les autres problématiques urbaines (pauvres/riches, femmes/hommes, étrangers/autochtones, jeunes/vieux) que le conflit protestants/catholiques avaient éclipsés. D’après elle, Belfast serait confronté à des questions et des problèmes sociaux qui la rapprochent de Barcelone ou de Seattle.

D’un autre côté, si on enlève à Belfast son identité de ville fortement marquée par son antagonisme religieux, ne lui enlève-ton pas en même temps de sa singularité (« exceptionnalité ») et de son charme ?

La question n’est pas que rhétorique, ni seulement historique. Elle fait intervenir un grand acteur des relations internationales : le tourisme. Comment fera-t-on venir les touristes ? En effaçant les traces du conflit, ou en les mettant en scène ?

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Quelques « murals » de Belfast

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 Vous reconnaissez la reine d’Angleterre, en trompe l’oeil, soulignée par la phrase programmatique : « Cela, nous le maintiendrons », nous maintiendrons la reine comme notre reine, mais plus généralement, nous maintiendrons cet état de fait, notre appartenance au Royaume uni.  

Depuis la fin des hostilités, on prétend souvent que les fresques de Belfast ne relèvent plus que du tourisme international.

Mais la Reine se trouve sur un mur que personne ne connaît. Ce quartier, je crois, est parfaitement inconnu des touristes et des gens de Belfast qui, de toute façon, pensent à autre chose qu’aux murals et aux violences. Il n’empêche que l’histoire reste accrochée aux murs et qu’il faut bien essayer de comprendre ce qui se passe.

En face de la reine, pas en face, mais pas loin, cet autre mural encore plus évocateur.

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Deux soldats cagoulés nous mettent en joue. Mais la question se pose : qui mettent-ils en joue ? Nous, les étrangers, européens, orientaux, extrême-orientaux ? Aucune raison. Les ennemis catholiques ? Il n’y en a pas un seul dans ce quartier. Le but semble bien de menacer les gens de leur propre communauté. 

Debbie Lisle écrit, dans son article Local Symbols, Global Networks: Rereading the Murals of Belfast (Alternatives 31, 2006 27-52), qu’il y a deux grands types de fresques politiques : 1- Les « images de haine » pour intimider et menacer la communauté opposée ; 2- Les images « d’héritage commun » pour mobiliser sa propre communauté.

Mais il semble bien qu’il y ait aussi des images d’intimidation pour ceux de son propre camp qui seraient tentés de baisser la garde.

Ces deux photos ont été prises hier, dimanche 4 janvier 2009, alors que je m’étais habillé pour aller assister à une messe protestante. Ayant trouvé toutes les églises closes, je me suis juste promené. Ces fresques sont très récentes, ou elles ont été rénovées. Elles ne sont en aucun cas abandonnées, elles n’appartiennent pas à une autre époque.

En revanche, quand on retourne à des endroits plus ouverts, moins communautaires, sur la route principale, Donegal road, par exemple, les images peintes ne sont plus politiques, ou très peu.

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Et pourtant, un automobiliste, me voyant photographier, a ralenti à mon approche, a klaxonné et a pointé sur moi un doigt menaçant. Je n’ai pas entendu ce qu’il me disait, mais c’était assez explicite : on ne veut pas de voyeurs ici.

J’ai continué mon chemin, pas très rassuré mais pas trop inquiet non plus. J’avais déjà rencontré, plus tôt dans la matinée, un geste d’intimidation, et je m’étais construit une petite stratégie de défense.

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Ma défense était contenue entièrement dans ma façon d’être : mon accent français, mon apparence peu rassurante, ma bonhomie : si on m’apostrophe, je m’approche de mon interlocuteur avec un sourire diabolique, et de ma voix chantante je pose des questions, et surtout, arme absolue en cas d’agression, je demande un service.
Les hooligans de ces régions du monde sont capables des pires atrocités comme de la plus grande douceur. Il faut savoir leur parler. Parler, tout est là, car l’accent dira ce qu’ils ont besoin de savoir. Il est clair que si j’avais un accent d’Irlande du sud, je ne m’aventurerais pas trop dans ces quartiers.

Ma rue

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Quand je sors de chez moi, je regarde à gauche et je vois les collines de Cavehill. Sur la photo, la nature paraît loin, mais en réalité, et surtout par beau temps, elle est très proche.

En descendant un peu ma rue, le voyageur découvre un mural protestant.

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Je dis protestant pour aller vite. Je reviendrai sur les murals, ces fresques partisanes qui recouvrent des murs aveugles des maisons de quartiers populaires. Ce mural fut commandité par un groupe armé, pour commémorer des combattants.

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Sous l’étoile, le sigle UFF : Ulster Freedom Fighters, groupe paramilitaire très présent dans mon quartier, si j’en crois les nombreux graphitis et autres messages qui ponctuent mes promenades.

Autour, un petit parc pour enfants, entouré de grilles, et un petit parc mémorial pour adultes, où personne ne se repose jamais.

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En remontant ma rue vers Donegal road, c’est-à-dire en tournant à droite en sortant de chez moi,

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le voyageur verra des trottoirs et des poteaux peints en bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau britannique. Dans les quartiers protestants, on marque ainsi son attachement au Royaume-uni, par opposition aux quartiers catholiques qui envoient des messages pour l’indépendance irlandaise.

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En haut de la rue, à l’angle de Donegal road, le Conseil de la ville a commandité des oeuvres d’un artiste apolitique : des couchers de soleil, des ciels mordorés, qui contraste avec le ciel de Belfast et les couleurs des trottoirs.

Conflit des couleurs et brouillage des messages.

C’est une des problématiques de Belfast : comment faire évoluer l’art des fresques vers quelque chose de moins violent, de plus culturel ? Et en même temps, faut-il exploiter ces murals en en faisant des attractions touristiques ? Au fond, les murals donnent-ils une bonne ou une mauvaise image de la ville ?

Conte de noël : « A Single Wise Man »

Noël est une période qu’il faut traverser sans se laisser affecter par une morosité palpable autour de soi, accrue par une hystérie régressive tout aussi palpable. Les uns retournent en enfance et montrent une joie qui gêne jusqu’à la pudeur du sage précaire, les autres laissent lire sur leur visage la difficulté d’exister.

Moi, j’ai fêté noël chez des amis proches, dont je ne peux rien dire pour respecter leur vie privée. Je transgresserai malgré tout cette règle séparation entre vie privée et vie publique, en indiquant que, comme ils venaient de mettre au monde leur premier enfant, j’avais l’impression de vivre dans une crèche vivante, le petit Jésus dont les cris n’étaient que musique, la Vierge Marie qui n’avait d’yeux que pour lui, et un Joseph au four et au moulin, qui ne cachait pas sa fierté et sa tendresse pour la famille qu’il avait réussi à concevoir.

Qu’étais-je là-dedans, à part une espèce de membre putatif de la famille, un oncle que l’on choisit à côté de ceux que l’on aime sans avoir à les choisir ? J’étais un Roi Mage, bien entendu. En anglais, on appelle les Rois Mages « Wise Men », « les sages ». Sauf que j’étais tout seul : je repésentais tous les mages, les sages et les instances magiques de la terre. Je venais du bout du monde, Gaspard aux yeux asiatiques, attiré par une étoile et guidé par une autre, les bras chargés de myrrhe, d’encens et d’or. Des cadeaux pour les parents, cela va sans dire : le petit Jésus, il sera conscient bien assez tôt, et il exigera bien assez tôt ses Playstations et ses maillots de football.

L’avantage d’être un roi mage, un Precarious wise man, c’est qu’on n’a aucune raison de s’occuper de l’enfant. On vient lui rendre hommage, on vient s’incliner devant lui, on vient valider un état de fait, on garantit aux yeux de l’humanité la naissance d’un être élu, et puis on peut se préoccuper de boire, de manger, de faire un peu la bouffe et de bouquiner les livres offerts aux parents élus.

Ces derniers, crèche ou pas crèche, ils restent busy à temps complet, dans un doux affairement. Un roi mage n’a rien d’une baby-sitter, ni d’une nurse, ni d’une Françoise Dolto. Et un sage précaire encore moins, pour qui un nourrisson est avant tout un petit être en devenir qui non seulement est inutile à la collectivité, mais encore accapare l’attention et l’énergie d’au moins deux contribuables actifs. Deux contribuables fous d’amour et fous de joie. 

L’amour fusionnel de la jeune famille aurait pu être exclusif et donc discriminatoire pour l’étranger qui vient de loin, mais c’est le contraire qui se passa. La fusion est un mode d’existence qui annule les distinctions temporelles. Comme l’ivresse, elle dilate le moment présent au point d’engloutir le passé et le futur. Il n’y a plus d’heure du repas, d’heure du lever, d’heure du coucher. Il n’y a plus qu’un temps présent, le temps du nourrisson, qui enfle et qui respire comme une éternité divine. Les gens pris dans cette temporalité vivent dans un monde parallèle, sans passé, sans avenir, sans projet, sans regret, ils sont dans le réel absolu du temps présent.  

Or, c’est une façon de concevoir le temps qui convient parfaitement aux mages précaires qui, depuis les Stoïciens, ont bien décrit ce présent comme une suspension des événements, ou comme un événement qui n’en finit plus d’arriver, et qui fait se dilater l’instant.  Après avoir dormi deux nuits chez mes amis, dont je ne dirai pas les noms pour que personne ne les reconnaisse, j’ai quitté sur la pointe des pieds leur jolie maison, achetée il y a peu, et qui fonctionne comme un nid. Je me suis extrait de ce conte de noël où tout le monde dormait, et où j’avais baigné pendant trente-six heures surréelles.

Big Fish

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A Belfast, on a dépollué la rivière Lagan il y a quelques années. Pour fêter le retour du poisson (des saumons, je crois, tant qu’à faire…), John Kindness a été commissionné pour réaliser cette oeuvre d’art en céramique. Kindness travaille la céramique, c’est son truc à lui. Comme les néons pour James Turell, la graisse et le feutre pour Joseph Beuys, la chirurgie esthétique pour Orlan, on reconnaît l’artiste nord-irlandais par ces constructions rigolotes en céramique. 

Le voyageur ne sait qu’en penser, car le voyageur n’est pas là pour penser. Le voyageur est là pour passer, pour regarder, pour enregistrer. C’est déjà un gros boulot, regarder. Les gens ne se rendent pas compte, je crois.

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Si, de loin, les morceaux de céramique font penser à du carrelage de salle-de-bains (je demande pardon à Kindness et à tous les lecteurs un peu férus d’art pour cette observation), en se rapprochant, on voit qu’ils racontent une toute autre histoire.

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L’histoire de la ville, vraiment. Des extraits de journaux anciens, commes des plus récents. Des images datant des Tudor, croyez-le, croyez-le pas. Des personnages importants, et d’autres moins connus. Moins connus du voyageur, that is to say.

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Les glorieux chantiers navals qui ont fait naître le Titanic.

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Et des actions de toutes sortes. Des actions de violence, des actions de lutte, la grande rumeur des peuples qui cherchent à se faire entendre. La grande recherche des villes qui cherchent à se définir, à se comprendre elles-mêmes.

Ici, tous ces symboles de l’histoire de la ville se retrouvent dans un poisson, un gros poisson bleu ciel.

Logement à Belfast : énumération de ma chance

J’ai eu beaucoup de chance dans ma recherche de logement. J’en avais besoin, car je déteste chercher un logement. Je déteste les logements, en général.

Chance n°1: Des amis m’hébergeaient dans une rue arborée du sud de Belfast. Ils attendaient un enfant, ils l’attendent toujours, et me disaient que je pouvais rester jusqu’à l’apparition dudit bambin.

Chance n°2: Je visitais un appartement que je faillis accepter, mais j’eus la présence d’esprit de le rejeter. Il était trop bien pour moi, trop propre. Le propriétaire, qui habitait là avec sa copine, avait quelque chose de beaucoup trop équilibré pour moi. Il était typique de ces Irlandais sympas dont on n’a rien à dire. L’appartement était trop loin du centre, dans une résidence trop neuve. J’aurais eu trop chaud, je crois, j’aurais été trop confortable, je me serais senti déviant et misérable.

Chance n°3: Une chambre s’annonçait au poil, dans un quartier extrêmement luxueux. Le vieil homme qui la louait était enchanté de compter un Français dans sa somptueuse demeure. Il avait été professeur de grec et de latin, parlait gaélique et apprenait la langue de Molière. Au téléphone, je lui assurais que ses phrases étaient compréhensibles. Très peu chère, la chambre s’avérait être – à la visite – un antre humide et renfermé, au bout d’un couloir au souvenir duquel je frémis encore. Deux ou trois types traînaient là, ou habitaient là, sans que je comprenne pourquoi. Moi qui venais de la maison douillette de mes amis, dans la rue arborée du sud de la ville, je trouvais l’endroit repoussant et ne considérais pas la situation de l’immobilier tragique au point que des hommes dans la force de l’âge fussent acculés à vivre dans un repaire pareil. Le vieil homme, digne et fringant, pour me convaincre d’accepter, me fit miroiter une autre chambre à l’étage, qui se libérerait sous peu, et que je n’aurais à partager qu’avec lui. Je le remerciais et m’enfuis à toute jambe. Je l’avais échappé belle. 

Chance n°4: Je tombai sur un grand Slovaque qui avait un plan d’enfer. Une maison dans un quartier protestant, entre la fameuse rue Sandy Row et le supermarché Dunnes Store. La maison venait d’être rénovée, c’est-à-dire repeinte. Le Slovaque proposait des prix tellement bas que les gens se méfiaient. Moi, comme je ne comprenais rien à ce qu’il me disait, je lui dis banco. Mon seul critère de jugement était double : un calme relatif et une humidité assez basse pour que les livres ne pourrissent pas sur place.

Chance n°5: Je suis le seul Européen de l’ouest dans la maison. Tous mes colocataires sont slaves, y compris une ravissante Slovaque qui parle anglais lentement avec de grands yeux qui s’allument. Elle connaît très bien le cinéma japonais et la musique underground de son pays. Elle est elle-même plasticienne, a réalisé des films d’animation, rêve de continuer sa carrière dans ce secteur d’activité et, pour ce faire, ramasse des pintes vides dans un pub de Sandy Row.

Chance n°6: Si la violence éclate de nouveau à Belfast, je serai aux premières loges. Si je me démerde bien, une pierre me tombera sur le crâne, ou une balle m’éclatera le genou. Ce que je dis, n’est-ce pas, c’est l’idéal ; mais comme le disait mon amie Xu Ningshu : « La vie, ce n’est pas l’idéal. » Il ne faut pas rêver, la violence ne reprendra pas de sitôt, c’est du moins ce que les gens disent ici.

Chance n°7: Il est envisageable que ce logement reste inchangé durant les trois ans que doit durer mon doctorat, et que j’aille loger dans d’autres lieux, quelques semaines et quelques mois, par-ci par-là. Ce serait donc moins un logement qu’une base de repli. Un QG, une zone d’ensommeillement alternatif. Un capharnaum de rêves, tout mais pas un logement.

Le sage précaire est mal à l’aise dans un lieu qu’il est censé habiter par lui-même. Il préfère les lieux déjà habités par les autres. S’il fait la théorie de la modestie, en ce domaine, ce n’est pas par sagesse, mais par paresse, par attraction pour la facilité.

Le pessimisme du sage précaire à Belfast


Je ne sais pas d’où vient ce vieux tropisme qui fait du sage précaire un être qui imagine toujours l’échec. L’Irlande lui sied, l’Irlande qui a inventé cette fameuse « loi de Murphy », selon laquelle le pire est toujours le plus probable. Si quelque chose peut foirer, en vertu de la loi de Murphy, on peut raisonnablement s’attendre à ce que cela foirera complètement.
Théorie de l’optimisme
La paix est vue comme un équilibre précaire, l’équilibre comme un bonheur inattendu, le bonheur comme un miracle temporaire, l’amour comme un bonheur passager.
Alors, lorsque le sage précaire se promène à Belfast, il ne peut s’empêcher de penser que la violence entre républicains et unionistes s’enflammera de nouveau. Belfast a connu le calme, ces dernières années, pour deux ou trois raisons très simples : la croissance économique qui a donné du travail aux pauvres gens, l’évolution démographique qui fait qu’il y a presque autant de catholiques que de protestants, la bonne volonté des dirigeants anglais et irlandais, le volontarisme des Américains sur ce dossier, le vieillissement et l’assagissement des leaders terroristes.
Mais avec la crise économique, on retrouve un des plus puissants nerfs de la guerre communautaire : les jeunes au chômage, sans avenir, qui s’inventent un héroïsme en laissant libre cours à leur violence. Et comme le volontarisme politique va décroître, que les protestants vont se sentir dépassés démographiquement, qu’ils vont se crisper sur une situation que personne ne trouvera plus légitime, la seule issue aux problèmes à venir sera le terrorisme. Ce sera à leurs yeux le meilleur moyen de ne pas voir le pays évoluer de la pire des manières : le rattachement de l’Irlande du nord à la république d’Irlande.
Lire les murs
Pour ma part, je la vois sur les murs, cette violence passée, et les communautés n’oubliant jamais la violence passée, je vois dans cette violence passée les graines de la violence à venir.
C’est une rue charmante du sud de Belfast, avec de jolis pubs, des magasins de légumes, quelques cafés et d’assez nombreuses pharmacies. C’est le nouveau Belfast, celui qui semble n’avoir jamais souffert des « troubles ». Et pourtant.
Une église catholique est clairement abandonnée. Une église méthodiste est au contraire prise en charge par une communauté pleine d’égards.
Des drapeaux de l’Union Jack, des drapeaux orangistes, qui dans cet environnement, donne une idée de sectarisme au même titre que des signes religieux. Et ailleurs, des drapeaux irlandais. On se dit que c’est peuplé de manière assez hétérogène, ici, et qui si ce fut toujours le cas, on a dû se battre plus d’une fois sur Ormeau Road.
Précisément, le voyageur peut lire sur un mur une plaque funéraire : « Tués par les escouades de la mort britanniques. » « Tués pour leur foi ». Un homme sort d’un pub et vient me voir : « Salut, qu’est-ce que vous faites ici ? Vous prenez des photos ?
Oui, je me demande de quoi il s’agit. On lit « morts pour leur foi », vous connaissez ces gens ? De quelle foi s’agit-il ?
Ah, c’était tous des catholiques.
Vous êtes du coin ?
Oui, je suis d’ici.
Et les mecs étaient catholiques ?
Oui, ils étaient dans cette maison. Des gars sont entrés avec des armes et ils ont tiré. »
Il n’en dira pas plus, il partira de suite. On ne parle pas de ces choses-là, pas trop, pas trop longtemps, pas à voix haute, pas dans la rue et pas avec des étrangers dont on ne sait pas ce qui les motive.